Réchauffe-le toi-même
Renée Simon trouva la casserole de pot-au-feu et la posa sur la table, jetant un coup dœil à son mari. Gérard Laurent était déjà assis, plongé dans son téléphone, sans même détourner le regard à larrivée du repas.
Il ny a pas de cuillère, dit-il sans lever les yeux.
Elles sont dans le pot, comme toujours.
Je vois bien. Apporte-la-moi.
Renée attrapa une cuillère et la déposa près de son assiette. Il ne la remercia pas. Il navait jamais remercié. En trente et un ans, elle ne sattendait même plus à ce mot, mais aujourdhui, quelque chose en elle se serra autrement. Pas la douleur sourde et familière, non, mais une petite pointe, rapide et vive. Comme un éclat de glace logé dans sa poitrine, qui commença doucement à fondre.
Il est froid, ton pot-au-feu, lança Gérard Laurent en posant son téléphone.
Il vient de la cuisinière.
Je te dis quil est froid. Tu me crois, oui ou non?
Renée ne répondit rien. Elle sapprocha de la fenêtre. Derrière la vitre, la neige tombait, lourde et lente, typique de décembre. Le 31 décembre, la neige ne ressemblait jamais à celle des autres jours, pensait-elle. Solennelle. Silencieuse. Comme si lair lui-même savait quaujourdhui il fallait tourner une page.
Réchauffe-le, lança-t-il dans son dos.
Elle se retourna. Gérard Laurent avait replongé dans son écran.
Tu peux le passer au micro-ondes tout seul.
Un silence sinstalla, un vrai silence, où Renée entendit le tic-tac de lhorloge du couloir, des couverts chez les voisins, et la porte dentrée qui claquait quelque part en bas.
Quest-ce que tas dit?
Je tai dit que tu pouvais réchauffer toi-même. Bouton “démarrer”, deux minutes. Tu y arriveras.
Gérard Laurent leva la tête. Son visage était celui dun homme à qui on vient dannoncer une chose invraisemblable. Inacceptable. Absurd.
Renée.
Oui.
Ça va pas?
Très bien.
Il la fixa longtemps, du regard de celui qui sassure que son domaine est en ordre et que rien ne cloche dans linventaire.
File réchauffer le pot-au-feu.
Renée Simon resta à la fenêtre une seconde. Puis, sans rien dire, elle fit demi-tour, se dirigea vers la plaque et alluma le feu sous la casserole. Parce que trente et un ans dhabitude sont plus forts quun pincement matinal. Elle le savait. Mais la glace fondait bel et bien.
Ils sétaient rencontrés alors quelle avait vingt-deux ans. Elle était au service administratif dune petite usine, lui était chef datelier. Grand, droit, avec ce sourire qui semblait dire : «Je sais comment on fait». Renée ne comprenait pas alors que ce sourire affichait moins de la confiance en soi que lassurance de tout choisir pour les autres.
Les trois premières années furent banales. Puis leur fils, Dimitri, arriva, et Gérard, lentement, lui confia la charge entière : enfant, maison, cuisine, lessives, visites aux parents, fêtes, maladies, réunions décole. Lui, il «travaillait». Son emploi était la carte maîtresse. «Je bosse toute la journée, tu voudrais pas non plus que je fasse la vaisselle?» Renée aussi travaillait. Mais ça, ça ne comptait jamais vraiment.
Elle avait cessé dappeler cela «un couple». Cétait juste la vie. Une succession de jours, chacun ponctué de tâches : cuisiner, nettoyer, repasser, faire les courses, saluer sa belle-mère, chercher son petit-fils à la maternelle si sa belle-fille le demandait. Et malgré tout, elle gardait un peu pour elle : les livres, son amie Lucie, les coups de fil du soir pendant que Gérard sinstallait devant la télé.
Lucie était sa vraie amie. Elles étaient complices depuis la quatrième. Lucie sétait mariée tard, à trente-huit ans, avec un veuf père de deux filles et sétait trouvée heureuse. Renée enviait cela, mais sans amertume. Doucement, lucide. Comme on envie ceux à qui la chance a souri là où elle na pas osé rêver.
Renée, jusquà quand vas-tu continuer, disait Lucie au téléphone. Tu me parles de pot-au-feu pour la cinquième fois ce mois-ci. Des pot-au-feu différents, mais cest toujours la même histoire.
Eh bien, chaque fois, il se passe quelque chose de différent.
Non, cest chaque fois la même histoire, avec un pot-au-feu pour lhabiller. Tu vois la nuance ?
