Cela sest passé au tout début de ma vie conjugale, quand mon mari et moi venions à peine de nous marier, sous les platanes dorés, quelque part près de Lyon. Tout était étrange, baignant dans cette lumière humide que seuls les rêves connaissent, où les ombres dansent sur les murs.
Javais senti un malaise, un trouble à peine voilé, qui ne venait pas de mon mari Étienne, dont le sourire éclaire encore mes cheminements nocturnes mais du comportement de sa mère, ma belle-mère, Madame Geneviève Lenoir.
Déjà à la noce, dans la salle municipale parfumée à la tarte aux abricots et au bouquet de lavande, elle affichait un air fermé, comme si la mariée enfouissait une tristesse dans sa robe. On aurait pu croire quil sagissait dune veillée funèbre plutôt que dun mariage. Après la noce, faute de logement à nous, nous avions habité chez elle, dans un appartement où le parquet grinçait comme une vieille chanson.
Dès le seuil franchi, elle maccueillit dune bienveillance mielleuse, tellement douce quon aurait cru à du vrai bonheur, que sa mélancolie de la noce était due à une migraine. Derrière ce sourire traînant, se cachait une sournoiserie chaude, mélange de petits piques et de reproches. Elle glissait ses critiques comme on pose un chat sur une étagère, sans bruit mais avec intention.
Par exemple, elle se levait la nuit pour relaver la vaisselle que javais déjà nettoyée, les mains dans leau froide, comme dans un ballet silencieux. Une fois, je me suis levée, lai vue, ai demandé ce quelle faisait. Elle a pris un air innocent et ma dit, comme si ça allait de soi : “Je lave les assiettes sales.” Et moi, dans mon demi-sommeil, je me suis demandé : “Donc, mes assiettes restent toujours sales ?” Depuis ce jour, son sourire ne ma plus jamais trompée.
Pourtant, longtemps, jai pris ses remontrances pour des conseils maternels. Je lui racontais même mes petites disputes avec Étienne, comme on le ferait à une confidente.
Un ami très cher, Luc, qui travaillait comme chauffeur à la mairie là où Geneviève trônait comme une duchesse a commencé à entendre murmurer, à travers les femmes du bureau, des bruits sur notre intimité. Selon la légende que ma belle-mère colportait : Étienne nétait quun étourdi sans le sou, moi une intrigante avide de son appartement, prête à tout pour tromper mon pauvre mari. Un théâtre de familles.
À ce moment-là, la vérité ma frappée : Geneviève, la mère du vent, était mon adversaire cachée.
La nature lui avait donné un amour forcené de la propreté, lappartement resplendissait dune pureté chirurgicale. Cétait le Petit Paris du stérile, où rien ne devait jamais traîner, ni miette ni cheveux sur le carrelage. À chaque retour du marché, elle pouvait sévanouir à la vue dune tasse mal rincée.
Quand elle dut sabsenter deux semaines, pour une mystérieuse réunion daffaires à Marseille, elle nous mit en garde : “Il faudra que tout reste impeccable, je vous préviens !” Nous étions épuisés de ce ménage perpétuel, alors on avait convenu de relâcher la pression deux semaines de répit, et un grand nettoyage seulement avant son retour.
Mais, dans ce rêve tordu, elle avait prévu un coup : elle nous donna une fausse date, pour revenir par surprise, accompagnée dune escouade damies bien bavardes, comme une troupe de saltimbanques. Je devais être prise en défaut, à découvert, devant tout le club du mardi.
Heureusement, mon ami Luc, messager discret, m’avait informée du stratagème. Poussée par une rancœur nouvelle, j’ai décidé de transformer l’appartement en palais : parquet ciré, carreaux miroitants comme la Seine sous le soleil. Le tout dans un silence de conspirateur.
Elle est revenue, fière comme un général, escortée de ses commères, de Luc le chauffeur, toutes prêtes à voir mon humiliation. Geneviève a glissé la clé dans la serrure avec un sourire de sphinx, puis la procession est entrée.
Ce quelles ont découvert nétait pas un champ de bataille, mais un sanctuaire : tapis propre comme le ventre dune baguette, senteur de fleur doranger, vaisselle impeccable. Les amies restèrent interdites, se jetèrent des regards, chuchotèrent comme dans une chapelle. Moi, dégagée, jai rangé laspirateur dun air détaché et dit, en époussetant mes mains :
“Mais doù peut bien venir un tapis aussi propre, Geneviève ?”
Ma belle-mère blêmit, fronça les sourcils si fort quon aurait cru voir le printemps se refermer. Elle examina chaque recoin, alors que je me promettais : “Tu ne trouveras rien, rien du tout.” Mes poings serrés dans mes poches.
Geneviève devint la risée du service : ses commérages trouvèrent moins doreilles pour les écouter, et lon vint me soutenir un peu plus dans nos duels feutrés. Je lui avais donné une secousse à son estime personnelle, et même aujourdhui, dix-sept ans plus tard, je suis sûre que chaque nuit, elle revoit ce tapis, aussi irréprochable que la lune au-dessus du Rhône.