« Chauve, réveille-toi ! » Cest ainsi que mon époux avait pris lhabitude de me sortir du sommeil aux premières lueurs de laube.
Lan dernier, jai sauté dans linattendu, tentant quelque chose que je naurais jamais osé imaginer. Depuis quelque temps, un halo étrange mentourait, car ma tête se couvrait de boutons, une sorte deczéma, terriblement irritante, et mes cheveux seffilaient sur loreiller comme les feuilles mortes dans une allée lyonnaise en automne.
Jai couru chez les dermatologues, jai consulté une trichologue dans un cabinet caché près du canal Saint-Martin. Mais tous leurs diagnostics portaient un goût deau plate. La médecin me déconseillait toute vitamine selon ses mots, ça ne sert à personne, sauf à perdre patience. Et puis, dans un vieux magazine posé sur un banc à Montmartre, jai lu que le crâne rasé fortifiait les racines, les réveillait. Jai longtemps cogité, tourné dans ma petite tête avant daccepter cette idée aussi saugrenue quun rêve à travers les ruelles du Marais. Mon fils, inquiet, ma glissé timidement quil aurait peur de sa maman sans cheveux. Mais malgré tout, jai plongé.
Jai demandé à mon mari, Pierre, de passer dabord la tondeuse sur mon crâne, puis de terminer au rasoir. Il ma regardée, incrédule, pensant à une de mes lubies passagères, mais il sest exécuté. Quand tout fut terminé, je me suis retrouvée devant la glace de la salle de bains, comme emportée dans les couloirs confus dun métro désert : ma tête nue avait une forme presque parfaite, mystérieusement harmonieuse.
Le plus étrange, cétait ce froid qui descendait sur mon crâne nu à chaque sortie dans les rues de Paris ; et quand les nouveaux petits cheveux se sont mis à pousser, ils sagrippaient à ma taie doreiller comme si un courant magnétique traversait la pièce.
Depuis que Pierre ma rasé la tête, il me réveille les matins dun « Ma chauve, debout ! ». Cette phrase me prend au dépourvu, déclenchant chez moi un rire éclatant, car, désormais, personne dans la famille nétait aussi chauve que moi. Au début, mes enfants, Éloïse et Léo, me regardaient comme un tableau de Magritte, puis Léo a décidé de sinspirer de moi et de laisser la tondeuse sexprimer sur son propre crâne.
Ma mère, Françoise, ma suppliée de ne pas passer à la maison tant que mes cheveux nauraient pas repoussé car, selon ses mots, elle ne supporterait jamais un tel spectacle. Ma fille Éloïse minterdisait de me rendre à la réunion des parents à son école sans bonnet, tandis que Pierre, toujours placide, affirmait que sans chapeau, tout le monde oublierait le but de la réunion et que les amies de classe dÉloïse envieraient une maman aussi audacieuse.
Quelques semaines après cette aventure lunaire, mes boutons avaient disparu comme fondent les nuages dans un ciel de Provence. Éloïse rit sans cesse de mes choix excentriques, prétendant quelle ne sait jamais à quoi sattendre avec moi. Un jour, dans la brume matinale du corridor, je lai surprise en train de chuchoter à Léo quelle parierait bien que sa mère finirait par se faire tatouer un étrange motif sur son crâne tout lisse.