Renée voyait. Mais quoi faire de ça ? À cinquante-trois ans, avec trente ans dexpérience en « famille toxique » cest ainsi que Lucie le nommait ce nest pas si simple de changer de vie. Aller où? Chez qui? Son fils était marié, avait son propre logement et sa vie à lui. Lappartement appartenait à eux deux, Gérard et elle. Elle avait son travail, toutefois. Renée était comptable dans une petite entreprise du bâtiment. Son patron, Paul André, lappréciait et disait même parfois : «Renée Simon, sans vous, notre compta serait à la dérive !» Cela, cétait vrai. Cétait concret.
Mais aujourd’hui, elle le sentait : quelque chose avait changé. Cétait comme un front dorage. La glace au cœur avait fini de fondre, laissant une goutte de chaleur, inconnue à ce jour.
Laprès-midi, le téléphone sonna. Son fils.
Maman, vous venez pour le Nouvel An ?
Je ne sais pas encore, Dimitri.
Comment ça, tu ne sais pas ? On est le 31 ! Katia prépare la salade russe, les tartes Venez !
Je vais en parler à ton père.
Maman il hésita un peu. Tu vas bien, toi ?
Très bien.
Sûre ?
Renée regarda le paysage dehors. La neige persistait, immuable.
Sûre, répondit-elle, et raccrocha.
Gérard Laurent était allongé sur le canapé. Les infos égrenaient la météo des régions. Renée entra, se planta au milieu du salon.
Dimitri nous invite pour le Nouvel An.
Cest loin.
Quarante minutes en métro.
Trop tard pour rentrer après.
On peut dormir là-bas.
Où ? Par terre ? Leur petit dort sur le canapé-lit.
Katia a dit quils ont acheté un fauteuil convertible.
Jirai pas. Jai mal au dos.
Renée hocha la tête. Le dos de Gérard Laurent était douloureux seulement quand il sagissait daller voir leur fils ou daider à quelque chose. Pour la pêche, le dos allait très bien. Il partait chaque été et rentrait frais comme un gardon.
Daccord. Jirai alors.
Quoi?
Jai dit, jy vais seule. Toi, reste ici, vu ton dos.
Encore ce silence. Encore ce regard appuyé.
Toute seule? Cest le Nouvel An!
Précisément. Je veux le passer avec mon fils et mon petit-fils. Tu peux nous rejoindre si tu changes davis.
Elle sortit dans le couloir, chercha son sac sur létagère haute. Les mains tremblaient un peu, mais ce nétait pas de la faiblesse. Plutôt de la détermination.
Tu es folle, Renée?
Il venait de la rejoindre, remplissant lencadrement de la porte, massif, le visage fermé, bras croisés son geste favori pour clore la discussion.
Non, répondit-elle sans se retourner. Je vais très bien.
Tu vas partir pour le Nouvel An? Seule?
Je vais chez notre fils. Ce nest pas tout à fait la même chose.
Renée !
Elle croisa son regard. Trente et un ans quelle devinait là de la tendresse où il ny avait que de lhabitude. De lamour où il ny avait que possession. Ce quelle voyait là, cétait juste un homme vieillissant et contrarié, accoutumé à ce que tout lui soit facilité.
Je reviens demain, dit-elle. Ou après-demain. Je ne sais pas encore.
Elle enfila son manteau, senroula dans son écharpe, prit son sac. Gérard Laurent bourdonnait dans son dos «égoïsme», «âge», «honteux», «toujours la même». Elle connaissait ces mots par cœur, comme une poésie trop récitée à perdre tout son sens.
Elle ouvrit la porte et sortit sur le palier.
Dehors, la neige laccueillit dun air de fête, parfumée doranges que quelquun portait dans limmeuble dà côté. Renée sarrêta sur le seuil, leva la tête vers le ciel. Les flocons lui piquaient les joues, saccrochaient aux cils, fondaient aussitôt.
Elle ne savait plus la dernière fois quelle sétait arrêtée, juste comme ça. Sans rien faire. Pour personne.
Lucie décrocha au troisième appel.
Renée? Quest-ce quil y a?
Rien de grave. Je vais voir Dimitri pour le Nouvel An. Toute seule.
Silence, long.
Toute seule?
Gérard est resté. Le fameux dos.
Renée la voix de Lucie avait une parcelle de joie prudente. Renée, tu es sûre?
Oui, cest vrai.
Tu es formidable.
