Le choix entre sa mère ou moi
Je me souviens de ce soir dil y a bien longtemps, alors que jétais déjà couchée avec mon livre, quand le téléphone a sonné. Il était presque vingt-trois heures. François, mon mari, était dans le salon voisin, absorbé devant son ordinateur portable, où murmurait à peine une émission dactualités économiques.
Le numéro était inconnu, mais je reconnus tout de suite lindicatif de notre vieille ville natale, Saint-Aubin-sur-Sarthe.
Allô ? dis-je, et déjà, mon cœur se serra dune prémonition sourde.
Madame Martin ? Ici, cest Madame Gérard, votre voisine den face. Vous ne me connaissez sûrement pas Voilà, il y a un souci votre mère, Madame Dupuis, est tombée ce matin. Je suis passée la voir au soir, et je lai trouvée étendue au sol. Elle ne parvenait presque plus à parler, la moitié du visage semblait paralysée
Déjà, je me redressais, cherchant mes pantoufles du pied.
Elle est à lhôpital ?
Oui, lambulance est venue il y a une heure. Ils disent que cest sûrement un AVC. Jai trouvé votre numéro sur son téléphone jai eu du mal
Merci, Madame Gérard. Merci beaucoup
Je raccrochai, restai quelques longues secondes debout, le portable serré entre mes paumes glacées. Puis je rejoignis François.
Il était assis dans son fauteuil préféré, en jogging élégant, un verre deau pétillante sur laccoudoir. Cinquante-six ans, le visage entretenu, les tempes soigneusement taillées. Un homme qui avait réussi, dans un appartement où tout était parfaitement à sa place.
François, maman est très mal. AVC. Ils lont emmenée à lhôpital de Saint-Aubin.
Il se retourna, abaissa le son du téléviseur.
Quand ça ?
Ce matin. Elle est restée seule toute la journée cest la voisine qui la retrouvée ce soir.
François posa son verre sur la table basse.
Eh bien ? Quest-ce quon fait ?
Je le regardai.
Je dois partir. Dès demain matin, il faut que jy aille.
Vas-y, je ne te retiens pas.
François, il faut quon parle sérieusement. Maman a soixante-dix-huit ans. Si cest vraiment un AVC, elle ne pourra plus vivre seule. Il faut réfléchir à la suite
Il remonta un peu le volume, comme si tout cela lennuyait plus que ça ne le peinait.
On en a déjà parlé, Lucie.
Oui, en théorie. Là, cest concret.
Mais rien na changé pour moi. Je te l’ai expliqué : impossible de la prendre ici. On na pas la place ni les moyens.
Je massis lentement sur le canapé, en face de lui.
François, on a quatre pièces.
Quatre pièces dont deux quon doit refaire. Tu veux que jannule les travaux ? Je viens davancer les frais pour les artisans. Tu le sais, on est convenus : je veux un bureau, tu voulais un dressing On va la mettre où ? Dans lentrée ?
On peut lui attribuer une chambre, les travaux attendront.
Ils nattendront pas. Les ouvriers arrivent en mars, cest décidé.
François, cest de ma mère dont on parle. Elle est gravement malade.
Lucie cette fois, il me regarda droit dans les yeux Je comprends, vraiment. Mais tu réalises ce que ça implique ? Une vieille dame malade, incontinente peut-être, qui ne parlera plus Je ny suis pas préparé. Jai le droit dêtre franc ?
Elle nest pas « une vieille dame ». Cest ma mère.
Pour moi, oui, elle lest. On la vue quatre fois en dix ans. Elle ne sintéressait pas à nous.
Parce que tu
Inutile de chercher des coupables, Lucie. Je parle du concret : je bosse, jai des responsabilités, jai besoin de tranquillité chez moi. Pas dune maison transformée en hôpital. Cest chez moi aussi, noublie pas.
Je me tus longtemps. Derrière la fenêtre, la ville continuait de respirer, indifférente.
Et une aide à domicile, là-bas, à Saint-Aubin ? On pourrait se permettre une bonne auxiliaire de vie.
Oui, engage donc quelquun.
Mais il faudra que jy aille souvent. Je ferai laller-retour tout le temps.
Vas-y, fais comme tu le sens, je ne tempêche pas.
Ce « je ne tempêche pas » résonna en moi dune étrange manière. Pas de choc, rien de violent. Mais la sensation que le sol bougeait, lentement, que tout ce que lon croyait solide devenait friable.
