Minette
Il la surnommée Minette dès leur première rencontre, en saffalant sur le fauteuil voisin, tout aussi cramoisi, en velours râpé par maints coudes, que celui sous Élodie.
Un instant, il promena ses yeux sur la salle, puis se tourna vers sa voisine.
Alors, Minette, tu tennuies ? soupira-t-il, en tentant de croiser les jambes. Mais létroit passage entre les rangées de ce grand auditorium parisien len empêcha : son soulier pointu buta contre le siège de devant et sa cheville se tordit désagréablement, ce qui arracha une grimace à Nicolas.
Élodie fit mine de ne pas lavoir entendu, plongée dans la contemplation de la scène, même sil ny avait rien dintéressant. Les tables alignées en longue file, la tribune, les techniciens qui saffairaient, tout cela rappelait les habituelles conférences, où latmosphère était saturée.
Élodie se sentait toujours mal à laise dans les endroits bondés, où, assise épaule contre épaule, elle ne pouvait séchapper.
Ohlala marmonna Nicolas, se frottant le menton. La cata ! Tu sais, Minette, on napprendra rien de nouveau ici tous les deux. Je tassure ! Jai déjà lu tous les exposés, cest mon boulot, tu comprends. Il ny a rien de palpitant là-dedans.
Élodie tourna un regard sévère vers lhomme à ses côtés.
Sa tenue était impeccable, bien mis, costume, cravate, chaussures luisantes. Mais il avait quelque chose dinadéquat, comme une figurine mal habillée. Esprit frondeur, grande gueule et farceur, voilà ce quil semblait être. Et ses cheveux dressés comme un hérisson, avec deux épis, formaient de douces bouclettes délicates.
Nicolas, fit-il, sans laisser à Élodie le temps douvrir la bouche, et il lui tendit une large main chaleureuse. Dis-moi, si on allait déjeuner, Minette ? Tu es toute menue, je veux te régaler. Oui, voilà ! Allons, viens !
Déjà, la lumière de la salle sestompait, sur scène les responsables et employés méritants faisaient leur entrée et tout le monde applaudissait. Nicolas, sans complexe, tirait sa Minette vers la sortie, sexcusant à chaque pas alors quil bousculait dautres pieds, tout en replaçant sa cravate récalcitrante dans sa veste, qui semblait tirer la langue à lassemblée grave.
Quest-ce que vous faites ? Lâchez-moi ! entendit-on Élodie protester alors quelle tentait de récupérer sa main, trottinant derrière Nicolas.
Ils débouchèrent dans le hall alors que les applaudissements touchaient à leur apogée, quun technicien cognait sur le micro en demandant le silence.
Relâchez-moi, il faut que je prenne des notes ! Jai une mission ! soffusqua Élodie, serrant son carnet sur sa poitrine, laissant tomber son stylo ; Nicolas le ramassa prestement.
Allons, laisse donc ces écrits, Minette ! Je tenverrai tous les exposés, tu les liras à loccasion. Maintenant, il faut manger, et dabord un verre deau tu es pâle, et ton pouls saccélère. Eh oui, cest ça ! Il lui tâta le poignet, claqua de la langue. De lair, de la nourriture et pas de conférences !
Élodie ne se sentait pas au mieux, son cœur battait vite, jusquaux tempes.
Personne navait jamais pris soin delle ainsi. Dordinaire, cétait elle qui soccupait de tout sa mère, son mari, sa fille. Cela lui paraissait naturel. Parfois, pourtant, elle rêvait de se laisser aller, de devenir frivole, de boire du vin et de rire comme les actrices dans les films romantiques. Mais loccasion ne sétait jamais présentée.
Nicolas, lui, venait de lui offrir cette chance.
Sans sen rendre compte, elle se retrouva assise à la terrasse dun petit bistrot charmant en face du Palais des Congrès. Un serveur leur apporta deux verres de jus frais, jaune-orangé, éclatant comme si le soleil lui-même, brûlant, citron-orange, vibrait dans ce verre.
Voilà, bois. Et un peu deau Bon, que va-t-on manger ? réfléchit Nicolas.
Sans doute, il la trouvait jolie. Élodie avait une grâce délicate, élancée, sans superflu. Elle aurait pu plaire aux hommes, si ce nétait Ce masque perpétuel de fatigue et de lassitude résignée. Presque quarante-cinq ans, la famille, lamour envolé, la routine pesante de quoi éclore, sinon ?