Tu parles comme si javais soulevé des montagnes.
Tu las fait, même si tu ne ten rends pas encore compte.
Dans le métro, Renée mit près dune heure, correspondance comprise. Beaucoup de gens, tous habillés en fête, sacs et paquets à la main, les visages chargés dagitation joyeuse. Renée les observait et pensait quelle navait jamais véritablement aimé le réveillon. Pas par goût du moins, mais parce que chaque année signifiait la même corvée : dresser la table, préparer les salades, recevoir les invités, et Gérard, qui finirait toujours par lâcher une phrase qui brisait lambiance.
Lannée passée, il avait lancé à son amie Véronique : «Alors, toujours pas dhomme, Véro?» Véronique avait souri, mais Renée avait vu ses épaules se raidir. Plus tard, elle avait prié Gérard déviter ce genre de blagues. Il avait répondu : «Cest de lhumour, tes trop susceptible».
Son humour à lui ne faisait rire personne.
Katia ouvrit la porte. Jeune, les yeux pétillants et de la farine sur les mains.
Madame Simon! Cest super que vous soyez là! Et Gérard Laurent?
Il na pas pu venir. Je suis seule.
Katia la détailla, attentive, puis la serra doucement contre elle.
Entrez, cest le désordre mais dans lesprit des fêtes.
Arthur, le petit-fils, accourut de la chambre en hurlant et se jeta aussitôt sur Renée.
Mamie ! Mamie est venue ! Mamie, jai écrit à Père Noël!
Tu as écrit? Et quas-tu demandé?
Un jeu de construction ! Tu sais, celui avec des moteurs et tout!
Excellent choix.
Et puis jai écrit que je voulais que tu viennes. Et tes venue ! Donc ça marche!
Renée éclata de rire, sincèrement. Elle réalisa quil y avait longtemps quelle navait pas ri ainsi, sans que ce soit une obligation.
Dimitri sortit de la cuisine, un torchon sur lépaule.
Maman! Il la serra fort, comme dans son enfance. Le trajet sest bien passé?
Oui, ça fait longtemps que je navais pas pris le métro un soir de réveillon. Tout le monde sur son 31.
Viens, je te prépare un café. Ou un thé ? Katia, Maman prend quoi?
Un café, si cest possible dit Renée bien serré.
Ils restèrent à la cuisine pendant que Katia gérait la grande marmite et quArthur cavalait avec un bolide. Dimitri scrutait sa mère différemment, plus présent.
Maman, tu me promets que tout va bien?
Arthur, arrête de courir, tu vas finir dans la porte ! répondit-elle dabord, car son petit-fils passait dangereusement près du coin.
Maman.
Dimitri, ne me regarde pas comme ça.
Comment ?
Comme si tu devais mexpliquer tout sur la vie.
Il se tut, fit tourner sa tasse dans ses mains.
Je veux juste que tu sois heureuse.
Je le sais.
Tu les, heureuse?
Renée contempla la neige dehors, inlassable, patiente.
Jy réfléchis, finit-elle par dire. Et cest déjà beaucoup.
Le soir fut vivant, vrai. Katia se montra hôtesse remarquable, ses tartes eurent tant de succès que Renée demanda la recette. Arthur sendormit à minuit moins le quart, étreignant son nouveau jeu de construction sorti de larmoire à onze heures précises. Aux douze coups de minuit, ils trinquèrent avec du «Pétillant Ivoire» sans alcool, et Renée fit un vœu. Elle ne le dit pas. Mais cétait le premier vœu depuis des années qui ne concernait quelle.
Elle rentra chez elle le deux janvier. Dimitri insista pour rester plus, Katia aussi, tenda que Arthur fit un numéro de protestation lacrymale pour que « mamie vive toujours ici». Mais Renée rentra. Car fuir naurait rien changé elle le savait. On ne séchappe pas de la vie, on la transforme, seulement.
Gérard Laurent lattendait dans le couloir. Il avait lair de celui qui voudrait paraître fâché, sans oser admettre sa solitude.
Te voilà.
Me voilà. Comment vas-tu ?
Moi? Jai passé le Nouvel An tout seul, voilà.
Je tavais proposé de venir.
Javais mal au dos.
Je sais.
Elle entra dans la chambre, posa son sac, sortit ses affaires. Il lobservait.
Tu ne comptes pas t’excuser?
Renée ne se retourna pas tout de suite. Elle accrocha son manteau, retira ses bottes. Puis fit face.
Mexcuser de quoi?
