«Cette année, la mer est trop chère pour nous», m’a dit mon mari avant de partir en déplacement professionnel. Et le lendemain, je découvre sa photo sur la plage… enlacé avec ma sœur

«On ne peut pas se payer la mer cette année», ma dit mon mari avant de partir en déplacement. Et pourtant, dès le lendemain, je lai vu sur une photo, enlacé sur une plage avec ma propre sœur.

Pauline, arrête donc ! Tu nes pas stupide, tu es comptable ! Fais les comptes. Tu vois bien les chiffres. Le crédit pour la voiture grignote 500 euros par mois. Le prêt immobilier, cest 900. Les travaux à la maison de campagne de ma mère, encore 300il faut refaire la toiture, sinon tout sera perdu. Alors à quelle mer tu penses ? Quelles Seychelles ? On ne tiendra pas. On va finir sur la paille ?

Julien tournait dans notre petite cuisine, gesticulant compulsivement. Il ouvrait et fermait les placards, faisait tinter les assiettes, remplissait un verre deau pour tout de suite le jeter dans lévier. Il évitait chaque fois mon regard, comme si jétais inspectrice des impôts.

Jétais tassée, assise face à lordinateur où flottait, sur la page du voyagiste, une mer turquoise, un sable écru, des palmiers penchés au-dessus de bungalows blancs. Ce nétait pas quune image. Cétait un rêve. Ce rêve-là me tenait debout depuis trois ans, comme on saccroche à une bouée.

Ju, soufflai-je en tentant dimposer ma voix, jai mis de côté. Je nai rien dépensé de ma prime. Jai apporté des gamelles midi et soir, pris des extras pour boucler les comptes de trois SARL pendant que tu dormais. Jai trois mille euros à part. Ça suffit, jai fait le calcul. La voiture peut attendre, ta mère aussi deux semaines, le toit ne va pas seffondrer maintenant. Nous avons besoin de vacances. Plein, depuis le prêt immobilier, ça fait cinq ans quon ne sest pas accordé un vrai break ! Tu ténerves vite, et moi, jai la paupière qui saute à cause du stress. On doit se retrouver, juste nous deux, pas vivre comme des colocataires payant des dettes.

Ce nest pas quune affaire dargent ! sest-il écrié, la tasse tremblant dans sa main. Au boulot, cest la folie ! Un chantier à finir, le chef de chantier devient fou. Le patron me lâche pas d’une semelle ! Je peux pas partir bronzer alors que tout chauffe ! Je me ferais virer et, là, adieu Seychelles et appartement aussi !

Tu disais pourtant la semaine dernière que cétait calme, non?

Changement ! Le maître douvrage a tout bouleversé, retouches à refaire ! Bref, Pauline, cest non. Cette année, pas de mer. On ira chez maman à la campagne à la Toussaint, aider au potager, réparer la serre, faire des grillades. Lair pur, la forêt, ça détend ! Cest quoi ton problème avec ça ?

Je nai pas envie dy aller, murmurai-je, sentant mes larmes brûler mes joues. Là-bas, je bosse. Je désherbe, je cuisine pour toute ta famille. Je veux la plage, me reposer enfin.

On sen fiche de ce que tu veux ! sest-il emporté en cognant la table. Égoïste ! Tu ne penses quà toi ! Dailleurs, jai une mission qui tombe. Urgence. Lyon. Deux semaines, pour un audit des chantiers. Le bureau menvoie. Alors reste ici et ne râle pas. Et donne-moi de largent de ton compte « vacances » pour les billets.

Pourquoi ? Cest à lentreprise de te payer

Elle rembourse après, sur notes de frais. Il faut avancer : hôtel quatre étoiles, représentations, dîners avec les partenaires Je ne vais pas manger des nouilles devant le directeur de Vinci. Tu comprends ?

Combien ? demandai-je, la voix brisée.

Deux mille. Deux mille euros.

Deux mille euros ?! Cest deux tiers de mes économies ! Ce sont mes vacances !

Je te les rendrai ! Lentreprise rembourse tout dans deux semaines, et même les primes. Tu ne fais pas confiance à ton mari ?

Il me lança un regard si blessé que je me sentis honteuse.