Pourtant, Nicolas laimait telle quelle était : épuisée par la vie, sa Minette.
Je nai besoin de rien. Je vais souffler un peu et repartir ! Je me sens déjà mieux ! bredouilla Élodie.
Mais bien sûr ! hocha Nicolas. Mais dabord un bar grillé aux légumes, une petite salade et Minette, tu bois quoi ?
Il leva les yeux du menu, charmant, décoiffé, sentant le tabac et leau de Cologne, costaud, et dévisagea Élodie.
Elle rougit, fronça les sourcils.
Cétait insensé ! Un parfait inconnu lavait embarquée au restaurant, la nourrissait, lappelait « Minette », venait même de replacer une mèche de cheveux sur son front, leffronté ! Et elle fondait, impuissante
Là où il lavait touchée, elle sentait des picotements courir dans son dos.
Ils burent du vin blanc, Nicolas raconta quétudiant, il avait fait des chantiers, puis était parti dans le Nord, bossé sur divers projets. Puis
Et après, Minette, avec mon pote Olivier, on a monté notre boîte. Rien dextraordinaire ; des équipes pour retaper des maisons en région parisienne et puis voilà. Tout le monde veut vivre bien, au chaud, confortable, sans geler lhiver. On savait comment faire, nous. Allez, mange, Minette ! Je tassure, je tai vue, jai tout de suite pensé : « Cette fille, il faut la remettre sur pied ! » Encore un peu, tu veux ?
Elle secoua la tête. La « gamine » flottait, grisée par le vin, la bonne cuisine, et surtout, par le fait que, pour la première fois, quelquun avait envie de la choyer.
Chez elle, cétait différent. Petite, Élodie vivait seule avec sa mère, Anne. Sa mère travaillait tôt, si bien quÉlodie prenait ses petits-déjeuners solitaire ; le soir, Anne rentrait tard, Élodie attendait, réchauffait le dîner, nettoyait pendant que sa mère prenait sa douche, puis elles sendormaient sans plus un mot.
Aux réveillons de fin dannée, Anne rentrait épuisée, pâle, vers onze heures. Commerçante, elle faisait de bonnes recettes en fin de journée. Élodie lui préparait sa tenue, coiffait ses cheveux en chignon, puis elles rejoignaient les invités.
Toujours des invités : voisins, amies, cousins de passage, bruyants et déjà éméchés. À table, les rires fusaient, mais Élodie surveillait que sa mère ne sendorme pas sur son verre, car Anne ne buvait que de la vodka le champagne, trop frivole à son goût, cétait la vodka, la vraie, quelle aimait. Mais après un verre, elle sécroulait, ronflant au milieu des convives, et Élodie devait la réveiller discrètement, sursautant, esquivant le regard ahuri de sa mère, qui exigeait alors un autre verre, lançait un toast mais avec une tristesse amère. Comment, dans de telles circonstances, aurait-elle pu rester une enfant fragile ?
Élodie sest mariée jeune. Philippe était plus âgé de dix ans, rationnel, cultivé, mais plutôt froid ; il semblait juste lavoir intégrée dans le rouage de sa vie, une pièce utile, une bonne maîtresse de maison, mais rien de plus.
Élodie nen rêvait pas davantage, pensait-elle. La passion, la romance, les frissons au début, le désir est naturel, mais on finit par sen lasser. Lessentiel, cétait ce nouveau foyer, la paix loin de la mère épuisée, dun appartement suranné, dune vue glauque sur la cour. Maintenant, cétait son chez-elle, enfin, celui de Philippe : deux pièces, une grande cuisine, une belle salle de bain, un balcon, une bibliothèque, un mari. Tout le monde enviait Élodie ! Quelle chance, une vie indépendante, loin de la belle-famille !
Toujours, de son enfance à sa rencontre avec Nicolas, tout le monde lappelait Élodie, ou Madame Élodie.
Philippe, sa mère, ses amies tous la rebaptisaient Élodie.
Et là, soudain, « Minette ». Du vin, de bons plats, une attention, une curiosité pour ses pensées, ses désirs.
Philippe, lui, navait jamais ce genre dattention. Il gérait les affaires domestiques, les budgets, les vacances, mais plutôt pour linformer de ses décisions ; ses objections se noyaient dans le bruit de la rue, fenêtres grandes ouvertes pour lair frais, au goût de Philippe, peu importe les courants dair.
