Choisis ta mère ou moi
Le téléphone sonna à vingt-deux heures trente, alors que Claire était déjà allongée dans son lit, les yeux sur un roman policier. François, son mari, était dans le salon, absorbé par son ordinateur portable. La télévision diffusait à voix basse une émission économique, comme chaque soir.
Le numéro saffichait avec lindicatif de leur ville natale, un petit bourg près de Limoges, Saint-Laurent-sur-Vienne.
Allô, répondit Claire, une angoisse sourde déjà au creux de la poitrine.
Madame ? Cest Monique Dubois, votre voisine, en face de chez votre mère. Vous ne me connaissez sûrement pas, mais eh bien voilà votre mère, Madame Lucienne Moreau, elle est tombée ce matin. Je suis passée ce soir, elle était par terre, elle ne pouvait plus parler, un côté du visage Elle est restée toute la journée comme ça, je crois
Claire avait déjà posé son livre, cherchait à tâtons ses charentaises.
Elle est à lhôpital ?
Ils sont venus la chercher il y a une heure, la SAMU. Ils disent que c’est sûrement un AVC. J’ai trouvé votre numéro sur son portable, il ma fallu un moment
Merci, Madame Dubois. Merci, vraiment.
Claire resta un instant debout, le téléphone serré entre les mains. Puis elle se dirigea vers le salon.
François était installé dans son fauteuil favori, enveloppé dans un pyjama de marque, un verre de Badoit à portée de main. Cinquante-six ans, lallure distinguée, les tempes grisonnantes bien taillées. Un homme qui avait réussi, vivant dans un bel appartement près du centre de Bordeaux.
François Maman est mal en point. Un AVC. On la emmenée à lhôpital de Saint-Laurent-sur-Vienne.
Il baissa doucement le volume de la télévision.
Quand ?
Aujourdhui. Sa voisine la trouvée par terre Elle est restée seule toute la journée
François posa son verre sans bruit.
Alors ?
Claire le fixa.
Il faut que je parte. Dès demain matin.
Vas-y. Je ne ten empêche pas.
François, il faut quon en parle sérieusement. Maman a soixante-dix-huit ans. Si cest vraiment un AVC, elle ne pourra plus vivre seule dans sa maison. On doit réfléchir.
Il reprit la télécommande, monta à peine le son, comme pour souligner lindifférence de son implication.
Claire, on en a déjà discuté, non ? Plusieurs fois.
Oui, en théorie. Mais là, cest réel.
Quest-ce qui change ? Jai donné mon point de vue. On ne peut pas la prendre ici. Ce nest pas possible.
Claire sassit lentement, face à lui, sur le canapé.
François, on a quatre pièces.
Quatre pièces dont deux en cours de rénovation. Je tai dit cent fois que je voulais refaire mon bureau, et toi ta penderie. Où veux-tu la mettre, dans lentrée ?
On peut laisser une chambre pour elle, les travaux peuvent attendre.
Pas question. Jai déjà versé un acompte à lentreprise pour mars. Tu le sais très bien.
François, il sagit de ma mère.
Claire, je compatis. Mais soyons lucides. Ce serait une personne âgée, malade, peut-être incontinente, incapable de parler Je ne veux pas de ça chez moi. Jai le droit dêtre honnête, non ?
Ce nest pas une étrangère, cest ma mère.
Pour moi, presque. Je lai vue quatre fois en dix ans. Elle ne ma jamais montré dintérêt.
Parce que tu
Ne recommence pas à chercher des fautifs. Je parle de la réalité : jai mes projets, mon travail, jai besoin de tranquillité. Je ne peux pas vivre dans une chambre dhôpital Et cet appartement est à moi aussi.
Claire resta de longues secondes silencieuse. Dehors, Bordeaux bruissait, indifférente.
On peut engager une aide à domicile là-bas, à Saint-Laurent. Une vraie professionnelle, on en a les moyens.
Alors fais-le.
Mais jy retournerai souvent. Très souvent.
Autant que tu veux.
François tu comprends ? Il me faudra passer beaucoup de temps là-bas. Trois heures de route.
Je comprends. Personne ne toblige à rester.
Ce “personne ne toblige” était prononcé dune voix si familière que Claire sentit quelque chose céder en elle, lentement, sans violence une terre qui se dérobe sous les pas.
