— «Comment peux-tu en arriver là ? Ma fille, n’as-tu donc pas honte ? Tu as toutes tes mains et tous tes pieds, alors pourquoi ne travailles-tu pas ?» — disaient les passants à la mendiante avec son enfant

Dis-moi, comment tu as pu en arriver là, ma petite ? Tu nas pas honte ? Tu as tes bras et tes jambes, pourquoi tu ne travailles pas ? disaient les passants à la jeune mendiante avec son bébé.

Françoise Aubry avançait lentement le long des rayons du grand supermarché Carrefour de la rue Jean-Moulin, observant les étagères pleines de paquets colorés. Tous les jours, elle venait ici comme on va au travail. Inutile de remplir son panier de provisions pour une tribu elle navait plus personne à nourrir. Alors, chaque soir, la vieille dame fuyait sa solitude pour se perdre dans la lumière vive du magasin.

Quand il faisait doux, tout allait mieux ; il suffisait de sinstaller sur un banc au parc avec les voisines, à parler jardin et météo. Mais lhiver ne laissait pas le choix, et Françoise avait fini par aimer ses tours dans le nouveau supermarché.

Ici, il y avait du monde, ça sentait le café fraîchement moulu, la musique douce fillait dans lair. Tous ces produits tout en couleurs, ça lui rappelait les jouets dantan ; ça mettait un peu de sourire dans ses journées.

Elle retourna dans ses mains un pot de yaourt à la fraise, plissa les yeux pour lire la marque et la liste des ingrédients avant de le reposer sur létagère. Oh, ce genre de gourmandise nétait pas dans son budget, mais regarder na jamais fait de mal.

En détaillant tout ce choix, elle plongea dans ses souvenirs. Elle revit les longues files dattente dautrefois chez lépicier, les vendeuses qui se battaient pour obtenir les produits rares. Les sacs en papier gris et épais dans lesquels on emballait les courses lui revinrent en mémoire.

Elle eut un sourire en repensant à lépoque où elle élevait sa fille. Pour faire plaisir à Camille, Françoise était prête à patienter des heures, debout dans les files. Évoquer sa fille fit battre son cœur plus fort. Arrivée devant létal des poissons surgelés, elle sy appuya de tout son poids, prise dun vague étourdissement.

Le visage de Camille, ses grandes boucles rousses, ses yeux gris profonds, ses taches de rousseur et ses fossettes dansaient devant ses yeux. Elle était si belle, pensa Françoise, une ombre sur le cœur.

Avec un regard réprobateur du vendeur, elle fila vers les baguettes et les pains spéciaux.

Camille avait été sa joie, son unique source de tendresse. Une gamine intelligente. Un jour, décidant que le boulot ne menait nulle part, elle avait voulu tenter la maternité de substitution. Comme Françoise le lui avait répété, rien de bon ne pouvait sortir dun tel choix.

Mais à vingt ans, qui écoute sa mère ? Si le père avait été encore de ce monde, tout aurait été autrement. Et dire que des salauds avaient entraîné une gamine naïve dans une histoire pareille !

Camille en riait seulement, caressant son ventre bien rond. Mais comment faire pour abandonner un bébé quon a porté si longtemps dans son propre corps ?

Camille coupait court à toutes les discussions : Maman, tu sais, maintenant, je pense plus à largent quau bébé. Puis il y eut laccouchement difficile. Camille ny survécut pas. On navait pas vraiment essayé de la sauver. Trois jours après la naissance de la petite, Camille mourut.

Le bébé fut remis immédiatement aux parents commanditaires. Bien sûr, pas un centime ne fut versé à Françoise : le contrat, cétait avec Camille, pas avec sa mère.

Françoise enterra sa fille et resta seule. Plus de famille. Comme plongée dans un vide duquel elle ne voulait plus sortir. Au moins, cétait plus simple comme ça.

Dans le magasin, elle se dirigea vers létal de pains, histoire dacheter quelque chose, prouver quelle était une cliente comme une autre. Tâtant les centimes dans sa poche, elle rejoignit la caisse. Le rituel du jour, puis rentrer chez elle, cétait assez danimation pour ce soir. Elle compta la monnaie exacte quelle avait gardée, tendit le total à la caissière et serra le reste dans sa paume.