Mais Nicolas, une fois au restaurant, avait tout de suite exigé un coin sans courant dair.
Prévenant
Il lui posait des questions, elle répondait, gênée. Oui, elle avait un mari. Et une fille, Camille. Camille était à la fac de langues, Élodie lui avait trouvé un excellent professeur, et maintenant Camille allait partir à létranger pour un stage.
Camille navait pas été « attendue », « rêvée », mais « faite ». Il fallait, selon la mère de Philippe, « en avoir une ». Élodie était jeune, ça viendrait. Mais les essais durèrent ; ce fut laborieux.
Enfin, Élodie annonça sa grossesse. Pendant neuf mois, Philippe se tenait à distance, ne touchait ni ventre, ni ne parlait au bébé. Il trouvait cela embarrassant, même dérangeant.
Quand elle naîtra, je men occuperai, dit-il. Tu vas chez le médecin ? Je ty dépose en voiture ! Il fit le nécessaire, la ramena de la maternité, offrit des fleurs, surveilla le poids de Camille, et acheta la meilleure nourriture, se leva la nuit, accompagna Camille aux vaccins. Lorsque la puéricultrice fit la première visite, Philippe vérifia quelle sétait lavé les mains, observa sa blouse, réchauffa le stéthoscope de son souffle.
Fatiguée ? demandait Marine, lamie dÉlodie, la voyant pâle et les cernes sous les yeux. Un bébé, cest pas une rose, cest épuisant ! Philippe taide un peu ?
Élodie haussait les épaules. Un peu, mais toujours insuffisant
Être la victime, au fond, plaisait à Élodie. Elle, toujours épuisée, sujette à la compassion, tandis que son mari récoltait de temps en temps des critiques pour son manque dattention.
Mais Nicolas la couvait, la régalait de mets raffinés, ce qui la mettait mal à laise et la touchait à la fois.
Allons, Minette ! grondait lhospitalier Nicolas. Mange ! Je ne te laisserai pas filer ainsi, daccord ?
Élodie mordillait sa lèvre, regardait son sauveur dun air triste et mangeait.
Il la raccompagna jusquau métro ; elle écourta lau revoir sous prétexte davoir des choses à faire.
Le soir-même, dans sa boîte mail, elle trouva le résumé de tous les exposés.
« Pour Minette, de la part de Nicolas ! », lisait-on dans la note.
Élodie referma vite son ordinateur, mais Camille, sans doute, aperçut quelque chose et eut un haussement dépaules.
Quel sobriquet ridicule ! sindigna Élodie. Sur des documents officiels en plus !
Camille déjà, sétait détournée, avait mis ses écouteurs et lancé sa musique
Élodie, Camille, je suis là ! À table ! lança Philippe depuis lentrée.
Lhomme exténué par le métro et le bus bondé ôta sa chemise au passage, passa un short à motifs tropicaux et ouvrit la porte-fenêtre, aspirant lair du soir.
Il sentait la sueur, un parfum de fatigue dhier.
Je ne me doucherai pas ce soir ! Jen ai assez, ça mirrite la peau !, protestait-il quand elle tentait de le raisonner. Ça suffit, à table !
Le repas se fit en silence, chacun dans ses pensées. Élodie songeait à Nicolas, à sa fraîcheur, à son élégance
Il lappela dès le lendemain au travail.
Salut, Minette ! Comment tu vas ? Tu as mangé ? la voix de Nicolas résonna dans son smartphone. Elle saffola, jetant un regard autour delle pour vérifier que personne nécoutait.
Non Non, pas encore. Trop de boulot, murmura-t-elle. Minette. Elle était Minette, fragile, douce Les frissons lui couraient le dos.
Laisse tout, descends. Je tattends au café den-bas. Cest pas top, mais il faut bien déjeuner. Allez, je tattends !
Elle balbutia, sexcusa auprès des collègues, prit lascenseur, hésita devant les boutons. Ses joues brûlaient. Tout le monde semblait deviner quÉlodie avait rendez-vous galant.
Oui, intérieurement, elle le traitait de « lamant ». Cétait grisant, audacieux.
Nicolas portait ce jour-là un t-shirt et un jean, toujours un peu décoiffé et frais.
Ils burent un café, Élodie évoqua son enfance ; Nicolas, attentif, écoutait.