Je suis retournée dans la chambre. Jai fixé le plafond jusquà deux heures du matin. Le lendemain, je suis partie seule pour Saint-Aubin.
Lhôpital de la petite ville sentait leau de Javel et la peinture terne des murs dÉtat. Ma mère, Hélène Dupuis, était allongée dans une chambre à six lits, près de la fenêtre. Sa joue droite tombait, sa main droite restait immobile sur la couverture. Elle me regarda sans dire un mot, le coin gauche des lèvres tentant un sourire.
Maman, chuchotai-je, en prenant cette main glacée et légère comme du papier. Je suis là. Tout va bien.
Elle essaya de parler, mais les mots dérapaient, confus.
Chut, maman. Je reste. Je ne vais nulle part.
La médecin, une femme la cinquantaine fatiguée, vint mexpliquer sans détour : accident vasculaire cérébral sévère, paralysie à droite, troubles du langage. Peut-être des progrès avec beaucoup de soins et de persévérance. Pas moins de six mois nécessaires, au minimum, pour espérer un certain retour à lautonomie.
Elle ne pourra pas vivre seule, précisa la médecin. Vous êtes sa fille unique ?
Oui.
Son regard était de ceux qui ont vu trop de familles face à lépreuve : une compassion sans pathos, presque de la fatalité.
Je restai avec ma mère toute la journée. Je lui donnais la bouillie à la cuillère comme à une enfant ; je lui parlais longtemps, toute seule, de tout et de rien, tandis quelle mécoutait les yeux brillants, attentive.
Le soir, dehors, je téléphonai à François.
Alors ? fit-il.
Cest grave. Paralysie, absence de parole. Elle ne pourra plus être seule.
Un silence.
Daccord.
François, je veux que tu saches : je reste ici. Le temps quil faudra.
Mais ton travail, ta vie ici ?
Je trouverai une solution, du télétravail, des arrangements. Je ne peux pas la laisser.
Tu avais parlé dune aide ?
Mais une aide ne remplacera jamais une fille. Tu le sais.
Il hésita.
Tu sais que ça peut durer longtemps ?
Oui.
Et tu comptes habiter là-bas ?
Oui.
Long silence.
Bon. Appelle si tu as besoin de quelque chose.
Je rangeai le téléphone et observai la rue qui sassombrissait. Les réverbères brillaient par intermittence. Une vieille dame passait, tirant un cabas. Dune cour voisine montait une forte odeur de feu de bois.
La maison maternelle était tout au bout de la Rue des Rosiers. Une vieille bâtisse de bois, assombrie, le perron penché, les volets bleus, les petites vitres encadrées. Jouvris avec une clé que javais toujours gardée, presque par superstition.
Dedans, il faisait froid. Maman navait plus chauffé depuis deux jours. Je trouvai des bûches, allumai maladroitement la cheminée. Mes gestes tremblaient, le souvenir du feu remontait, mais les mains, elles, manquaient dassurance. Cest ici que javais vécu mes dix-huit premières années.
Je fis le tour du minuscule logis : cuisine couverte du carrelage écaillé, couloir étroit, deux pièces le lit de maman, et le vieux canapé sur lequel je couchais enfant. Tout tenait du strict nécessaire, propre, mais usé, appauvri.
Sur les murs, des photos surannées : moi, jeune fille ; papa, déjà disparu ; quelques portraits familiaux inconnus. Ce type dordre particulier naguère commun dans les maisons rurales.
Jenvoyai un message à François : « Je minstalle ici. Jignore pour combien de temps. Je repasserai récupérer mes affaires. »
Il répondit après vingt minutes : « Compris. Comme tu veux. »
Ce fut toute la conversation. Peut-être tout notre mariage aussi.
Les premiers jours ne furent quune répétition laborieuse, éreintante. Dès laube à lhôpital, jusquau soir. Jappris à retourner ma mère, à faire la gymnastique passive, à nourrir patiemment, à ne pas montrer mon épuisement. On lui réapprenait à parler : cétait dune douleur poignante dobserver une femme toujours intelligente, enseignante de mathématiques toute sa vie, chercher, échouer, puis recommencer sans relâche un mot simple.
Lucie, prononça-t-elle un matin, dune voix plus claire que dhabitude ; cétait déjà la deuxième semaine. Lucie rentre chez toi.