Davoir laissé ton mari seul pendant les fêtes.
Gérard, tu pouvais venir. Tu as choisi de rester. Cest ta décision. Pas la mienne.
Il ouvrit la bouche, la referma, recommença.
Quest-ce qui tarrive?
Moi? Renée esquissa un sourire, étonnée de sa propre assurance. Moi, je fête le Nouvel An. Avec un peu de retard.
En janvier, elle songea beaucoup. Elle était de ceux qui réfléchissent en silence, par en-dedans, sans écrire ni parler à voix haute. Elle tournait sa pensée, lentement, comme on manipule un galet gardé en poche.
La pensée était simple : elle avait partagé trente et un ans avec un homme qui ne la respectait pas. Non quil soit mauvais. Simplement, il navait jamais jugé utile de respecter. Pour lui, loger, nourrir, suffisaient. Le reste : de la poésie. Renée se demanda alors : Mais moi ? Ai-je exigé du respect? Me suis-je exprimée? Ai-je expliqué mes besoins? Non. Elle sétait tue. Toujours. Parce quelle croyait quil fallait éviter le scandale, quon ne part pas, quendurer, cest être une «bonne épouse».
Qui lui avait appris ça? Personne directement. Cétait dans lair de son enfance, de sa jeunesse. Sa mère disait : «La famille, cest le bien suprême». Sa belle-mère : «Il faut ménager son mari». La voisine : «Le linge sale se lave en famille». Renée a bâti des remparts en elle pour garder tout ce quelle nosait pas dire.
Aujourdhui, ces murs se fendaient. Pas violemment, doucement, comme la banquise au printemps.
Le huit janvier, Lucie téléphona.
Renée, écoute-moi. Je vais te raconter quelque chose, ne minterromps pas.
Daccord.
Tu te souviens de Mathilde Krief? Celle quon croisait rue de la Gare.
Oui, grande, rousse.
Voilà, il y a trois ans, elle a quitté son mari. Elle avait cinquante-six ans. Elle a loué un petit studio, sest engagée chez un fleuriste, et maintenant elle soccupe du rayon mariages. Elle ma confié il ny a pas longtemps : «Lucie, je ne comprends pas pourquoi je ne lai pas fait plus tôt. Je croyais que ma vie sécroulerait En fait, seules les choses qui devaient tomber se sont effondrées».
Renée garda le silence.
Tu entends? demanda Lucie.
Oui, jentends.
Je ne te dis pas quoi faire. Je te rapporte juste lhistoire de Mathilde.
Jai compris.
Renée, tu mérites mieux. Tu le sais?
Je le sais. Mais savoir et le ressentir, cest autre chose.
Alors commence par le ressentir.
Facile à dire. Moins facile, quand chaque matin se ressemble: café, tartine, Gérard penché sur son téléphone, la télé qui grésille, et un «quest-ce quon mange, ce midi?» sans même un «bonjour».
Mais quelque chose se modifiait. Renée le percevait dans les détails. Avant, quand Gérard disait une vacherie, elle séclipsait dans la cuisine. Maintenant, elle restait. Le regardait. Ne répondait pas toujours, mais ne senfuyait plus. Simplement, elle était là, et ça, ça suffisait à couper court à ses mots.
Un soir au dîner:
Tas changé, toi.
Dans quel sens?
Je sais pas. Tu regardes autrement.
Comment?
Je sais pas, il répéta. Cest dérangeant.
Dérangeant quand on te regarde ?
Non Enfin, si.
Gérard, peut-être que tu navais pas lhabitude que je te regarde.
Pas de réponse. Il emporta son assiette, sagita dans la cuisine. Puis, la télé.
À la mi-janvier, au travail, surprise: Paul André la convoqua dans son bureau. Lentreprise ouvrait un second local, dans un autre quartier, et il souhaitait lui confier le poste de chef comptable, avec augmentation à la clé et horaires plus souples.
Renée Simon, cest vous que je veux. Vous êtes la meilleure, et ce nest pas exagéré.
Face à lui, Renée sentit une droiture en elle, nouvelle, interne, comme si, longtemps voûtée, elle relevait la tête.
Il faut vous décider quand?
Dans une semaine. Mais jespère que ce sera oui.
Chez elle, elle ne dit rien dans limmédiat. Elle réfléchissait. Le nouveau bureau était à quarante minutes. Le salaire, supérieur dun tiers. Cétait un autre univers.
Trois jours plus tard, elle appela Lucie.
Lucie, jai une promotion.