Cest à louverture du Carrefour, presque un mois plus tôt, que Françoise avait remarqué la jeune mendiante. Ce jour-là, elle explorait les rayons, tout là lui semblait nouveau. Quest-ce qui lavait touchée chez cette jeune fille ? Sa jeunesse, qui tranchait avec les autres mendiants, ou la pose triste et figée, ou alors la manière dont elle serrait lenfant contre elle, presque avec tendresse.

Comment on peut tomber si bas ? rumina Françoise en sapprochant de la silhouette. Elle glissa les sous préparés dans le gobelet à côté delle et dit à voix basse : Ma petite, tu nas pas honte ? Tu es jeune, tu pourrais trouver du travail

Un ou deux passants râlèrent, pressant le pas, contournant Françoise qui coupait le trottoir.

Merci, madame, pour la pièce, mais continuez votre chemin. Il me faut récolter plus, sinon ça ira mal.

Françoise secoua la tête, le cœur gros, séloigna sans insister ni faire la leçon. Elle savait aider, ni trop ni trop peu. Personne ny faisait attention, ni police, ni services sociaux les mendiants, tout le monde était blasé, on ne les voyait même plus.

Durant tout le trajet du retour, Françoise pensa à la fille et au bébé. Son regard gris, ce timbre de voix quelque chose de familier. Où avait-elle déjà entendu cette intonation ? Elle essaya de se souvenir.

De retour, elle rangea son pain, prépara un thé bien sucré, coupa une tranche de pain de campagne et un morceau de saucisson à lail. Elle doit mourir de faim, la pauvre, surtout avec ce froid ! soupira Françoise.

Elle jeta un coup dœil par la fenêtre, cherchant la jeune femme du regard et resta interdite. Deux hommes peu engageants bousculaient la fille pour la faire monter dans une voiture.

Prise de panique, Françoise saisit le téléphone pour appeler la police, puis hésita, craignant daggraver la situation. À présent, la place devant le Carrefour était vide. Elle attendrait le lendemain. Même si elle avait voulu, elle naurait pas pu lire la plaque de la voiture à une telle distance.

La nuit fut agitée. Elle repensait à la mère et à lenfant. Le matin, un drôle de rêve simposa à elle : elle voyait Camille devant la porte du supermarché, portant un bébé. Lenfant était bleu de froid, et Françoise la serrait contre sa poitrine, pour la réchauffer. Mais Camille lui murmurait doucement : Jai pas froid, maman. Françoise souleva le pan de la couverture, découvrit une grosse poupée avec un médaillon autour du cou. Avec un pendentif familier, répétait-elle dans son rêve.

Elle sursauta au réveil. Lhorloge murale affichait déjà neuf heures ! Vite, elle ouvrit les volets. La jeune femme et le bébé étaient bien là, devant le Carrefour, à leur place habituelle tout allait bien.

Merci mon Dieu ! murmura Françoise en faisant un signe de croix.

Cétait la veille du Nouvel An, il faisait un froid de canard. La petite serait gelée avant la fin de la journée.

Françoise sortit un bout de pain, prépara des sandwichs au saucisson, remplit le thermos de thé sucré chaud, enfila manteau et écharpe et descendit.

En la voyant sapprocher, la jeune femme eut un geste de recul, cachant un bleu à la tempe sous un foulard chaud.

Rassure-toi, ma grande, dit Françoise dune voix douce, en tendant le casse-croûte. Je ne veux pas te voir mourir de faim.

La fille esquissa un sourire des yeux, prit le repas. Elle sinstalla sur un banc, engloutit les sandwichs à une vitesse folle, jetant des regards anxieux à son bébé, qui pleurait dans ses bras. Enfin, elle but une gorgée de thé, avala le dernier morceau, puis sapprocha de Françoise.

Merci Grâce à vous, on tiendra jusquà sept heures. Après, ils passeront nous prendre.

Le reste de la journée, Françoise ne put sempêcher daller vérifier la température sur le balcon. Il faisait de plus en plus froid.

