«Comment a-t-elle osé ?! Sans demander ! Sans même me consulter ! Il fallait y penser : débarquer chez moi comme chez elle et faire la maîtresse de maison ! Aucun respect ! Mon Dieu, pourquoi ça marrive ? Toute ma vie, je me suis dévouée pour elle, et voilà sa reconnaissance ! Elle ne me considère même pas comme une personne !» Solène essuie une larme qui glisse sur sa joue. «Ma vie ne lui plaît pas, à ce quil paraît ! Quelle regarde donc la sienne ! Isolée dans son studio à Paris, elle croit avoir attrapé le bonheur par la queue. Pas dhomme digne de ce nom, pas de vrai métier : du télétravail, on croit rêver. Je me demande de quoi elle vit. Et cest à moi quelle veut donner des leçons ? Jai oublié depuis longtemps ce quelle commence tout juste à comprendre !»
Cette pensée fait bondir Solène de son fauteuil. Elle file à la cuisine, met la bouilloire sur le feu, puis sapproche de la fenêtre.
Face aux lumières festives de Lyon qui brillent de mille feux en cette veille de Nouvel An, elle éclate à nouveau en sanglots :
«Tout le monde prépare la fête sauf moi. Seule au monde»
Le sifflement de la bouilloire la ramène à la réalité, mais Solène na même pas remarqué
Elle avait vingt ans lorsque sa mère, à quarante-cinq ans, a eu une seconde fille.
Cela avait surpris Solène : à quoi bon, pensait-elle, prendre une telle responsabilité si tard ?
Je veux pas que tu grandisses seule, expliquait la maman, cest tellement important davoir une sœur. Tu comprendras plus tard.
Je comprends déjà, avait alors répondu froidement Solène. Mais préviens : je ne moccuperai pas delle ! Jai ma propre vie.
Figure-toi que ta vie, elle change maintenant, avait souri la mère.
Des mots qui se révélèrent prophétiques. La petite Agnès venait à peine de fêter ses trois ans que la mère disparut, suivie, plus tôt, par le père.
Toute la responsabilité dAgnès tomba sur Solène, qui devint pour sa cadette comme une seconde mère. Jusquà ses dix ans, Agnès lappelait parfois «maman».
Solène ne sest jamais mariée. La faute à sa sœur ? Non ; tout simplement, elle na jamais croisé celui qui aurait su gagner son cœur. Dailleurs, elle ne sortait guère, peu tentée par les loisirs : maison, travail, sœur, et on recommence.
Devenue adulte bien trop vite après la disparition de leurs parents, Solène a tout donné pour Agnès : elle la élevée et lui a permis de faire de bonnes études.
Maintenant, Agnès vit à Paris et a son indépendance. Elle prépare même son mariage.
Elles restent très proches, même si la différence dâge, de caractère et de perspective saute aux yeux.
Solène, particulièrement économe, a fait de son appartement un capharnaüm dobjets anciens et inutilisés. Avec un peu de fouille, on peut retrouver la robe de chambre quelle portait il y a dix ans, quand elle avait encore la taille fine. Ou des quittances datant davant leuro.
Dans la cuisine, les tasses ébréchées, les casseroles écaillées, les poêles sans manche sempilent. Solène ne sen sert plus, mais elle ne peut se résoudre à sen débarrasser : «On ne sait jamais, ça peut servir»
Elle na jamais rénové son appartement, même pas une couche de peinture. Non pas par manque dargent, mais simplement parce que «les papiers peints sont encore en bon état».
À force de faire passer les besoins de sa sœur avant les siens, elle sest oubliée.
Agnès, elle, est tout lopposé : pétillante, spontanée, attachée à la simplicité. Chez elle à Paris, rien qui ne soit nécessaire. Pas de réserves ! Si un objet na pas servi depuis un an, il doit disparaître, cest la règle quelle sest donnée.
Résultat : chez Agnès, lumière et espace.
Combien de fois a-t-elle proposé à Solène :
Laisse-moi taider à refaire la déco, et on en profitera pour trier un peu tout ce bric-à-brac, sinon tu nauras bientôt plus de place pour toi ici !
Je ne veux rien changer, ni jeter, ni faire de travaux ! répond invariablement Solène.
Mais regarde ta petite entrée ! Ce papier texturé, on croirait quil a cent ans ! Dès quon franchit le seuil, on a limpression dentrer dans une cave. Et toutes ces vieilleries, elles te pompent ton énergie ! Tu ne ten rends même plus compte Tu vas finir par tomber malade, tentait de la convaincre Agnès.
Mais Solène balayait ses arguments dun revers de main.
Alors, Agnès a pris une décision : rénover lentrée elle-même, à linsu de sa sœur, pour lui offrir la surprise de voir la différence.
Elle choisit lentrée, pièce la moins encombrée.