Renée ! On entendit que Lucie rayonnait. Cest une super nouvelle!
Jhésite.
Hésiter à quoi ?
Gérard naimera pas. Nouveau quartier, horaires différents.
Tu as besoin de sa permission?
Silence.
Non, finit Renée doucement. Non, sans doute pas.
Voilà. Renée, écoute-moi. Tu bosses là-bas depuis huit ans. On te reconnaît enfin. Tu vas refuser par commodité conjugale?
Ce nest pas ça Il dira quelque chose de blessant
Et alors? Tu es blessée tous les jours ou presque. Cette promotion, cest ta vie, à toi.
Le lendemain, Renée écrivit à Paul André : «Jaccepte. Merci pour votre confiance.» Puis elle rangea son téléphone et lança la préparation dune compote, car Arthur venait le lendemain et réclamait toujours la sienne.
Elle lannonça à Gérard pendant le dîner.
Une nouvelle. On me promeut. Je deviens chef comptable au nouveau bureau.
Cest loin?
Quarante minutes.
Mais pourquoi changer?
Davantage de responsabilités, de meilleures conditions et un travail plus intéressant.
Tu gagnais déjà bien ta vie.
Là, ce sera mieux.
Il la regarda.
Et le déjeuner, qui va le faire?
Pendant quelques secondes, Renée garda le silence. Pas quelle ne sache pas quoi répondre. Il lui fallait juste choisir les mots.
Gérard, tu as cinquante-huit ans. Tu es en bonne santé. Tu sais te cuisiner.
Je ne sais pas faire la cuisine.
Ce nest pas inné. On sy forme. Tu apprendras.
Renée!
Jaccepte la promotion. Cest décidé.
Il quitta la table. La télé retentit plus fort que dhabitude. Renée fit la vaisselle, lança la compote, mit le linge à sécher. Puis elle sortit sur le balcon. Lair nocturne était vif, son souffle se mêlait à lobscurité.
Elle pensa à Mathilde Krief, à la belle chevelure rousse, qui arrangait maintenant des bouquets de mariage. À Lucie, dont le mari, lors dun anniversaire, lavait accueillie avec un grand sourire et déclaré : «Lucie ma parlé de vous, je suis heureux de vous rencontrer». Elle sétait mise à pleurer, ce soir-là, dans la voiture. Gérard avait demandé : «Quest-ce que tu as?» Elle avait murmuré : «Rien, un peu fatiguée». Il avait hoché la tête, nen demanda pas plus.
En février, il arriva à Renée ce quelle naurait su imaginer.
Cela commença par rien, une simple recherche de dossier au fond du buffet. Elle tomba sur une vieille enveloppe, jaunit, sans timbre. Dedans, une lettre. De Gérard. Datée davril, des années plus tôt, lorsque Dimitri avait sept ans.
Elle hésita, la reposa, la reprit. Comme si quelque chose en elle savait que cette lettre changeait la donne.
Il ne sadressait pas à elle. La lettre était pour une certaine Hélène. Peu de mots, mais nets, intimes. Gérard sy confiait à Hélène, lui disait combien il se sentait bien avec elle, quà la maison, «tout est complexe».
Renée resta assise sur le plancher, la feuille à la main. Pas de larmes. Juste des pensées. Première idée: «Alors, cétait donc ça, à cette époque». Ensuite: «Combien de temps jai perdu?» Puis: «Non. Je nai pas perdu. Jai élevé mon fils. Jai vécu. Jai bâti selon mes moyens».
Elle remit la lettre dans lenveloppe, la rangea au fond du tiroir, alla se passer de leau sur le visage. Elle se contempla dans le miroir. Les yeux gris renvoyés lui semblaient familiers, plus quau cours des dix dernières années.
Le soir, Lucie sonna.
Comment tu vas?
Jai trouvé une vieille lettre. Pas pour moi.
Pause.
Renée
Non, ça va. Je veux juste te dire une chose. Je comprends maintenant quon na pas à attendre une raison précise pour changer. Le droit davoir sa propre vie existe sans justification.
Tu as décidé?
Jy pense. Mais pas dans le même sens.
Lucie garda le silence, puis ajouta doucement:
Je suis là quoi quil arrive.
En mars, Renée entama le nouvel emploi. Léquipe était petite, bienveillante. Elle se lia vite avec Sylvie Vasseur, chargée du personnel, une femme posée et souriante, qui eut le réflexe, le premier jour, de lui apporter une tasse de thé et de linstaller. Simple, mais précieux.