Cest vrai, il part travailler, pour nous. Moi, je pense à mon sable.

Jai fait le virement : deux mille euros, dune main tremblante. Il a été mon roc dix ans durant. Un peu abrupt, certes, mais fiable. Jamais une vraie trahison.

Le lendemain, il est parti.

Je pliais ses affaires.

Ne tennuie pas trop, Pépette ! me lança-t-il gaiement, en enfilant son manteau qui sentait le parfum Dior Sauvage (que je lui avais offert à Noël, en me privant). Je vais tappeler mais tu sais Lyon, la 4G ça capte mal sur les chantiers. Si je ne réponds pas, ne tinquiète pas.

Prends soin de toi, répondis-je en réajustant son écharpe. Couvre-toi bien, il peut faire froid.

Jai tout ce quil faut.

Pourquoi ce maillot de bain et ce short ? demandai-je en tombant sur son slip de bain dans la valise.

Il hésita, puis :

Piscine chauffée à lhôtel, et sauna. On va se délasser avec les gars après les journées dans la boue.

Ça se tient Je hochai la tête.

Et il est parti, avec son grand bagage à roulettes, mes économies, et mes espoirs de vacances.

Il sen est allé, laissant derrière lui lappartement morne, le printemps enfermé sur le calendrier, dehors la grisaille de Paris.

Jallais bosser comme un automate. Le soir, je réchauffais un plat, je regardais des séries sur la belle vie.

La solitude me rongeait.

Jai essayé dappeler ma sœur, Camille.

Camille, tout mon contraire : blonde pétillante, mannequin, influenceuse toujours entre deux avions, deux fêtes. Elle a cinq ans de moins et se comporte comme une ado de 17 ans.

Pas très proches (trop différentes), mais du sang, cest du sang. Je lai toujours soutenue.

Je compose son numéro.

Labonné est injoignable ou hors réseau.

Étrange. Camille vit scotchée à son smartphone, à poster toutes les cinq minutes : « Je mange une salade », « Je suis en Uber », « Jai craqué sur un nouveau rouge à lèvres ».

Je vais sur son Insta. Dernière photo : il y a une semaine, le jour du départ de Julien.

Photo dune valise pastel, légende : « En route pour le voyage de mes rêves ! Indice : il fait chaud Mission top secret ! #Trip #Dream #Secret ».

Bon, elle est partie, sûrement avec un nouveau flirt à Marrakech.

Sept jours passent.

Julien mappelle rarement. Toujours trop pris. « Réunion, réseau pourri »

Sa voix était étrange. Joyeuse, un rien fébrile. Et jentendais au loin, un bruit. Pas un écho de chantier, ni un vent de banlieue. Plutôt un ressac doux, apaisant.

Comme des vagues ?

Et un fond musical, chaud, latino.

Ju, cest quoi, cette musique ? Tu es où ?

Hein ? Dans la camionnette ! Y a la radio, le chauffeur aime la salsa !

Et le bruit ?

Le vent Je tai dit, les chantiers cest la tempête ici ! Bon, je coupe, réseau pourri ! Bisous, Pépette.

Bip, bip, bip.

Un vendredi soir, impossible de dormir : un mauvais pressentiment.

Je traînais à la cuisine, une tisane froide à la main, à faire défiler Facebook derrière un VPN.

Chats, gosses damis de lycée Rien.

Soudain

Notification. Camille ma identifié sur une photo.

Le cœur saccélère. Camille ? Elle donne enfin signe de vie ?

Je clique.

Limage met du temps à charger.

Bleu tranchant. Le ciel.

Turquoise. Locéan.

Sable blanc.

Et, au premier plan Camille, allongée, sublime dans un bikini rouge minuscule et lunettes XXL, sourire au visage, cocktail dans une noix de coco à la main.

À côté delle

Julien. Mon Julien. Le bras autour de sa taille, sa grosse montre Casio (le cadeau de nos cinq ans) éclatant au soleil.

Dans le short à palmiers que javais vu.

Ils sont allongés sur la plage. La même que sur la pub du site de voyages, les Seychelles. Je reconnais le ponton au loin, lhôtel, tout.

Il sourit comme jamais il ne ma souri. Large, heureux, amoureux.

