Journal intime, Paris
Aujourdhui encore, il y avait des invités chez nous. En vérité, cest comme ça presque tous les soirs : des gens qui parlent fort, qui rient, qui boivent. Il y avait des bouteilles partout sur la table, mais rien à manger. Pas une miette de pain, rien dautre quun vieux paquet de Gauloises et une boîte de sardines vide. Jai fouillé, espérant un petit bout de quelque chose, mais le buffet était désert, seulement les odeurs de tabac et dalcool.
Je me suis dirigé vers la porte, mes chaussures trouées à la main, espérant que maman dirait quelque chose de doux, quelque chose comme : « Où vas-tu, mon chéri ? Tu nas rien mangé et il fait froid dehors ! Reste ici, je vais préparer un peu de semoule et je demanderai aux invités de partir. » Mais ma mère na jamais eu les mots tendres, cétait comme si chaque phrase me piquait, comme des orties. Je me ratatinais sous son regard, rêvant quelle me retienne, mais rien. Alors, je suis parti pour de bon. Du haut de mes six ans, je me croyais déjà grand. Jétais déterminé à gagner quelques euros pour macheter une brioche, peut-être même deux. Mon estomac grondait de faim.
Je ne savais pas comment faire pour gagner de largent, mais en passant devant les kiosques du boulevard Saint-Michel, j’ai apercevu une bouteille vide partiellement enfouie dans la neige. Je lai ramassée et mise dans un vieux sac que jai trouvé plus loin. Jai passé la demi-journée à arpenter les trottoirs, ramassant des bouteilles, mon sac devenant de plus en plus lourd. Jimaginais déjà acheter une petite brioche parfumée, saupoudrée de sucre ou de raisins secs, mais il me fallait encore quelques bouteilles. Jai donc traîné près de la gare de banlieue, là où les hommes boivent des canettes en attendant le prochain train.
Mon sac plein, je suis allé le déposer près dun kiosque, le temps de ramasser une autre bouteille, toute fraîchement abandonnée. Mais, à peine revenu, un homme sale au regard mauvais ma volé mon sac. Jai baissé la tête et me suis éloigné, résigné. Mon rêve de brioche sest évaporé instantanément.
Ramasser des bouteilles, cest un vrai métier, pensé-je, en marchant sans but sur les trottoirs détrempés. Mes pieds étaient gelés dans la neige fondue, mes chaussettes humides. La nuit tombait, je ne savais même pas comment je métais retrouvé allongé sur une marche dun immeuble inconnu, blotti contre le radiateur pour me réchauffer dans un sommeil brûlant.
À mon réveil, je croyais rêver encore. Il faisait doux, silencieux, et une exquise odeur de café au lait flottait dans lair. Cest là quelle est entrée dans la pièce : une femme au sourire aussi chaleureux quun rayon du printemps. « Alors, petit, tu as bien dormi ? Tu es réchauffé ? Allez, viens prendre le petit-déjeuner, tu dois avoir faim », ma-t-elle dit, comme une vraie maman.
J’ai osé demander, la voix hésitante : « Ici, cest ma maison maintenant ? » Elle ma répondu simplement : « Si tu nas pas de chez toi, alors considère que celui-ci est le tien. »
La suite ressemblait à une histoire sortie dun livre denfant. Cette inconnue, que je savais maintenant sappeler Lilia, prenait soin de moi, me nourrissait, moffrait des vêtements neufs. Au fil des jours, j’ai fini par tout lui raconter. Pour moi, ce prénom Lilia sonnait magique, comme celui dune fée. Je navais jamais entendu un prénom si joli.
Un matin, elle ma serré dans ses bras, comme seules les mères savent le faire, et ma murmuré : « Tu veux que je devienne ta maman ? » Bien sûr que je le voulais de tout mon cœur… Mais le bonheur na pas duré. Une semaine plus tard, ma vraie mère est venue me chercher. Presque sobre pour une fois, elle hurlait sur Lilia : « Je nai pas perdu mes droits maternels, il est à moi ! » Quand elle ma emmené avec elle, il neigeait et javais limpression de quitter un château blanc, le coeur serré.
Après, la vie est devenue sombre. Maman buvait, je fuyais la maison, dormais près des gares de Paris, ramassais des bouteilles pour acheter du pain. Je ne me faisais pas de nouveaux amis, je ne demandais rien à personne.
Finalement, maman a perdu ses droits parentaux, et on ma confié à un foyer denfants. Ce qui me manquait le plus, cétait ce château blanc où vivait la gentille Lilia. Impossible den retrouver le chemin.
Trois années ont passé ainsi. Je me suis replié sur moi-même, préférant dessiner seul dans un coin. Tous mes dessins représentaient une maison blanche et des flocons de neige.
Un jour, une journaliste est venue au foyer. Léducatrice lui a fait faire le tour et lui a présenté les enfants, jusqu’à moi. « Léon est un garçon attachant, mais il a du mal à sintégrer, même après trois ans ici. On cherche toujours une famille pour lui », a-t-elle expliqué.
La journaliste sest présentée, souriante : « Je mappelle Lilia. » Aussitôt, je me suis réveillé, jai commencé à parler, à raconter lhistoire de lautre Lilia, ma bonne fée. Ma voix se libérait, mes joues silluminaient et léducatrice en restait bouche-bée. Le prénom Lilia, comme une clef, ouvrait doucement mon cœur.
La journaliste a été si émue quelle en a pleuré. Elle ma promis décrire mon histoire dans le journal local pour que, peut-être, la gentille Lilia me retrouve.
Elle a tenu sa parole. Et le miracle sest produit.
Lilia nachetait jamais le journal, mais ce jour-là, ses collègues lui ont offert des fleurs pour son anniversaire, enveloppées dans une page du journal. Chez elle, elle a lu le titre : « Bonne fée Lilia, un garçon nommé Léon te cherche. Réponds-lui ! » Elle a lu larticle et compris que ce petit garçon, cétait moi ; lenfant quelle avait un jour recueilli et voulu adopter.
Quand on sest retrouvés, je savais que cétait elle. Je me suis précipité dans ses bras et nous avons pleuré tous les deux, avec léducatrice et tous ceux qui assistaient à la scène. « Je tai tellement attendu », ai-je réussi à dire.
Il a fallu me convaincre de la laisser partir ce jour-là. Il y avait encore des démarches pour ladoption, mais Lilia promettait de venir chaque jour.
P.S.
Après tout cela, ma vie est devenue lumineuse. Aujourdhui, jai 26 ans. Jai terminé mes études à lInstitut de Technologie de Paris. Je vais me marier avec une belle Parisienne, drôle et intelligente. Je suis heureux, sociable, et jaime profondément ma maman Lilia, à qui je dois tout.
Bien plus tard, elle ma confié que son mari lavait quittée parce quelle ne pouvait pas avoir denfant. Elle sétait sentie brisée, inutile. Puis, elle ma trouvé, là, affaissé dans lescalier, et son amour ma sauvé.
Quand ma mère biologique ma repris, Lilia pensait tristement : « Ce nétait pas mon destin. » Mais elle a été infiniment heureuse de me retrouver des années plus tard au foyer.
Jai vaguement cherché des traces de ma mère biologique. Il paraît quelle louait un petit appartement à Saint-Denis, puis elle est partie avec un homme sorti de prison. Je nai pas cherché plus loin. Pourquoi le ferais-je ?