Elle retourna dans la chambre et, jusquà deux heures du matin, regarda le plafond.
Au matin, elle partit seule à Saint-Laurent-sur-Vienne.
Lhôpital de campagne, saturé dodeur deau de javel et de peinture écaillée, laccueillit. Lucienne Moreau occupait un lit près de la fenêtre, dans une chambre à six, la moitié du visage affaissé, la main droite immobile. Ses yeux retrouvèrent sa fille ; elle tenta un sourire.
Maman souffla Claire, prenant sa main glacée, légère comme une feuille. Je suis là. Tout va bien.
Sa mère murmura quelque chose, incompréhensible, les mots fondus.
Ne parle pas. Je reste ici. Je ne bouge pas.
La médecin, une femme à la mine fatiguée, expliqua en quelques phrases : AVC ischémique sévère, paralysie droite, troubles du langage. Pronostic incertain. Rétablissement partiel possible, mais longs soins, rééducation, orthophonie, surveillance constante.
Elle ne pourra pas vivre seule, cest certain, dit la médecin. Vous êtes sa seule fille ?
Oui, la seule.
Le regard de la médecin fut celui de qui a vu des familles entières désemparées. Ni reproche, ni compassion : simplement du vécu.
Claire passa la journée entière à lhôpital. Nourrissant sa mère à la petite cuillère, bavardant ou plutôt, lui parlant seules, de tout et de rien pendant que Lucienne lécoutait dun regard vif, compréhensif, mais incapable de répondre.
Au crépuscule, Claire appela François.
Alors, comment ça va ? demanda-t-il.
Mal. Paralysie du côté droit, langage atteint. Elle ne pourra plus vivre seule.
Un court silence.
Daccord.
Je vais rester ici.
Pour combien de temps ?
Je ne sais pas. Aussi longtemps que nécessaire. Je ne peux pas partir.
Sa voix à lui changea, un peu tendue.
Claire, tu as ton travail, ta vie ici.
Je marrangerai avec mon patron, je travaillerai à distance, je trouverai une solution. Maman ne peut pas rester seule.
Tu parlais dune aide à domicile.
Une aide ne remplace pas une fille. Tu le sais.
Il se tut.
Tu réalises que ce sera long ?
Oui.
Et tu es prête à vivre là-bas ?
Oui.
Longue pause.
Très bien. Tu me dis si tu as besoin de quelque chose.
Elle raccrocha. Dehors, la rue sombre du bourg laccueillait, les lampadaires alternaient, une mamie à carreaux traversait le trottoir, une odeur de bois brûlé planait.
La maison maternelle était en bout de rue des Cerisiers, une impasse. Ancienne, en bois grisé, le perron affaissé et des petites fenêtres encadrées de bleu ciel. Claire avait toujours gardé la clé, sans vraiment sen servir.
Dedans, il régnait un froid humide. Sa mère navait plus chauffé depuis deux jours. Claire trouva du bois dans larrière-cuisine, lutta avec la vieille cheminée, recommença trois fois avant dobtenir des flammes. Ses gestes étaient maladroits, comme sortis des souvenirs de lenfance.
Elle passa la maison en revue. Une petite cuisine aux carreaux fendus, un étroit couloir, deux chambres, le lit de sa mère, et dans lautre, la banquette de son enfance. Tout était propre, rangé, mais si pauvre, si usé. Les murs étaient ornés de photos : elle-même jeune fille, son père décédé, deux portraits jaunis d’ancêtres, et toujours cette propreté modeste, typiquement rurale.
Claire envoya un message à François : “Je reste ici, je ne sais pas combien de temps. Je passerai parfois prendre des affaires.”
Réponse vingt minutes plus tard : “Bien pris. Comme tu voudras.”
Cétait tout. Probablement tout leur mariage.
Les premiers jours devinrent un seul et long effort. Claire passait ses journées à lhôpital, apprenant à retourner sa mère, faire sa gymnastique passive, à la nourrir lentement, à parler sans montrer sa fatigue. Lucienne réapprenait à dire son nom. Terrible voir une femme forte, qui fut prof de maths, lutter pour retrouver un mot simple.