La légende : « Le bonheur aime le silence mais je devais le partager ! Mon amour ma offert un conte de fée. Mon tigre, mon héros ! Merci pour ce paradis ! #Seychelles #Love #MonHomme #Vacances #DésoléePasDésolée »

#DésoléePasDésolée

Et elle ma taguée sur le visage de Julien.

Pas un hasard.

Délibérément. Pour montrer : « Jai gagné. Je suis la meilleure. Plus jeune. Plus jolie. Et toi, la vieille ménagère qui paie la fête. »

Je regarde lécran. Je perds pied. Tout tangue.

Mon mari.

Et ma sœur.

Avec mes économies.

Les deux mille euros plus sûrement un prêt quil aura trouvé, vu le prix des Seychelles. Largent accumulé pendant trois ans, à rogner sur les collants.

Ils ont volé mon rêve. Ma vie.

« Tu nas pas mérité des vacances, reste chez toi. Égoïste. Pas dargent », lui que jécoutais, font comme un mauvais refrain. Il me mentait droit dans les yeux alors quil enduisait le dos de Camille décran total.

Je tremble, d’abord faiblement puis comme en hypothermie.

Je file vomir à la salle de bain.

Après, je masperge le visage deau glacée devant le miroir.

Je vois une femme aux yeux rougis, la peau grise, les lèvres crispées. Une « vieille ».

Camille, elle, rayonne de jeunesse, de légèreté.

Évidemment que Julien la préfère ! Avec elle, tout nest que joie. Moi, je ne suis que des factures.

Je retourne à lordinateur, les mains tremblantes, mais la tête froide. Glacée.

Capture décran. Encore une. Je sauvegarde la photo. Je filme tout le profil, stories comprises : eux au champagne en classe affaire, dans la suite avec cygnes en serviettes, Julien la portant jusquà la mer.

Je me connecte à ma banque.

Le crédit sur la voiture (son joujou, une Peugeot 3008) est à mon nom. Reste à payer : 13 000 euros. Il virait sur mon compte, jamais à son nom.

Le prêt logement est en nos deux noms, mais japparais comme co-emprunteuse.

Les deux mille euros sont partis au voyagiste “Voyages Leclerc”.

Je pleure, recroquevillée. En silence, la tête dans la serviette pour ne pas déranger les voisins.

Une part de moi meurt. La Pauline naïve, gentille, croyait à la famille, à lamour.

Une autre renaît. Froide. Dure. Calculatrice.

Au petit jour, plus de larmes. Il ne reste que la haine. Et lenvie de rendre la monnaie.

Ils trinquent au paradis, grâce à moi, en ricanant : « On ne ta pas vue venir ! »

Je vais leur organiser telles vacances quils sen souviendront.

Julien oublie une chose : la procuration générale sur la voiture.

Il me lavait donnée lan passé, partant pour le Nord, « au cas où, pour lassurance ou si on doit vendre rapidement, tu comprends ». Trois ans de validité, droit de vente inclus.

Sa fierté, sa Peugeot. Il en prenait plus soin quil ne le faisait pour moi.

Je mhabille, tailleur, escarpins, rouge à lèvres écarlate (merci Camille pour la leçon). Jemporte tous les papiers : carte grise, procuration, doubles de clés.

Direction le garage où bosse François, un ancien de la fac.

François, salut. Il faut vendre la 3008 vite.

Il siffle devant la voiture.

Elle est nickel Julien sait ? Il est fou de cette bagnole.

Julien est aux Seychelles. Il a besoin dargent. Combines. (Mensonge pour mensonge.)

Ok. Tes pressée ? On paie 25 000. (Sur le marché, cest 30 000.)

Parfait. Du cash.

Jen ressors avec 25 000 euros en liquide.

Je vais solder le crédit (13 000). Le reste 12 000 euros sur mon compte perso, resté à mon nom de jeune fille.

À la maison, je prends un camion. Je fais les valises de Julien : costumes, collection de cannes à pêche (une fortune), console, ordinateur, mug fétiche.

Tout est emballé.

Où va-t-on ? me dit le chauffeur.

Chez sa mère, à Rambouillet. Quil profite de lair de la campagne.

