Cela fait bien longtemps maintenant, mais je me souviens encore avec une certaine tristesse du jour où la belle-famille de notre fils la peu à peu éloigné de nous.
Après son mariage, notre fils ne nous rendait presque plus visite. Il semblait constamment sollicité par la mère de sa femme, cette dame toujours en quête dun service urgent. Je peine encore à imaginer comment elle avait pu vivre jusque-là sans le soutien de notre fils, tant ses besoins paraissaient soudainement pressants dès lunion de leurs enfants.
Notre fils était marié depuis plus de deux ans déjà. Après ses études à luniversité de la Sorbonne, lorsque nous avions acheté un petit appartement à Paris pour laider à prendre son envol, il avait rapidement acquis son indépendance. Depuis quil était tout petit, nous lavions accompagné avec bienveillance et compréhension, veillant à ne jamais lui manquer dans les moments importants.
Je nirai pas jusquà dire que ma belle-fille me déplaisait, mais il me semblait alors quAdrienne de son joli prénom bien français nétait pas prête pour la vie de couple. Elle navait que deux ans de moins que notre fils, Pierre, mais rares étaient les jours où elle ne se comportait pas comme une enfant capricieuse. Pierre, lui, était si tendre, si facile à vivre Je me demandais souvent comment il parviendrait à traverser la vie conjugal avec une enfant dans un corps de femme.
Lorsque jai fait la connaissance dAdrienne et de sa mère, Mme Dubois, jai compris bien vite à qui javais affaire. La belle-mère de mon fils, malgré son âge proche du mien, affichait une éternelle légèreté, presque puérile. Peut-être avez-vous croisé, au fil de votre vie, des gens qui restent, même cheveux gris venus, de grands enfants? Ce genre de personnes, ni vraiment autonomes ni responsables, suscitaient chez moi autant de pitié que dincompréhension. À lépoque du mariage dAdrienne, Mme Dubois venait déjà de divorcer pour la sixième fois, ce qui me laissait perplexe.
Rares étaient les moments où nous échangions. Elle semblait vivre dans un autre monde et notre relation restait cordiale mais distante : nous nous contentions de nous congratuler poliment lors des grandes occasions, sans jamais aller au-delà de la surface.
Le premier avertissement mest venu avant même les noces : Adrienne, sans cesse, traînait Pierre chez sa mère, sous prétexte de mille choses à réparer un robinet fuyard, une prise électrique à remplacer, une étagère de cuisine à refixer. Dabord, jai trouvé cela normal : chez elles, il manquait sans doute une présence masculine pour les petits travaux. Un coup de main de notre fils semblait alors approprié.
Mais les demandes de la belle-mère ne faiblissaient pas avec les mois. Pierre venait nous voir de moins en moins souvent, justifiant chaque refus par laide quil devait apporter à sa belle-mère. Les fêtes familiales se passaient désormais chez Mme Dubois, et nous, les parents, restions seuls dans notre appartement du Marais, à nous demander si nous avions commis une erreur.
Jai compris que la situation empirait le jour où nous avons acheté un nouveau réfrigérateur. Nous avions appelé Pierre pour nous aider à le rentrer. Il avait accepté dabord, puis nous avait rappelés : « Désolé, maman, Adrienne et moi devons passer chez sa mère, sa machine à laver fuit encore. »
Lorsque mon épouse lui a téléphoné, elle a entendu notre belle-fille glisser à voix basse : « Tes parents nont quà engager des déménageurs, non ? » Pierre a fini par venir, mais tout en traînant les pieds, lair fermé.
« Franchement, papa, tu naurais pas pu engager un livreur ? Tu me demandes damener ce frigo moi-même »
À cet instant, jai senti la lassitude menvahir. Pourquoi Mme Dubois nengageait-elle jamais un professionnel elle-même ? Est-elle donc coupée du monde, ignorant que les artisans ne manquent pas à Paris ? Pierre, agacé, expliqua que la pauvre femme refusait de confier sa maison à qui que ce soit à cause darnaques passées: « Elle sest faite avoir deux fois, tu comprends, ils prennent les sous en euros et repartent sans rien réparer »
Alors, mon mari Jean na plus su contenir sa colère : « Cest curieux, elle ne connaît rien en électroménager, ta belle-mère, mais pour mener une famille, elle est championne! » Pierre sest hérissé, furieux, et il est parti, claquant la porte. Je ne suis pas intervenue. Au fond, je trouvais que Jean avait raison: depuis des mois, la belle-famille reposait sans gêne sur les épaules de Pierre. Il nétait plus que le plombier, lélectricien, le dépanneur de service chez elles. Quant à nous, il avait oublié jusquà notre adresse et semblait toujours trop occupé pour nous voir.
Après cette dispute, Pierre a boudé son père pendant plus de deux semaines. Jean, vexé, a refusé le premier pas, et Pierre, borné, refusait tout contact tant que son père ne lui présentait pas dexcuses. Me voilà au cœur du conflit, partagée entre la fermeté justifiée de mon mari et le chagrin de voir notre fils séloigner pour si peu.
Les jours ont passé ainsi, chacun campant sur ses positions, la belle-mère Dubois savourant sans doute ce nouvel équilibre qui ne lui coûtait rien. Il ne restait que moi, mère tiraillée, qui continuerais, quoi quil arrive, à préserver le lien avec mon fils, même au prix de quelques fiertés mal placées.