Claire, dit sa mère, un matin plus clair que les autres, déjà la deuxième semaine. Claire. Retourne chez toi.
Je suis chez moi, Maman.
Non là-bas. Avec François.
Ne parlons pas de ça.
François il il nest pas content ?
Claire réajusta la couverture.
Ne ten fais pas, Maman.
Sa mère la scruta, longtemps, dun regard qui la fit détourner les yeux.
Au bout de trois semaines et demie, on la renvoya chez elle, avec une liste de traitements, de gymnastique, de rendez-vous chez lorthophoniste. Claire fit venir un taxi pour la ramener à la maison des Cerisiers. Un voisin solide laida à la porter jusquau lit, elle alluma le feu, prépara de la soupe.
Une autre vie commença.
Prendre soin dune personne grabataire, on nen parle pas vraiment en France. Tourner toutes les deux heures, les bassins de nuit, la gymnastique quotidienne pour les membres inertes, trois repas lents à la cuillère, attention constante pour éviter la fausse route. Les médicaments à heure fixe. Lorthophoniste Madame Lefèvre venait trois fois par semaine, Lucienne travaillait chaque mot avec une ténacité épuisante.
Claire travaillait à distance, comptable dans une petite PME. Son patron fut compréhensif, la passa à mi-temps. Largent se fit rare. François envoyait parfois des virements, sobres, un simple avis de la Banque. Elle ne posait jamais de question.
Leurs coups de fil se firent rares.
Un matin de novembre, brumeux et glacial, Claire sefforçait de réparer une marche du perron : sa mère devait bientôt essayer de se lever, il fallait que ce soit stable. Un homme du voisinage sapprocha.
Elle lavait déjà croisé, silhouette trapue, visage bonhomme dans une canadienne élimée, la cinquantaine, son aîné de quelques années peut-être.
Ce nest pas comme ça, dit-il en souriant. Il faut planter le clou en biais, sinon ça ne tient pas.
Je vous en prie, répondit-elle, un peu gênée.
Je mappelle Jean-Louis, den face. Vous êtes la fille de Madame Moreau ?
Oui, Claire.
Elle va mieux ?
Lentement, mais oui.
Il acquiesça, prit le marteau, saccroupit et en cinq minutes régla ce qui résistait à Claire depuis une heure.
Besoin de quoi que ce soit, frappez, je suis là. Cest normal.
Merci, cest gentil mais je nose pas déranger.
Allons, pourquoi ? Votre mère a aidé la mienne autrefois, je noublie pas.
Il sen alla.
Claire le regarda séloigner, pensant qu”oser déranger”, elle y pensait bien moins quavant. Linconfort, cétait autre chose : vivre loin alors que sa mère, clouée dans un lit, restait seule.
Le froid de novembre sintensifia. La cheminée tirait mal, une odeur de suie envahit la maison. Claire, paniquée, alla frapper chez Jean-Louis en soirée.
Il réagit calmement, monta sur le toit, dégagea le conduit, lui enseigna la marche à suivre pour lan prochain. Refusa tout paiement avec une simplicité désarmante.
Vous prendrez bien un thé ? proposa-t-elle, hésitante.
Pourquoi pas.
Ils burent du thé avec des petits beurres sur la table de la cuisine. Sa mère dormait, dehors le vent secouait les branches du vieux cerisier.
Vous avez toujours vécu ici ? demanda Claire.
Oui. Juste une parenthèse à Bordeaux, lusine. Mais je suis revenu.
Pourquoi ?
Il haussa les épaules.
Ici cest chez moi. Là-bas, dans la ville, cest juste un logement. Certains aiment la ville. Moi, non.
Claire serra sa tasse. Il faisait bon, le feu ronflait.
Jai vécu vingt ans à Bordeaux. Je croyais avoir trouvé ma place. Mais aujourdhui, ici je me demande pourquoi jy retournais si peu.
Jean-Louis ne répondit pas tout de suite.
Disons que vous êtes là maintenant. Cest ce qui compte.
En décembre, sa mère put sasseoir dans son lit. Une victoire colossale. Lorthophoniste Madame Lefèvre félicitait, Lucienne souriait de son côté valide.
La parole revenait, difficilement. Quelques phrases entières, quelques colères.
Tu as maigri, dit-elle à Claire.