À dix-sept heures, elle réchauffa un pot de soupe, sortit faire quelques courses pour le repas du réveillon : un peu de saucisson et des cornichons pour la salade de pommes de terre, pas de quoi un banquet, mais de quoi ne pas avoir faim. En passant, elle déposa la soupe près de la jeune femme, glissa quelques pièces dans sa main, lui adressa un clin dœil et fila sabriter dans les rayons du magasin.

Quand elle ressortit, la mendiant avait disparu, la soupe aussi. Elle mange sûrement quelque part, se dit-elle en souriant.

De retour chez elle, elle commença à préparer la table. Bientôt, peut-être quune voisine viendrait. Elle coupa les amuse-bouches, enfourna la carpe, mit le couvert.

À vingt-deux heures, avant le grand décompte, elle jeta encore un œil dehors. Devant les illuminations du centre commercial, elle reconnut la silhouette de la jeune femme, assise sur le banc sous le réverbère, secouée de sanglots.

Françoise fit les cent pas. Deux heures avant minuit, et quelquun allait finir la nuit dehors impossible de laisser faire ! Enfile son châle, ses pantoufles, file dans lescalier et rejoint la fille.

Je nai nulle part où aller murmura la jeune femme en pleurant.

Dans ses yeux, elle sembla saccrocher à la main de la vieille dame.

Prenez soin de lui, sil vous plaît, souffla-t-elle en lui fourrant le bébé dans les bras, puis séloigna tristement vers le boulevard.

Une clarté glaçante traversa lesprit de Françoise. Ce geste, cette détresse La jeune fille nen pouvait plus. Elle se leva avec peine, rattrapa la jeune femme et la ramena de force :

Dis donc ! Tu crois quon va te laisser comme ça ? Viens à la maison, allez ! Et, main dans la main, elles traversèrent la rue vers limmeuble.

Arrivées, Françoise déshabilla doucement le bébé, le réchauffa près du radiateur.

Comment tu tappelles ? demanda-t-elle ; mais en déboutonnant le manteau du petit, elle aperçut un médaillon en forme dourson, pile le même offert des années plus tôt à Camille.

La fille suivit son regard et dit, gênée : Cest tout ce quil me reste de ma mère.

Françoise sassit, le souffle court, sur la chaise. Ce bijou, impossible de se tromper. Pour les seize ans de Camille, quand largent manquait, elle avait porté une broche ancienne chez le bijoutier, pour quil en fasse ce fameux médaillon ; il avait gardé la broche, ce qui avait permis doffrir une chaîne et dorganiser un goûter danniversaire au bistrot dà côté.

La jeune fille se déshabilla et demanda timidement :

Je peux prendre une douche ?

Quand elle disparut à la salle de bain, Françoise avala quelques gouttes de verveine.

Impossible cette mendiante, cest ma petite-fille, ce nest pas possible, pensa-t-elle, le cœur affolé.

Une fois le bébé installé dans un fauteuil, Françoise appela la jeune fille à table.

Anaïs ! lança-t-elle comme par hasard, cherchant la réaction.

Comment vous savez mon prénom ? demanda la fille.

Françoise agita la main, lair de rien :

On en croise, des jeunes ici, allez, mange.

Sous la fièvre, elle transpirait à grosses gouttes. Aucun doute : elle avait sa propre petite-fille devant elle. Ce prénom, cest ce que les commanditaires avaient choisi, pour lenfant que Camille na jamais pu élever

Anaïs lui adressa un sourire rempli de reconnaissance, puis plongea sur la nourriture avec un appétit féroce.

Françoise la détailla, guettant les traits familiers. Raconte-moi, Anaïs, comment tu en es arrivée là ?

La jeune fille, comme soulagée quon la questionne enfin, se lança dans le récit, la bouche pleine et le cœur trop lourd.

Jusquà ses cinq ans, sa vie était belle, elle avait même un petit poney. Son visage sillumina dun sourire de gamine. Puis vinrent les disputes, le divorce des parents. Elle resta avec sa mère, qui un jour lamena à la DDASS, signa labandon et disparut.