Minette, tu es belle, tu sais ? il linterrompit sans prévenir. Viens, on va tacheter quelque chose ! Une robe. Oui, mes amies des boutiques vont soccuper de toi ! Je veux te voir en robe.
Il la vit, pas sur le moment, mais plus tard, quand il lemmena au « Passage », sinstalla sur un banc pendant que les vendeuses sagitaient autour dÉlodie toute déboussolée.
Mon Dieu, ce regard quil lui portait ! Vorace, affamé ! Philippe ne lavait jamais regardée ainsi.
Je navais jamais vécu ça ! chuchota Élodie à Marine, sa plus chère confidente. On ne me regardait jamais comme ça dans les films ! Jai eu limpression dêtre femme. Cest terrible, mais jai adoré.
Et Philippe, alors ? interrogea raisonnablement Marine.
Il ne sait rien. Et il ne doit rien savoir ! sagita Élodie. Tu nen parles à personne, compris ? Et garde la robe chez toi ! Elle coûte une fortune ! Mon Dieu, quest-ce quil va se passer maintenant ?!
Marine haussa les épaules, elle verrait bien.
Je ne sais pas, Élodie Tu fais des bêtises. Philippe, cest brute de décoffrage, mais tu oublies comme il conduisait jusquà Périgueux en plein hiver pour rapporter du vrai lait. Il bosse, il fait tout pour la maison, un autre resterait sur le canapé avec une bière, mais lui, non. Il vous emmène à la mer chaque année. Il est transparent, fiable. Nicolas, lui ? Qui cest ? Doù il tient son argent ?
Je ne sais pas, je nai pas compris. Quimporte ! Marine, tu ne vis pas avec Philippe, tu ne peux pas comprendre. Il me donne la nausée maintenant, cest tout. Tu me jalouses, cest ça !
Marine haussa les épaules à nouveau. Peut-être oui, mais cétait pour le mari
Élodie rentrait de plus en plus tard, préparait un dîner à la va-vite, ne mangeait pas, remuait un sucre imaginaire dans son thé refroidi.
Maman, ça fait cinq fois que je te demande du pain ! pestait Camille. Y en a plus !
Élodie hochait la tête, fronçait les sourcils, sisolait dans sa chambre. Rêver Déjà, Philippe et Camille la fixaient, intrigués.
Rêver, Élodie pouvait le faire longtemps, les mains moites danxiété.
Nicolas était tendre, savait embrasser, riait de sa maladresse, la plaignait, lappelait toujours Minette, lui offrait des cadeaux, déposés chez Marine, versait parfois de largent sur sa carte bancaire, envoyait des messages nocturnes. Élodie, alors, se réfugiait dans la salle de bain lire, effaçait, attendait, puis éteignait le portable, se lavait à leau froide, se couchait.
Philippe, à la dérive, lenlaçait mollement, ronflait et marmonnait. Élodie restait figée. Que de regrets Pourquoi si tard ? Pourquoi na-t-elle jamais su, jusquà maintenant, ce que signifiait être Minette, jolie, désirable, passionnée ? Tant dannées gâchées
Mais désormais il y avait Nicolas, cétait son bonheur.
Ils se retrouvaient chez Nicolas, dans un grand appartement lumineux, baigné de la lumière de La Défense à travers les baies vitrées. Le champagne, les draps de soie, lodeur de son parfum Un feu dartifice
À la maison, tout était devenu pesant. Élodie avait limpression que tout le monde devinait son secret ; Camille, Philippe, tous détournaient le regard.
Élodie trouvait continuellement des prétextes pour rentrer tard, espérant les voir déjà endormis. Elle pouvait alors traîner seule dans la cuisine, boire son café soluble amer, et rêver
Élodie ! Tu viens ? Jai acheté du chou, il faut le préparer, on sétait mis daccord, raisonna la voix de Philippe dans le téléphone. Élodie jeta un regard effrayé à Nicolas, qui faisait des longueurs au bord de la piscine municipale. Lair était vif, la piscine découverte, un exploit technique.
Élodie ny avait jamais nagé ; Nicolas lavait emmenée, ordonné de se changer, puis ils nageaient, observant la vapeur monter vers le ciel froid. Peu de monde, le calme. Du haut du plongeoir, on apercevait les lumières du Parc André-Citroën. Mais Élodie ny prêta pas attention. Elle, Minette, ne voyait que son chevalier. Lamour, enfin mon Dieu.