Ce nest rien, maman.
Il appelle, François ?
Parfois.
Il viendra ?
Je ne sais pas.
Un long silence.
Il ne viendra pas, conclut Lucienne. Pas de tristesse, simplement la lucidité dune vie longue.
François ne vint pas. Il téléphonait une fois par semaine, demandait “comment ça va”, écoutait poliment, puis parlait de leurs travaux, dun bon dîner daffaires. Claire percevait une distance à chaque appel, une absence de colère, même pas dindifférence, simplement deux vies séparées.
En janvier, Isabelle, ancienne amie du lycée, vint de Limoges avec un gâteau, dans lintention daider.
Claire, tu ne crois pas que ça fait beaucoup ? Un mois, deux mais combien de temps encore ? Tu vas tépuiser.
Quest-ce que je dois faire alors ?
Trouver une vraie aide, ou même une maison médicalisée. Il y en a de bonnes, tu sais.
Maman en a toujours eu peur.
Elle ne comprend pas ce que tu vis !
Elle comprend tout, murmura Claire.
Isabelle se tut puis tenta une dernière fois.
François ne vient pas, ton couple tient ?
Je ne sais pas
Tu ne vas pas quitter ton mari pour ça ? Il tassure la sécurité, la situation
Claire lui répondit dun regard fatigué.
Maman a passé toute une journée seule sur un sol froid. Ne me parle pas de sécurité.
Isabelle repartit, vexée. Elles reprirent contact plus tard, mais quelque chose sétait déplacé dans leur relation.
Les voisines âgées voisinaient Claire à leur façon. Monique Dubois lui portait des bocaux de cornichons ou une tarte. Zina, septuagénaire énergique, vint un soir tenir compagnie à Lucienne deux heures, pour permettre à Claire daller à la pharmacie. “On se comprend, disait-elle en partant.”
Mais les femmes du village qui connaissaient Claire via François observaient dun autre œil : lemployée modèle du couple citadin revenue au pays, elles questionnaient, samusaient presque de sa situation.
On tient, répondait Claire, et clouait le bec.
Jean-Louis aidait, simplement. Il fixa la clôture pliée sous la neige, apporta du bois, soccupa de Lucienne quand Claire tomba malade à la fin de lhiver, lui cuisant des potages, changeant un drap sans fausse pudeur.
Jean-Louis, comment vous remercier ?
On est voisins, Claire. Cest normal.
Pas si normal
Il haussa les épaules.
Cest vrai. Mais ça peut lêtre.
Ils se turent. Le dehors était gris, le vent chargé de pluie.
Vous vivez seul ? osa-t-elle.
Oui. Ma femme est partie il y a huit ans. Ma fille est à Paris, on se parle, parfois. Mais je me suis habitué. On nest pas seuls tant quon œuvre.
Claire pensa à François dans son salon rénové, canapé de cuir, écran plat. Sennuie-t-il, lui ?
Ce soir-là, elle appela François.
François il faut quon parle, vraiment.
Quy a-t-il ?
Rien de spécial. Mais il faut parler.
Vas-y.
Comment tu vas ?
Bien. Les travaux sont presque finis, jai décroché un super dossier Tu rentres quand ?
Longue pause.
François je crois que je ne reviendrai pas.
Silence. Long, lourd.
Jamais ?
Jamais.
Pas un cri, pas daccusation.
Pour ta mère ou pour moi ?
Trois secondes de réflexion.
Pour moi, je crois.
Il respira doucement.
Je vois Tu veux divorcer ?
Oui.
Très bien. Alors divorçons.
Ce fut tout. Froid et neutre, comme toujours.
Au printemps, sa mère marcha de nouveau. Dabord avec un déambulateur, autour du lit, puis jusquà la cuisine, puis au seuil du jardin. Lévolution fut lente, parfois douloureuse. Lucienne chutait, sénervait, pleurait même une fois, ce qui chez elle était rare. Mais elle avançait.
Lorthophoniste sen réjouissait :
Elle a une motivation rare. Cest la clé.
Claire, sceptique, préférait mettre cela sur le tempérament de sa mère. Mais quelque part, cela la réconfortait.