Elle na jamais su pourquoi. Dun coup, cétait lexil, arrachée à son conte de fées. Douze ans en foyer ensuite, lâchée dans la vie, sans personne.

On lui attribua un logement social, mais en arrivant, la résidence était déjà squattée. Elle apprit vite à se débrouiller, croisa dans le sous-sol un type nommé Vincent, plombier. Quand ce dernier apprit sa grossesse, il disparut sans laisser dadresse. Les autorités lautorisèrent à rester provisoirement. Mais, avec le bébé dans les bras, impossible de se battre plus.

Alors elle traîna de gares en stations, à demander laumône. Là, un certain Christian Le Blaireau, chef dun réseau de mendiants, la repérée : Une jolie maman, bébé dans les bras, ça rapporte, avait-il conclu. On lhébergea dans une grande cave, en échange de la collecte du jour.

Là-bas, toutes sortes de gens : des malades, des accidentés, mais aussi des théâtraux ceux qui simulaient bosses, béquilles et blessures pour émouvoir les passants. Les bons acteurs rapportaient gros ; Anaïs, pas assez convaincante, pas assez agressive, ramassait à peine de quoi manger.

Les jours passaient. Le matin, ils étaient déposés sur leur poste, le soir ils devaient reverser largent. On la menacée : Pas assez de sous, ou ton gosse gueule trop.

Ce soir, on nest pas venus la chercher. Abandonnée, tout simplement. Elle piqua du nez, fixant son assiette vide.

Merci, je ne sais pas ce quon aurait fait juste une nuit pour dormir, promet-je de partir demain matin

Elle posa la fourchette et sendormit à moitié assise. Françoise la réveilla doucement, linstalla sur le lit, et berça le bébé.

Assise à table, devant la télé, elle sourit doucement au vœu de minuit du président. Elle savait déjà jamais elle ne laisserait repartir Anaïs et le petit garçon. Quils restent. Cétait bien ainsi. Au bon moment, elle dirait la vérité, aiderait la jeune femme à prendre son envol, à élever son enfant. Mais dabord, quelle retrouve un peu de sécurité et de paix.

À minuit, la vieille dame leva son petit verre de liqueur, alla à la fenêtre, regarda la rue enneigée, toute claire. Les flocons tombaient si doucement. Merci, mon Dieu, pour ce bonheur inattendu. Adieu, solitude Jai une famille à nouveau.Dans la petite chambre silencieuse, Anaïs dormait blottie contre son enfant, la respiration paisible, le front apaisé pour la première fois depuis longtemps. Françoise sattarda sur le seuil, écoutant le souffle léger du bébé. Un sentiment chaud, profond, quelle avait cru perdu pour toujours, gonflait doucement sa poitrine.

Elle traversa le couloir, sarrêta devant le vieux miroir fêlé au-dessus du buffet. Son reflet lui renvoya le visage ridé dune femme fatiguée et heureuse. Elle pensa à Camille, absente mais partout ce soir, et ferma les yeux sous la montée démotion.

Il y aurait mille démarches, du courage à trouver, des papiers à remplir et, sans doute, des coups de fil difficiles. Mais maintenant, Françoise savait pourquoi elle avançait. Au creux de la nuit, le monde entier semblait plus vaste, et le cœur de la vieille dame battait dans la cadence dune promesse.

Une promesse de recommencement, damour retrouvé, minuscule et têtu, comme ces premières violettes qui percent la neige.

Elle recoupa la lumière, retourna vers la chambre et sassit près du lit, le temps de caresser la joue dAnaïs, chuchotant simplement:

Ne crains rien, ma petite, tu nes plus seule.

Au-dehors, la ville fêtait un nouvel an, éclats de voix et pétarades filtraient jusquaux fenêtres. Mais ici, dans le réconfort modeste dun logis retrouvé, trois générations de femmes sendormaient pour la première fois ensemble.

Sur la table restait le médaillon dourson, brillant doucement sous la lueur de labat-jour. Promesse silencieuse quaucune vie ne se perd tout à fait, tant quun cœur demeure pour se souvenir, et aimer à nouveau.

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