Je suis chez moi, maman.
Non de sa main gauche, elle fit un vague geste , chez toi, à Paris.
Maman, nen parlons pas
François il nest pas heureux ?
Je réajustai la couverture.
Tout va bien, maman, ne tinquiète pas.
Elle me fixa longtemps. Je dus détourner les yeux.
Lhôpital la laissa repartir après trois semaines et demie, avec toutes sortes dordonnances et de feuilles dexercices. Jorganisai un transport, aidée par un jeune voisin Paul, qui habitait en face pour la porter jusquau lit. Jallumai la cheminée, préparai la soupe.
Et une nouvelle vie commença.
Soccuper dun parent alité, on nen parle pas. Cest tourner le corps toutes les deux heures, changer les draps la nuit. Cest des exercices matinaux avec un bras ou une jambe inertes ; donner la becquée trois fois par jour, lentement, très lentement. Les médicaments, à heure fixe, sept le matin, cinq le soir. Lorthophoniste venait trois fois par semaine, et ma mère, au prix dune volonté immense, répétait inlassablement après elle.
Je travaillais à distance, comptable pour un cabinet de la région. Mon supérieur fut compréhensif, je passai à temps partiel. Moins dargent. François fit parfois un virement, quelque centaines deuros, sans commentaire. Je ne demandais rien.
Nos appels se firent rares.
Un matin de novembre, dans lhumidité mordante, jessayai de réparer une marche branlante du perron maman allait bientôt tenter de se lever, il fallait que ce fût solide. Un homme sapprocha du jardin voisin.
Je lavais déjà remarqué, rabattu, solide, la cinquantaine bien tassée, veste de travail, regard direct.
Ce nest pas comme ça quil faut faire, dit-il simplement. Le clou, faut le mettre en biais, sinon il saute.
Je le fixai.
Denis, se présenta-t-il. Den face. Vous êtes la fille dHélène ?
Oui, Lucie.
Elle va mieux ?
Doucement, mais mieux.
Il hocha la tête, me prit le marteau, saccroupit ; en cinq minutes, ce qui me prenait une demi-heure était réglé.
Si vous avez besoin de quelque chose, dites-le, ajouta-t-il en repartant. Je passe souvent dans le coin.
Merci. Je ne voudrais pas déranger
Vous ne dérangez pas. Madame Dupuis a aidé ma mère, il y a des années. Les dettes, ça se rembourse.
Je le vis séloigner et réalisai que javais moins dappréhension à demander un coup de main quavant. Ce qui me pesait, cétait davoir vécu dans le confort de la ville alors que ma mère gisait seule sur son vieux lit.
Le froid de novembre sinsinua partout. Puis, un soir, la cheminée se mit à refouler, la maison se remplit dune fumée acre. Je crus métouffer. Incapable de bricoler la cheminée, jallai frapper à la porte de Denis vers neuf heures, honteuse.
Il vint sans rechigner. Il grimpa sur le toit, déboucha tout, mexpliqua dun ton placide ce quil fallait faire chaque automne. Il refusa largent avec un sourire tranquille.
Un thé ? proposai-je.
Volontiers, si ça ne dérange pas.
Nous bavardions, assis à la table de cuisine, derrière le bruit du vent. Maman dormait, tout près.
Vous habitez ici depuis longtemps ? demandai-je.
Depuis toujours. Cinq ans à Angers, pour le boulot, puis retour ici.
Pourquoi revenir ?
Il eut un temps.
Je préfère ce qui est à moi. Là-bas, je ne trouvais pas ma place.
Jentourai ma tasse de mes deux mains. Je répondis :
Moi, jai cru mêtre acclimatée à la ville. Mais, venue ici, je me suis demandé comment jai pu men éloigner autant.
Denis ne consola pas, ne chercha pas de belles phrases. Il conclut juste :
Limportant, cest dêtre revenue.
Décembre arriva, la mère put sasseoir seule dans son lit. Une victoire. Lorthophoniste Claire Bertrand, femme dynamique, félicita Hélène avec enthousiasme.
La parole revenait, lentement, incomplète. Elle cherchait ses mots, se fâchait contre elle-même. Mais elle prononça, un jour :
Tu as maigri
Mais non, maman.
Si. François tappelle ?
Parfois.
Viendra-t-il ?
Je ne sais pas.
