Dans notre village voisin, au bord de la Loire, vivait une jeune fille seule. Elle sappelait Delphine. Timide, presque invisible aux yeux des autres, de ces personnes dont on se demande parfois si elles existent vraiment. Toujours les yeux baissés, une fine natte blond cendré sur lépaule, fichu usé sur la tête. Elle travaillait à la poste du village : elle triait les lettres, distribuait les retraites.
Personne ne sattardait sur Delphine. Les garçons de chez nous, ils étaient comme de jeunes coqs : friands d’éclats de rire et d’une beauté éclatante, cherchant des filles de caractère. Mais Delphine
Ce printemps-là, le domaine a reçu un nouveau mécanicien. François. Grand, large d’épaules, des cheveux noirs comme un corbeau et des yeux pétillants de malice. Il jouait de laccordéon, et le soir, quand il sinstallait devant la salle des fêtes et tirait sur les soufflets, le cœur de toutes les filles tremblait. Celui de Delphine aussi, mais si fort, on devinait que tout son esprit en était retourné.
Mais que pouvait bien espérer, cette petite souris grise, face à un tel coq ? Les plus belles tournaient autour de lui comme lierre autour dun arbre, et elle, nosait que ladmirer de loin, soupirant si fort que mon cœur se serrait à la voir.
Et puis voilà, mes amis, quil se produisit quelque chose détrange dans notre village.
Delphine sest mise à recevoir des lettres. Venues de la ville. Des enveloppes épaisses, élégantes, écriture masculine, vive, assurée. Et comme elle travaillait à la poste, cest elle la première qui voyait ces lettres, mais le secret na pas tenu longtemps notre bonne postière, la bavarde tante Lucienne, a tout de suite colporté la nouvelle :
Notre petite souris a trouvé un amoureux ! Il lui écrit, et souvent ! Il va sûrement la demander en mariage, vous verrez !
Delphine était devenue mystérieuse, les joues roses, les yeux brillants, et, croyez-le, elle était même devenue jolie. Elle se tenait droite, sa natte nouée dun ruban de satin. Elle traversait la rue, lenveloppe à la main comme si cétait une médaille dhonneur.
François a commencé à tourner la tête vers elle. Et, on le sait bien, les hommes sont ainsi faits : dès quils voient quune femme plaît à quelquun, ils sy intéressent eux aussi.
Mais Delphine, pauvre chère, senfonçait toujours plus dans son rêve. Assise, sur le perron de la poste, elle lisait une lettre, toute souriante, perdue dans son monde. Les gens du village chuchotaient : « Quelle chance pour cette petite ! »
Et puis, le drame est venu, soudain, comme un orage en plein ciel bleu.
Cétait jour de fête, il y avait foule autour de la salle, laccordéon jouait, les jeunes dansaient sous les lampions. Delphine aussi était là, dans lombre, toute pimpante, dans une nouvelle robe de coton. Son sac pendait à son épaule.
Des garnements du village, les frères Moreau, déjà bien éméchés, sont venus la taquiner. Ils ont tiré sur la bretelle de son sac. La sangle était vieille : elle a craqué, le sac est tombé, sest ouvert, laissant rouler au sol tout son petit trésor. Et, parmi tout, la fameuse liasse de lettres, bien serrée dun ruban.
Lun des frères, Lucien, a saisi la liasse, hilare :
Eh, tout le monde, on va bien rigoler : voyons ce que lui raconte son amoureux de la ville à notre prude Delphine !
Delphine sest jetée vers lui, pâle comme un linge :
Non ! Rendez-les-moi !
Peine perdue. Lucien était agile, il sest esquivé, a tiré une lettre, la ouverte et a commencé à lire, bien fort, que tout le monde entende.
« Ma chère Delfinette ! Tes yeux sont comme les lacs bleus »
Les gens, saisis, écoutaient. Cétait joliment écrit. Mais ensuite, Lucien sest arrêté, hésitant. Il a extirpé une autre feuille, chiffonnée, écrite en tous sens. Il la portée vers la lumière du réverbère, a plissé les yeux.
Eh, les amis ! Regardez-moi ça ! On na jamais vu ça !
Il a agité la feuille :
Tout est barré ! Dabord il y a écrit : « Bonjour, ma chère Delphine », puis cest rayé, puis plus bas : « Salut, mon amour », rayé à son tour ! Cest un brouillon ! Elle sécrivait à elle-même, elle corrigeait, elle inventait ses lettres, toute seule !