Le boulot était exigeant, plus que lancien, mais tout vivant. Papier, comptes, logiciels, appels, questions à régler, tout loccupait sans lépuiser. Elle rentrait chez elle fatiguée mais pas vidée. Vivante, malgré la fatigue.
Gérard resta hermétique à cette évolution. Son «ton boulot» sonnait comme si cétait du cinéma ou un caprice. Mais Renée avait appris à isoler: il y a la maison, et il y a elle.
En avril, Dimitri fêta son anniversaire. Chez lui: Katia, Arthur, Renée, quelques amis. Gérard était là, maladroit, peu à laise, parlant à peine et quitte la soirée au plus tôt sous prétexte de fatigue.
Un ami de Dimitri, Serge, artisan restaurateur de vieilles pierres, fit la conversation à Renée. Il disait: «Voyez, une façade peut être fissurée, sembler foutue. Et pourtant, à lintérieur, il y a encore de la tenue, du solide. Parfois, ce sont ces bâtiments-là les plus passionnants».
Renée pensa que cétait vrai pour bien plus que les maisons.
En partant, Dimitri laccompagna.
Maman, tétais bien, ce soir?
Vraiment.
Je suis content. Il la serra fort. Tu sais, avec Katia, on le pense, si jamais Tu as juste à me le dire, pour tout, peu importe quoi.
Elle le regarda. Trente-trois ans, grand, le même regard gris quelle. Elle aurait eu envie de dire quelque chose de grand, mais se contenta dacquiescer.
Je te le promets, dit-elle.
En mai, Sylvie Vasseur lappela chez elle.
Renée Simon, pardonnez-moi de vous déranger chez vous. On ne se connaît pas tant que ça, mais puis-je vous demander quelque chose? Vous avez réfléchi à vivre seule?
Renée manqua de laisser tomber son téléphone.
Pourquoi cette question?
Je suis passée par là. Il y a des signes qui ne trompent pas. Excusez-moi si je suis maladroite.
Non, ce nest pas déplacé.
Elles parlèrent plus dune heure. Sylvie partagea son histoire, sans larmes. Partie à cinquante et un ans, logée seule, les six premiers mois dadaptation, la difficile solitude du début, puis le sentiment que «tout est enfin à la bonne place».
Je ne dis pas que vous devez faire pareil précisa Sylvie. Mais le plus dur, cest au départ. Après, cest la liberté qui devient habitude.
Renée resta longtemps en silence, à la table de la cuisine, respirant le parfum du café, regardant le ciel bleu de mai. Gérard était chez un ami.
Elle ouvrit son ordinateur, consulta les offres de petits appartements proches du bureau. Juste pour voir. Juste pour savoir.
Sur son revenu, cétait faisable. Elle le comprit vite.
Elle referma lordinateur. Puis le rouvrit. Referma.
Finalement, elle prit un carnet, dressa deux colonnes. À gauche: ce qui retient. À droite: ce qui libère. À gauche, trois points. À droite, rien, hormis ce mot: «Peur».
Elle vécut avec ce mot trois semaines. Le matin, le soir. Quelle peur? Celle du jugement ? Mais de qui? Les voisins? Sa belle-mère? Quelques connaissances absentes ? La peur de la solitude? Mais déjà, la solitude lui était familière, entre les murs de la vie de couple. Peur de se tromper ? Mais rester nétait pas forcément la bonne option.
La peur, finalement, cétait juste lhabitude. Lhabitude de penser «autrement, cest impossible». Que «comme tout le monde». Mais ce nest pas vrai. Mathilde Krief ne vivait pas «comme tout le monde». Pas plus que Sylvie. Ni Lucie. Elles avaient osé autre chose.
Le 16 juin, Renée Simon appela pour une annonce. Un studio, troisième étage, lumineux, tout près du bureau. La propriétaire, Antoinette Millot, soixante ans, agréable et pragmatique. Rendez-vous le lendemain. Lappartement, parfait.
Vous travaillez?
Chef comptable.
Animaux?
Non.
Calme?
Je suis dun calme angélique, répondit-elle en souriant.
Vous le prenez ?
Je le prends.
Dans le bus du retour, elle tenait la clé. Simple, banale. Mais elle sentait quenfin elle saisissait quelque chose dessentiel.
Elle lannonça à Gérard le soir même, sans détour.
Gérard, il faut quon parle sérieusement.
Il lâcha la télécommande.
Jai loué un appartement. Je vais vivre seule.