Silence.
Il ne viendra pas, dit-elle. Sans rancœur.
François ne vint pas. Il appelait chaque semaine, posait ses questions, évoquait les travaux, un dîner dentreprise. Je réalisai, à chaque appel, combien la distance entre nous ne faisait que croître sans dispute, mais comme si deux existences glissaient côtes à côtes, de plus en plus loin.
En janvier, mon amie Sophie, venue exprès de la ville, débarqua avec un gâteau. Elle était loyale, Sophie, et jétais contente de la voir. Mais la conversation tourna court.
Lucie, tu ne trouves pas que tu exagères ? Un mois, deux, à la rigueur, mais combien de temps comptes-tu rester ainsi ? Tu ty perds.
Et que proposes-tu ?
Trouve une professionnelle. Ou alors une maison de retraite il y en a des propres et bien notées.
Maman a toujours craint la maison de retraite.
Ça, cest son idée. Toi, tu tépuises.
Elle comprend tout, Sophie. Sa tête va très bien.
Sophie baissa les yeux.
François ne bouge pas ? Vous comptez faire quoi ?
Je ne sais pas.
Tu es une femme intelligente. On ne quitte pas un mari pour ça. Cest lui qui tassure ton confort, votre position
Je la regardai.
Maman est dans la pièce dà côté. Elle a passé une journée allongée, seule au sol.
Je sais, mais
Non, tu ne sais pas. Sil te plaît, ne me parle plus de « sécurité ».
Sophie sen alla vexée. Nous avons fini par échanger à nouveau, mais quelque chose avait basculé.
Les voisines âgées, elles, me regardaient avec un étrange mélange de pudeur et de respect. Madame Gérard apportait parfois un pot de cornichons, un gâteau. Une autre, Madame Landry, sassit tout un après-midi chez nous pour que je puisse aller à la pharmacie.
Les femmes de mon âge, du village, sintéressaient pour de tout autres raisons. « Alors, il ne vient pas, François ? Et toi, tu ty fais ? » Beaucoup de curiosité malsaine, un rien de malveillance joyeuse.
On se débrouille, répondis-je, sans entrer dans les détails.
Denis aidait, naturellement. Il répara, livra du bois, soccupa du portail abîmé par la neige. Un jour, prise de fièvre, je restai clouée au lit. Il vint spontanément réchauffer la maison, nourrir maman, changer le linge avec tant de simplicité quil ny avait pas de gêne possible.
Je ne sais comment vous remercier, Denis.
Ce nest rien, nous sommes voisins.
On nest pas tous ainsi.
Cest vrai.
Un soir, alors que dehors la bise geignait, il me raconta quil avait eu une femme, morte depuis huit ans. Sa fille vit à Paris, donne rarement des nouvelles. Il le disait sans lombre dune plainte.
La solitude ?
Ce nest pas lennui qui manque. Quand il y a du travail, la vie continue, cest tout.
Je pensai à François et à son grand appartement refait à neuf, au salon en cuir, à la télé. Était-il moins seul que nous ici ?
Je lappelai, ce soir-là.
François, il faudrait quon parle.
Il est arrivé quelque chose ?
Non. Simplement, on ne sest pas parlé pour de vrai depuis longtemps.
Pause.
Vas-y.
Comment tu vas ?
Bien. Le chantier se finit. Un nouveau projet Et toi ? Tu rentres quand ?
François, je crois que je ne rentrerai plus.
Long, long silence.
Jamais ?
Non.
Il ne cria pas, ne protesta pas ; il demanda seulement :
Cest à cause de ta mère ou moi ?
Jhésitai.
Sans doute à cause de moi.
Il soupira.
Je comprends. Tu veux divorcer ?
Oui.
Daccord. Alors, divorce.
Ce « daccord », aussi neutre que sil parlait dun devis, cloua lhistoire dun point final.
Au printemps, maman reprit la marche. Dabord avec un déambulateur, dans la chambre, puis jusquà la cuisine, ensuite jusquau pas de la porte. Chaque pas était gagné sur la peur, avec de la colère, de la tristesse parfois, mais aussi du courage. Lorthophoniste en était émerveillée.
Elle a de la motivation, car elle a quelquun pour qui avancer, expliqua Claire à moi. Cest souvent la moitié du travail.