Un éclat de rire général sest élevé, jusquà faire tomber les feuilles des peupliers.
Elle se fait ses propres courriers !
Quel sketch ! Elle sest trouvé un mari imaginaire !
Delphine, debout au centre du cercle, les mains cachant son visage, tremblait des épaules. La honte, noire, écrasante. Jétais jeune alors, et si désemparée que je ne savais que faire, à peine capable de respirer.
Et tout à coup, la musique sest tue.
François, qui jusque-là jouait de laccordéon sur le perron, a rangé son instrument. Lentement, il est descendu. Cétait comme si son visage était de pierre.
Il sest avancé vers Lucien. Il lui a pris les lettres des mains, sans un mot, dun geste de maître. Lucien na pas osé broncher, son sourire sest éteint.
François a ramassé les enveloppes sur le sol, a ôté la poussière, sest tourné vers Delphine, qui nosait pas relever la tête.
Il prit son bras, doucement mais fermement, et déclara, bien fort pour que tous entendent :
Pourquoi vous vous moquez ? Vous navez jamais vu une vraie personne ?
Puis, à voix basse, pour Delphine seule :
Viens, Delphine. Je te raccompagne. Il fait sombre, désormais.
Ils sont partis, traversant la foule soudain silencieuse et mal à laise. Il portait son sac et ses pauvres lettres dans une main, la guidait de lautre coude haut.
Depuis ce soir-là, tout a changé entre eux. Doucement dabord, car Delphine a mis du temps à oser croiser le regard des gens. Mais François ne la pas lâchée. Il lattendait, la raccompagnait. Six mois plus tard, on célébrait leur mariage.
Ils ont vécu heureux, François ne cessant de lentourer de tendresse. Delphine, transformée, devint une femme accomplie, lui donna trois fils. Jamais, plus jamais, on na reparlé de cet épisode honteux au village. Dun simple regard, François savait faire taire toutes les mauvaises langues.
Les années ont passé. François nous a quittés il y a trois ans, le cœur. Madame Delphine, elle, sest beaucoup affaiblie depuis. Je lui rends visite souvent, pour son tension, partager un thé.
Un soir dautomne, alors que la pluie battait les tuiles et que les bûches claquaient dans le poêle, Delphine fouillait dans son vieux buffet. Elle sortit une boîte à bijoux en bois, sculptée cest François lui-même qui lavait confectionnée.
Elle ouvrit et là, posées : ces fameuses lettres, jaunies, dans leurs enveloppes dépoque.
Tu sais, Marie-Claire, me dit-elle la voix tremblante, je croyais quil les avait jetées ou brûlées. Jai eu honte toute ma vie, jamais osé lui reparler de ce mensonge.
Elle prit lenveloppe du dessus ; en dessous, une feuille quadrillée, récente, pas jaunie. Visiblement écrite peu avant la mort de François.
Delphine mit ses lunettes, lut, les larmes coulant sur ses rides.
Puis me tendit la feuille : « Lis, je ny vois plus clair ».
Je déchiffre cette écriture maladroite :
« Ma Delphine. Jai retrouvé la boîte, je lai cachée ailleurs. Pardonne à ton vieux fou davoir gardé le silence toutes ces années. Jai vu ta honte après cette histoire, et je nai pas voulu la raviver. Jaurais dû parler, tenlever ce poids. Ce soir-là devant la salle, jai compris : cétait toi qui écrivais. Je reconnaissais ton écriture, javais vu tant de reçus à la Poste. Tu sais pourquoi je nai pas ri ? Parce que ça ma brisé le cœur. Jai pensé : quelle solitude faut-il pour écrire pour soi-même des mots damour ? Comme nous, les hommes, sommes aveugles parfois Merci à ces lettres, Delphine. Sans elles, jaurais sûrement laissé filer mon bonheur. Tu as toujours été la plus belle pour moi. Ton François. »
Nous avons pleuré ensemble, le parfum du tilleul séché, la chaleur du poêle, et cette peine douce-amère, rare aujourd’hui.
Cest ainsi, mes chers. Elle a menti par désespoir, pour exister aux yeux dun autre. Mais lui na pas vu le mensonge il a vu la blessure dessous, et il a su la consoler, toute une vie durant.
À regarder cette boîte aujourd’hui, je me dis : ne jugez pas trop vite les âmes égarées. Qui sait quelle soif dêtre aimé les pousse à ces absurdités ?