Un silence lourd sinstalla.
Quoi ?
Jai loué. Je pars. Je nen peux plus comme on vit. Sans écoute, sans chaleur. Jai envie dautre chose.
Tu as rencontré quelquun?
Non. Je me suis retrouvée, cest tout.
Cest absurde.
Peut-être. Mais cest mon choix.
Tas cinquante-trois ans, Renée.
Je connais mon âge, merci.
Cest Il se leva, se rassit. Cest ridicule.
Pas pour moi.
Les gens, quest-ce quils vont dire?
Jy ai pensé. Mais ça ne me retiendra plus.
Il la regarda longuement. Puis, à voix basse :
Tu fais ça à cause de la lettre?
Renée releva la tête.
Tu as vu le courrier?
Je lai remarquée déplacée.
Non, répondit-elle. Pas à cause de ça. La lettre ma juste confirmé ce que je savais. Ce nest pas pour toi. Cest pour moi.
Elle alla à la chambre. Écoutant Gérard sagiter dans la maison, allumer la télé. Puis le silence.
Elle déménagea en plusieurs fois. Dimitri aida. Katia, avec Arthur, venait inspecter, offrir un air de fête. Arthur découvrit le balcon.
Mamie, tu vas mettre des plantes?
Bien sûr.
Je vais tacheter une fleur.
Avec plaisir.
Sylvie apporta un vrai gâteau, à la fraise. Elle frappa la première soirée, alors que Renée sinstalla dans son studio, et dit juste:
Renée Simon, bienvenue dans votre nouvelle vie.
Pas de grands mots. Juste une phrase simple, posée, douce. Mais qui la toucha.
Merci. Venez, entrez.
Elles bavardèrent jusquà onze heures, autour du thé, du gâteau, évoquant tout ce qui faisait leur quotidien.
Quand Sylvie partit, Renée se glissa sous une couverture, sur le clic-clac neuf, écouta la vraie tranquillité. Pas celle des silences pesants, mais celle, douce, qui lui appartenait.
Elle sendormit vite. Sans rêves.
Lété passa, chaud, rempli de travail. Renée trouva ses repères dans le quartier, savait jusquau nom du livreur. Le soir, elle sinstallait dans le square voisin, sur un banc, à regarder tout simplement le monde vivre, sans aucun objectif, pour la première fois.
Un soir de fin août, Gérard appela.
Dimitri ma dit que tu étais bien installée.
Oui, ça va.
Tu gagnes bien ta vie?
Ça va.
On pourrait parler?
De quoi?
De nous.
Renée regarda dehors.
Gérard, le “nous” davant, cest fini. Tu le comprends?
Oui. Mais, peut-être
Non. Je ne reviendrai pas.
Pourquoi?
Parce quavant, ce nétait pas bien.
Et là?
Ici, japprends. Cest autre chose.
Il hésita.
Tu as changé.
Oui.
Beaucoup.
Tant mieux.
Encore quelques appels, de moins en moins fréquents. Renée ne répondait que lorsquelle en avait envie. Simplement parce quelle en avait enfin le droit.
À lautomne, Mathilde Krief contacta Renée. Lucie lui avait transmis le numéro.
Madame Simon? Cest Mathilde. On se connaît vaguement, mais Lucie ma dit que
…que jaurais aimé vous parler? Oui, cest vrai.
Elles se retrouvèrent dans un petit café. Mathilde, manteau bleu électrique, rayonnante, pas exubérante: simplement solide, à sa place.
Elles parlèrent deux heures. Mathilde raconta les débuts difficiles, ladaptation, ce jour où elle sentendit, dans un autobus, fredonner sans y penser : «Je navais pas chanté depuis vingt ans. Et cest venu tout seul. Voilà, tout est là».
Vous ne lavez jamais regretté? demanda Renée.
Si, de ne pas lavoir fait plus tôt.
Peur?
Énorme. Mais, à la minute où cest fait, la peur disparaît. Parce que ça y est, cest passé. Et rien ne seffondre.
Renée repensa longtemps à cette phrase : rien ne seffondre. Son fils toujours là, son petit-fils lappelant tout seul («Mamie, tu me manques !»), son travail, son cercle damies, tout était en place.
Et puis autre chose. Un sentiment plus difficile à décrire. La sensation davoir enfin trouvé sa vraie place dans sa propre vie. Plus servante, plus accessoire: juste soi. Renée Simon, cinquante-trois ans. Chef comptable. Mère. Grand-mère. Personne.