Peut-être était-ce vrai, peut-être était-ce le tempérament de maman Mais jaimais croire quelle se battait aussi parce que jétais là.
Un soir de mai, Denis et moi étions sur le banc devant la clôture. Ma mère se couchait seule à présent, ce qui me laissait une heure à moi.
Vous ne pensez pas repartir ? me demanda Denis.
Non Jy ai réfléchi. Mais je nen veux plus. Cest étrange : jai mis vingt ans à vouloir la ville, et aujourdhui je reste ici.
Ce nest pas étrange. On cherche parfois longtemps lendroit où lon se sent à sa place.
Ce nest pas toujours facile ici non plus.
Ce nest pas pareil. Être à sa place, ce nest pas être à laise. Cest juste être là où il faut.
Je le regardai en coin : des mains rugueuses, des rides profondes, dune gentillesse distante. Peu de mots, mais si justes que lon y repensait sans cesse.
Denis, savez-vous que je divorce ?
Jai entendu, cest un village.
Vous en pensez quoi ?
Il haussa les épaules.
De quoi devrais-je te juger ? Ce nétait plus une famille. Une famille, cest quand on affronte ensemble, bon ou mauvais. Sinon, ce ne sont que deux personnes qui vivent côte à côte.
Je ne répondis pas. Je nen avais pas besoin.
On régla la séparation par avocats, sans histoires. François conserva lappartement, me proposa une compensation : je pris les euros, pour refaire le toit, les planchers, lélectricité.
Lété venu, Denis maida il fit venir deux amis, et en quelques week-ends, ils refirent deux pièces du sol au plafond. Ils refusèrent dêtre payés plus que le matériel.
Pourquoi ? demandai-je.
Parce quon est voisins.
Non, il y a autre chose.
Il me regarda.
Oui, il y a autre chose. Mais pas besoin den dire plus.
Ma mère observait nos va-et-vient depuis le perron, où elle venait sasseoir chaque soir, adossée à sa canne. Son visage navait pas retrouvé toute sa mobilité, mais la lumière vivait dans ses yeux.
Un jour, elle me souffla :
Cest un homme bien, celui-là.
Je sais, maman.
Elle hocha la tête, sans rien ajouter.
François appela en juillet, après deux mois de silence.
Comment allez-vous ? Sa voix était différente, moins distante.
Bien. Maman marche seule. On a presque fini les travaux.
Je suis content. Jai eu tort, tu sais, lautomne dernier.
Je ne feignis pas dexcuser.
Peut-être bien, répondis-je.
Tu ne men veux pas ?
Je nen veux plus à personne.
Tu es heureuse ?
Je regardai dehors : maman lisait sur le banc, Denis taillait des rosiers au fond du jardin. Les pommiers étaient en fruits, un merle perché sur la clôture.
Je ne sais si cest le bon mot. Mais je suis à ma place.
Je comprends, fit-il. Et pour la première fois, il avait vraiment compris.
Nous nous sommes quittés gentiment, sans tristesse.
Je rejoignis maman sur le perron.
Un thé, maman ?
Avec plaisir.
Je mis la vieille bouilloire sur la plaque, celle dont la poignée sétait fendue je devais en acheter une autre, mais le temps pressait toujours. Un pot de géranium fleuri sur le rebord, trente ans de patience maternelle. Au dehors, la senteur de foin coupé, la résine du bois réchauffé.
Vers dix-huit heures, Denis toqua.
Hélène, bonsoir ! Jai rapporté les premières framboises.
Merci, Denis. Entre !
Jentendis au loin leur conversation, les rires, cette intimité tranquille. Je restai un moment, les mains sur les tasses : il y avait là quelque chose dessentiel, de simple, presque indéfinissable la cuisine modeste, les voix, lodeur de thé et de géranium, le chant du merle, ce bonheur humble que la grande ville noffrirait jamais, même dans un appartement refait à neuf.
Javais choisi ma vie. Ou je la choisissais encore, chaque jour, un peu plus.
Je sortis les tasses dans la lumière du soir.
Denis, restez pour le thé.
Avec plaisir, Lucie.
Maman me regarda. Son sourire malhabile mais lumineux me serra le cœur.
Asseyez-vous, dit-elle. Asseyez-vous tous les deux.
Le soleil glissait lentement derrière les tuiles, les ombres sétiraient sur la pelouse, le merle lançait sa mélodie.
On navait plus besoin de rien dire.