Du chou ? balbutia-t-elle, senroulant dans une serviette. Laisse, je serai en retard. Je je suis à la piscine avec Marine. Il paraît quil faut muscler mon dos. On a pris un abonnement. Pour le chou, ce sera demain, daccord ? Marine mappelle. Salut !
Elle raccrocha, déglutit. Il fallait prévenir son amie, au cas où Philippe lappellerait !
Elle attendit que Marine décroche, chuchotant fiévreusement une histoire de piscine, puis tomba sur sa réserve.
Élodie, je vous ai apporté du cumin pour votre chou. Jétais au marché, jai pensé à vous ; Philippe avait déjà mis la bouilloire, expliqua simplement Marine. Du cumin pour vous
Élodie mordit sa lèvre, chercha Nicolas du regard. Il se tenait déjà, musclé, sur le plongeoir, prêt à sauter. En bas, quelques jeunes filles le regardaient, hilaires, minces, insouciantes.
Alors les minettes ? Un, deux, trois ! lança-t-il, bondissant pour plonger impeccablement. Il ressortit de leau, salua Élodie. Viens, Élodie ! La soirée commence !
Les jeunes femmes se tournèrent, détaillant « Élodie ». Elle se sentit soudain quelconque, ordinaire, le ventre légèrement mou, les cuisses vergées. Nageant maladroitement, pataugeant dans leau, son visage reprit son expression de souffrance.
Dautres minettes sétaient jointes à Nicolas pour un water-polo improvisé, plongeant hardiment pour leffleurer.
Nicolas riait, nullement contrarié de léloignement soudain dÉlodie. Il comprenait : les obligations, la famille, le chou Quelle parte !
Dans lentrée, tout était sombre. La lumière nétait allumée que dans la cuisine.
Philippe posa devant sa femme une poêle dœufs au plat.
Tu as faim après la piscine ? Mange. Tu veux du saucisson ? lui offrit-il, servant aussi un grand mug de thé.
Élodie déclina. Elle évitait son regard, se jetait sur sa fourchette pour triturer les œufs.
Savait-il ? Et maintenant ? Pourquoi ce calme ?
Élo murmura Philippe après un silence. Marine a déposé des affaires. Elle voulait prendre le relais, mais je lai renvoyée. Cest ta cuisine, quelle fiche la paix. Voilà les sacs il montra du doigt sous la table. Elle a dit quils étaient à toi. Ça na pas de sens, non ?
Élodie souleva la nappe, fixa les sacs, haussa les épaules.
Voilà, moi aussi je dis que cest nimporte quoi ! Philippe sembla soulagé. Sers-moi du thé aussi. Jai soif. Non, sors donc le cognac. Jen veux, déclara-t-il.
Élodie bondit, ouvrit le placard puis simmobilisa.
Minette entendit-elle la voix de son mari, elle sursauta et le dévisagea. Je disais, ya des miettes sur la table, nettoie-les. Camille laisse toujours des miettes. Prends un chiffon, fais-le, conclut-il paisiblement avant de détourner les yeux.
Ils burent le cognac en silence, fuyant leurs regards.
Finalement, Philippe se leva et sortit.
Marine, il est vraiment parti ! Il est parti, enfilé son manteau, déposé les clés sur la commode. Marine ! Élodie sanglotait au téléphone, se contemplant dans le miroir, abasourdie de voir à quel point son visage sétait défait ; Minette nétait plus une jolie femme, elle venait, il y a trois heures, de batifoler avec Nicolas dans la piscine, ses cheveux sentaient encore le chlore, son dos la faisait souffrir. Marine ! Comment a-t-il pu ? Vraiment, ça se fait, ça, chez un vrai homme ? Il nous a abandonnées, Camille et moi, tout bonnement !
La rage monta en elle, elle frappa la table du poing.
Justement, Élodie. Un autre taurait frappée, humiliée. Philippe, lui, est parti. Remarques, de son propre appartement. Et tu te permets de laccuser ? ricana Marine. Tu sais, je me suis souvent demandé pourquoi ça tourne ainsi chez vous. Vous ne manquez de rien, Camille est brillante, Philippe ne boit pas, il bricole. Oui, il est taciturne, mais vaut mieux ça quun poivrot ! Et toi, tu veux des contes de fées, quon te dorlote Mais tu ne lui as jamais dit un mot doux à ton mari ! Les hommes, Élodie, il faut les féliciter, et ils te donneront mille fois plus ! Là, je ne peux pas te soutenir. Bonne nuit.