Elle fêta la nouvelle année deux fois. Chez Dimitri, dabord, avec la salade russe et les tartes, Arthur expert en construction. Et puis chez elle, pour la première fois: Lucie et son mari, Sylvie, Mathilde au manteau éclatant. Une vraie soirée, pas de reproche, pas de questions embarrassantes. Juste des gens ayant choisi dêtre là.
Minuit, verres levés, Renée fit un vœu cette fois, pas une demande, ni de lespoir. Juste, fermement, «je continue».
En janvier, la mère de Gérard appela. Galine Péron, presque quatre-vingt-dix ans, résidait chez une lointaine cousine dans la région. Elle et Renée navaient jamais été proches, mais elles gardaient les formes.
Renée, cest Gérard qui ma parlé.
Daccord.
Je voulais te dire quelque chose.
Jécoute.
Tu as eu raison.
Renée se tut.
Jaurais dû le dire il y a longtemps, poursuivit Galine Péron. Je voyais bien comment il était avec toi. Je me suis tue. Les mères taisent tout sur leurs fils. Ce nest pas bien, mais cest comme ça. Je regrette.
Madame Péron
Non, laisse-moi finir. Tu es une femme bien. Et tu mérites une belle vie. Lâge na rien à y voir. Regarde-moi, quatre-vingt-dix ans et chaque matin, sil y a de quoi sourire, je souris. Ne te laisse pas enterrer vivante. Tu mentends ?
Oui, répondit Renée, la gorge serrée.
Bon. Donne-moi de tes nouvelles, de temps en temps.
Promis.
Elle raccrocha, resta un moment sans bouger, puis, prise dun fou rire, à la fois surprise et apaisée. Qui aurait cru: cest elle, Galine Péron, et maintenant.
Comme quoi, la vie réserve bien des surprises inattendues.
Fin février, Dimitri passa. Seul, les bras chargés de douceurs, un goûter improvisé. Ils parlèrent travail, de Katia, dArthur qui irait à lécole dès septembre, anxieux mais prétendant le contraire.
Maman, tu as bonne mine. Vraiment. Tes différente.
Mieux ? Moins bien?
Beaucoup mieux. Comme si je sais pas, quelque chose sest allumé en toi.
Cétait éteint depuis longtemps.
Je comprends, répondit-il au seuil, avant de la serrer fort. Maman, pardon.
De quoi?
Davoir jamais vu ce que tu traversais.
Dimitri.
Non, sérieusement. Jaurais pu
Dimitri, répéta-t-elle doucement. On ne peut voir que ce que lautre nous laisse voir. Tu as toujours été un bon fils. Je le sais.
Il acquiesça. La serra encore, puis partit.
Renée sattarda près de la porte, puis alla se resservir du thé. La neige tombait, encore, cette année très blanche.
Elle se rappelait quun an auparavant, le trente-et-un décembre, elle regardait la neige dune autre fenêtre, dans un autre appartement. Et qualors, doucement, une mue avait débuté. Quelle chose minuscule, comme léclat de glace. Avalée, transformée en eau.
Quelques jours plus tard, Gérard appela. Elle décrocha.
Renée.
Oui.
Je suis allé chez le médecin. Rien de grave, mais il me dit de surveiller mon alimentation.
Cest bien, tu as eu raison dy aller.
Avant, tu maurais rappelé.
Gérard.
Oui?
Maintenant, tu t’en rappelles tout seul. Cest très bien.
Pause.
Tu nenvisages vraiment pas de revenir?
Non.
Et tu vas bien?
Renée regarda la neige, silencieuse, patiente, de décembre.
Oui, répondit-elle. Je vais bien. Ne ten fais pas.
Je minquiète pas. Je demande, cest tout.
Je sais.
Long silence. Puis, tout bas, presque inaudible:
Je réalise que jai été fautif.
Renée ne répondit pas de suite. Elle voulait être juste. Pas pour blesser ou consoler, simplement pour dire la vérité.
Gérard, je ne ten veux pas. On a traversé une longue histoire. On ne jette pas tout. Mais ce nétait pas la vie que je voulais. Je ne sais pas ce que tu voulais, toi. À toi dy réfléchir.
Jy réfléchis, répondit-il.
Bien, conclut Renée. C’est utile.
Elle raccrocha, mit la bouilloire à chauffer, sortit une tasse. Son regard glissa vers la clé posée près de la porte, modeste, anodine. Une simple clé dappartement, mais qui ouvrait beaucoup plus.