Un soir de mai, sur le banc devant la maison, Claire et Jean-Louis prenaient le frais. Lucienne se couchait seule à présent, Claire gagnait ainsi une heure.
Tu comptes ten aller ? demanda-t-il.
Non. Jy ai pensé. Mais je ne veux plus. Vingt ans à rêver de la ville, et me voilà bien, ici.
Ce nest pas étrange, répondit-il. Il faut parfois des années pour parvenir au bon endroit.
Mais ici, cest difficile aussi. Parfois, très pesant.
Difficile et bien, ce nest pas incompatible Le bien, ce nest pas laisance, cest juste quand la vie a du sens.
Elle regarda ce visage modeste, ses mains burinées, peu disert mais si juste parfois.
Jean-Louis Vous savez que je divorce ?
Tout le village est au courant, répondit-il avec humour.
Vous men voulez ?
Pour quoi faire ?
Jai quitté ma famille
Une famille, cest quand on est ensemble, dans le bon comme le difficile. Sinon, ce sont juste deux personnes qui cohabitent.
Elle sut quelle navait rien à répondre.
Le divorce fut conclu sans accroc par avocat interposé. François garda lappartement et versa une somme décente, que Claire investit dans les travaux de la maison maternelle : parquet pourri, toiture, électricité délabrée.
Lété, Jean-Louis vint prêter main-forte avec deux amis. En trois week-ends, tout fut remis en état, ils nacceptèrent quun peu dargent pour les matériaux.
Pourquoi ? sétonna-t-elle.
Parce que les bons voisins, cest ce qui compte.
Non il y a plus.
Il hésita, la contempla.
Oui, admit-il enfin. Il y a plus.
Lucienne, chaque soir, sinstallait sur le perron, observant en silence sa fille et Jean-Louis rire en bricolant. Son visage nétait pas totalement rétabli, la parole revenue à soixante-dix pour cent, et pourtant ses yeux pétillaient.
Un jour, elle glissa à Claire :
Cest un homme bien.
Je sais, maman.
Tu ten rends compte ?
Bien sûr.
Sa mère acquiesça sans rien ajouter de plus.
En juillet, François téléphona pour la première fois depuis deux mois, juste après la signature du divorce.
Alors, comment allez-vous là-bas ?
Sa voix était modifiée, moins affairée, presque humaine.
Bien. Maman se débrouille seule. On a refait la maison.
Je suis content pour vous Tu sais, jy ai repensé Peut-être que je nai pas été à la hauteur cet automne.
Claire ne chercha ni à le rassurer, ni à minimiser.
Sans doute, oui.
Tu men veux ?
Non. Depuis longtemps, non.
Tant mieux Tu es heureuse ?
Elle regarda par la fenêtre. Dehors, Lucienne lisait dans le jardin, les pommiers commençaient à donner de petits fruits, un merle chantait près de la clôture.
Je ne sais pas si cest le mot exact, répondit-elle doucement. Mais ici, je me sens bien.
Je comprends, admit François. Et il le pensait vraiment, elle le sentit.
Ils se dirent au revoir en paix.
Claire rejoignit la cuisine.
Maman, un thé ?
Oui, je veux bien.
Elle sortit la vieille bouilloire cabossée, repoussa une tige de géranium que Lucienne entretenait depuis toujours. Lété filtrait par la fenêtre, odeur de foin, de bois chaud.
À dix-sept heures trente, Jean-Louis frappa à la porte.
Bonjour, Lucienne ! Un peu de framboises du jardin, elles commencent.
Merci, Jean-Louis, entre donc ! répondit la mère.
Du seuil de la cuisine, Claire savourait leurs voix tranquilles, lodeur du thé, la couleur du géranium et, dehors, ce pas tranquille dhomme qui avait choisi une vie juste.
Et elle, elle continuait de choisir. Chaque jour un peu.
Elle entra avec les tasses.
Jean-Louis, restez, prenez le thé avec nous.
Avec plaisir, répondit-il.
Lucienne inclina sa tête, un léger sourire au coin des lèvres imparfait, mais si vrai.
Asseyez-vous, dit-elle. Tous les deux.
Le soleil déclinait derrière les toits, la cour se couvrait de longues ombres, les framboises brillaient dun rouge dété.
Et rien dautre navait vraiment besoin dêtre dit.