Élodie plaça le téléphone devant elle, seffondra sur la chaise, pleura en silence
Camille avait fini ses partiels, était partie en week-end chez des amis. Elle avait laissé un mot pour que sa mère ne la dérange pas.
Nicolas se manifesta une semaine plus tard, attendit Élodie devant son immeuble, surgissant du soir glacial.
Salut, Minette ! murmura-t-il, le visage rougi par le froid dans le col de son blouson. Tu mas manqué ?
Élodie avait tenté plusieurs fois de lappeler, sans succès ; il était venu, enfin
Nicolas bredouilla-t-elle Que fais-tu là ?
Elle chercha du regard sa voiture.
Eh bien, à toi de payer ta dette, Minette ! lança-t-il en passant un bras autour de ses épaules.
Quelle dette ? Mais de quoi tu parles ?
Élodie, prise de panique, tenta de retirer son bras, mais il la serra brutalement.
Je tai nourrie, choyée, pas vrai ? susurra Nicolas à son oreille. Maintenant cest moi qui ai besoin daide, minette. Donne de largent, ma vieille ! Jai des soucis, tas lappart de ta mère, ça vaut bien 700 000 euros Vends-la. Et celle où tu vis aussi. Allez, monte, quon en parle !
Elle gémit de peur, tenta de se débattre, mais sans succès, et, chancelante, gravit les marches vers lentrée, suppliant quun voisin surgisse. Hélas, la cour était vide.
Dépêche, Minette, fait glacial, la pressa Nicolas.
Mais Élodie éclata en sanglots, saffaissa dans la neige, et soudain il la lâcha, chuta brutalement. Nicolas tomba sur le flanc, avec un grognement.
Au-dessus de lui se tenait Philippe, tête nue, hirsute et furieux, respirant fort, les poings crispés.
Fous le camp ! À la moindre rechute, tu comptes tes os ! hurla-t-il, se jetant presque sur son rival ; Élodie le retint de toutes ses forces.
Nicolas, comprenant qui était devant lui, ricana dun air mauvais, moquant Philippe en bête à cornes, mais se tut promptement après un coup de poing.
Vas-ten ! Je veux plus te voir près dÉlodie ! invectiva Philippe, ramassa son bonnet, sessuya le nez, se tourna vers sa femme. On rentre. Il fait froid !
Ce que se sont dits ces deux-là, homme et femme, cramponnés lun à lautre cette nuit-là nappartient quà la lune curieuse et au souffle glacial par la fenêtre entrouverte. Deux tasses de thé froides, lhorloge battait, puis la nuit les enveloppa et ils décidèrent, pour on ne sait quelle raison, de continuer leur chemin à deux
Jamais plus personne nappela Élodie Minette. Et si cela était arrivé, elle naurait su quen frissonner.
Nicolas disparut de sa vie. Leur histoire navait pas marché le mari, bien trop tenace.
Un jour, Élodie, dans un bus, se surprit à parler dun héritage reçu, de son incertitude quant à ce bien, de sa fatigue, sa solitude ; Nicolas, en écoutant sa voix, songea quil pouvait encore « aider », régler à la fois ce problème dappartement et la solitude insupportable dÉlodie. Sil avait manoeuvré habilement, elle aurait tout donné, car il lavait apprivoisée, nourrie, réchauffée. Mais il avait agi trop vite. Lurgence le pressait, son pote Olivier commandait le remboursement de ses dettes, si fort quil en brûlait les côtes. Il tenta le tout pour le tout. Raté.
Quimporte ! Il y a dautres Minettes dans ce monde, affamées daffection et dattention. Nicolas les trouvera, leur prodiguera des douceurs, et puis réclamera la monnaie.
En attendant, il dut quitter ce fameux appartement aux draps de soie, face à La Défense. Peu importe. Nicolas saura rebondir, du moins si Olivier ne len empêche pas
Dans la lumière redevenue paisible de leur appartement, Élodie comprit que les douceurs rapides et lillusion du conte de fées ne protègent pas des vrais besoins du cœur. Il vaut mieux parfois apprendre à reconnaître la valeur discrète et fidèle de ceux qui, jour après jour, partagent notre chemin, et continuer daimer, tout simplement, sans attendre dêtre aimée comme une héroïne de cinéma.