Je fais changer les serrures.

Cambriolage ? demande le serrurier.

Presque. Des rats se sont invités.

Et pour finir, la cerise

Je connais son mot de passe email. (Le mien)

Je trouve la confirmation du séjour aux Seychelles. Je contacte lhôtel.

Bonjour, ici Pauline Vasseur, épouse de monsieur Julien Vasseur, chambre 805. Un incident : la réservation a été faite avec une carte dentreprise, bloquée pour soupçon de fraude. Comme responsable compta, je suis contrainte de signaler et dannuler tout débit. Pour éviter tout soucis avec la gendarmerie, mieux vaut évacuer les clients.

Le manager panique.

Cest très grave ! Nous allons vérifier !

Faites au plus vite. Passez-lui un message : « Cest fini, Pauline. »

Une heure après, jai la notif : refus de débit de 2000 euros. Lhôtel tente de saisir la somme.

Puis Julien appelle.

Je ne décroche pas. Camille non plus.

Pluie de SMS.

Julien : « Pauline, cest quoi ce cirque ? Ma carte ne marche plus ! On nous vire de la chambre ! On na pas un sou sur nous ! »

Julien : « Prends ton téléphone ! On est sur le trottoir, 40°C, Camille pleure ! »

Camille : « Paulette, tu es fachée ? Ce nest pas ce que tu crois ! On sest croisé par hasard ! On na rien fait ! Aide-nous, on ne peut même pas payer la navette pour laéroport ! Tu veux quon meure ici ? »

Julien : « Quelle vente de voiture ?! François me la dit ! Tes folle ?! Tu mas ruiné ! »

Je relisais tout ça, hilare, jusquà en pleurer.

Je leur envoie en réponse le fameux montage photo.

Légende : « Le bonheur aime le silence. Profitez-en. Vous rentrerez à pied. La voiture est vendue pour besoins familiaux (mon préjudice moral). Les vêtements sont chez ta mère. Serrures changées. Divorce immédiat demandé. Salut les artistes ! »

Julien est rentré trois jours plus tard.

Il a dû emprunter à ses amis (à qui il avait menti sur Lyon) pour les billets de retour.

Il est arrivé, tout brûlé par le soleil, sans un sou.

Il a hurlé devant la porte.

Ouvre-moi ! Cest chez moi !

Cet appartement est en prêt. Jai fait demander la vente et le partage. Ta part, cest la dette. Je vis ici. Jai appelé la police, (jexagère un peu, mais le gardien, Gérard, veille derrière la porte).

Pars, Julien conseille Gérard, la matraque à la main sinon trouble à lordre public !

Il est parti en râlant.

Le divorce fut bruyant, violent.

Il a tenté de récupérer la voiture. Hurlé en justice que javais volé son bien.

La juge : procuration complète et en cours ? Oui. Droit de vente ? Oui. Le cash a couvert le crédit ? Oui. Le reste ?

Frais familiaux, ai-je dit doucement. Courses, factures, médicaments. Burn-out.

Il na rien pu prouver.

Je nai plus parlé avec Camille.

Les parents (maman sous le choc, papa à la limite de linfarctus) ont voulu arranger les choses.

Pauline, cest Camille, elle est perdue, elle ne savait pas ! Julien la manipulée ! Pardonne-la, ils ne sont plus ensemble !

Je nai plus de sœur, ai-je coupé. Celle que jaimais est morte. Lautre ne mintéresse plus.

Camille a plaqué Julien dès le retour. « Un loser sans appartement ni voiture ? Très peu pour moi. » Elle poste déjà depuis Dubaï avec un nouveau pigeon. Grand bien lui fasse.

Et moi ?

Jai gardé les 2000 euros et les 12 000 de la voiture.

Et jai pris un billet.

Pour les Seychelles, le même hôtel, la villa voisine de la leur (plus luxueuse, avec piscine).

Seule.

Me voilà sur mon transat, sirotant un Planteur, fixant le bleu turquoise.

Ça soigne, vraiment.

Je prends une grande inspiration.

Je suis libre. Riche (12 000 euros, ça rassure). Jamais plus je ne laisserai un homme décider si je mérite une pause ou non.

Je mérite tout.

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