Une semaine avant le Nouvel An, pendant une garde de vingt-quatre heures de Solène, Agnès et son fiancé, Paul, viennent avec leurs clés, refont le papier peint le sombre et rugueux laisse place à un vert anis délicat avec des fleurs dorées puis remettent tout en ordre, nosant pas toucher aux affaires de Solène. Ils repartent.
Sans rien soupçonner, Solène rentre, avance de deux pas, puis ressort aussitôt :
Elle pense sêtre trompée détage.
Elle vérifie non, cest bien son numéro
Elle rouvre la porte, comprend tout dun seul coup :
Agnès !
Comment a-t-elle pu oser ?!
Solène décroche son téléphone, engueule sa sœur, puis lui raccroche au nez.
Une demi-heure plus tard, Agnès débarque.
Personne ne ta rien demandé ! laccueille Solène.
Solène, cétait une surprise Regarde comme cest joli, propre, lumineux
Je ne veux pas de tes initiatives chez moi ! Solène ne décolère pas.
Les mots blessants pleuvent sur Agnès.
À bout, celle-ci claque la porte :
Cest bon, jai compris. Reste dans ton capharnaüm si tu y tiens tant ! Je ne reviendrai plus.
Tu ne supportes pas la vérité ? Tu fuis !
Je te plains, murmure Agnès, et elle sen va.
Depuis, une semaine entière sest écoulée sans que les sœurs se parlent. Jamais elles ne sétaient fâchées si longtemps. Et voilà le réveillon qui approche Vont-elles vraiment fêter la nouvelle année chacune de leur côté ?
Solène traîne dans son entrée, sassoit sur un tabouret.
«Cest vrai quil y a plus despace», songe-t-elle soudain en revoyant Agnès et Paul en pleine réfection, soigneux, attentifs à ne laisser aucun pli, imaginant déjà son étonnement. «Pourquoi me suis-je énervée ? Cest pourtant bien plus joli. Plus de lumière Mon cœur sallège. Peut-être quelle a raison»
Soudain le téléphone sonne
Solène sanglote Agnès, pardonne-moi. Je ne voulais pas te blesser. Je voulais toffrir une belle surprise
Oh, ma chérie, je ne ten veux pas du tout Solène, elle aussi, a la gorge serrée tu avais raison et le papier peint est magnifique. Après les fêtes, on triera ensemble mes affaires, mais seulement si tu veux bien.
Avec plaisir ! Et pour ce soir alors ? Cest le nouvel an Je ne peux pas limaginer sans toi !
Moi non plus
Alors prépare-toi, lance Agnès, toute excitée. Tout est prêt à la maison : le sapin, les guirlandes, les bougies. Comme tu aimes ! Et ne file pas au supermarché, je te connais ! Jétais sûre quon ferait la paix avant le réveillon. Prends ton temps, Paul vient te chercher.
Solène sapproche encore une fois de la fenêtre.
Devant la ville illuminée, elle se sent soudain légère, en paix.
Elle regarde au loin et pense doucement :
«Merci, maman pour ma sœur»Dehors, les cloches des églises résonnent doucement, mêlant leurs accords à la rumeur joyeuse des rues. Solène attrape son vieux manteau, hésite un instant, puis le repose et choisit enfin celui quAgnès lui a offert lhiver dernier. Elle sourit devant le miroir, arrange ses cheveux, et son reflet lui semble soudain plus jeune, plus vivant. Sur le seuil de lappartement, elle marque une pause, caresse dun doigt le papier peint neuf : une tendresse inédite lui monte au cœur.
En bas, Paul lattend déjà, moteur allumé, la saluant dun grand geste impatient mais chaleureux. Le froid les pique, mais Solène respire à pleins poumons lair du soir. Dans la voiture, elle laisse ses soucis senvoler, remplaçant chaque regret par une promesse douce.
En gravissant lescalier chez Agnès, des effluves de pain dépices et de vin chaud la transportent en enfance. Elle pousse la porte : sa sœur létreint sans un mot, les rires éclatent malgré les larmes. Le salon, baigné dune lumière dorée, scintille de petits trésors ramenés lun après lautre par Agnès, qui a su tout deviner de ses goûts. Pour la première fois, Solène sassied à la grande table sans pensée nostalgique, heureuse davoir laissé derrière elle la poussière du passé.
Au douzième coup de minuit, toutes deux se prennent la main, silencieuses mais infiniment complices. Paul ouvre la fenêtre : la ville sembrase au loin de mille feux dartifice. Les sœurs nont plus besoin de mots pour savourer ce moment : dans ce nouvel espace, chacun a trouvé sa juste place, et même Solène comprend quon peut aimer sans rien perdre, que la vie, parfois, commence quand on ose lui faire un peu de place.
La nouvelle année peut commencer.