Cet été, je suis allée dans une clinique française spécialisée dans le jeûne thérapeutique pour purifier mon corps. Un jour, alors que je prenais un bain de soleil, une superbe jeune femme au look de mannequin était allongée près de moi sur un transat.

Cet été-là, jai passé quelques semaines dans une clinique de jeûne thérapeutique, à la campagne, pour “nettoyer mon organisme”. Un matin, je suis descendue bronzer près de la piscine, et là, sur un transat, s’étirait une jeune femme dune beauté saisissante, longiligne, digne des pages de Vogue Paris.

Nous avons fait connaissance, vite gagnée par la complicité qui peut naître entre deux inconnues en quête de légèreté. Entre les rayons du soleil et les bribes de conversation, le sujet du jeûne est venu sur le tapis.

Il faut que je perde quatre cents grammes, a-t-elle dit gravement.

Jai éclaté de rire, croyant à une plaisanterie. Mais non.

Cela fait un an que je vis avec, je me sens énorme Mon copain ma dit quil partirait si je ne maigrissais pas. Regarde Elle a pincé la peau sur son ventre avec une mine coupable. J’ai honte de masseoir

Je suis restée longtemps bouleversée par ses mots, lappelant en pensée « Élise 400 grammes ».

Je me suis imaginée ce que son compagnon penserait de femmes comme moi, jugées indignes dexister dans cette « Sparte idéale » où seules peuvent rester les longilignes, les formes plus rondes étant vouées à lexil.

Quelques jours plus tard, me voilà invitée dans une grande tablée inconnue, un anniversaire célébré dans un restaurant chic du Marais. Une femme vraiment soignée, élégante jusquau bout des ongles, sirotait de leau minérale dans un verre à vin, croisant ses jambes parfaites, chaussée descarpins vernis, la jarretelle de ses bas solo étincelant sous les reflets des lampes. Elle devenait le point de mire des regards masculins.

Quand son mari est arrivé, il sest frayé un chemin, saluant cordialement la gent masculine, puis, se penchant vers elle, a sifflé entre ses dents dun ton sec :

Couvre-toi ! Tu présentes tes cuisses à toute la salle !

Sa femme se raidit, pâlit, demanda aussitôt un plaid au serveur, bien quelle fût assise tout près de la cheminée. Embobelinée dans la laine, elle ne desserra plus les dents de la soirée, repliée sur elle-même comme un moineau mouillé.

Plus tard, par curiosité littéraire, jai voulu minspirer des vies de nos grands écrivains français, espérant y trouver quelque secret déquilibre. Mais la juxtaposition de lauteur de génie et de ses petits défauts ma très vite déconcertée.

Cest en lisant une biographie de Gustave Flaubert que jai finalement renoncé. Jadore « Madame Bovary », mais certains aspects de la vie de lauteur me sont tout simplement insupportables. Que penser dun homme qui, après des années de maladie de sa femme, a pu dire : « Si elle ne peut plus me donner denfants, à quoi me sert-elle ? » Elle en a pourtant eu neuf.

Ce regard des femmes françaises sur elles-mêmes ne sest pas adouci avec Instagram ; il sest même durci. Le réseau est peuplé de « poupées parisiennes », leur journée gardée par le culte du fitness, cabines dUV, enveloppements et soins spa.

Elles sculptent leur corps parfait, appuyées par toute une industrie de la beauté, travailleuses infatigables du glamour, où chaque centimètre carré demande des heures et des milliers deuros. Il leur faut être aimées, remarquées, élues, sculptées selon des canons préfabriqués : minceur extrême, sourcils parfaitement épilés, lèvres ourlées, fesses bombées.

Jai de ladmiration pour la discipline que cela exige, mais je me dis, étreinte dune pointe damertume, que tout est bouleversé être belle serait désormais le premier prérequis à lamour ou à la reconnaissance. Les hommes, eux, hésitent à choisir, confrontés à une armée de « clones » déclinant le même idéal.

Un samedi, au marché aux fleurs de Paris, mon mari négociait des pots pour notre balcon tandis que je flânais entre les étals. Mon errance ma menée au stand des figurines de jardin : lampes solaires, nénuphars colorés, moulins miniatures, petits lapins et renards. Deux hommes débattaient du choix du plus joli nain de jardin, l’un d’eux tâtait les statuettes, l’autre éclata soudain de rire :

Allez, décide-toi ! Hier tu choisissais les filles du Bois de Boulogne avec la même tête…

Ça ma beaucoup fait rire.

Alors mes chères Élise 400 grammes, Chantal Cache tes cuisses et Sophie aux neuf enfants Comment en est-on arrivé là, à se nier, à se mésestimer, à laisser autrui nous juger ainsi ?

Depuis quand sest-on mis à se voir comme des marchandises, persuadées que lamour se mérite par la conformité à une image ? Qui dit que le bonheur passe par un visage ou un corps parfaits ?

Jai pourtant mille exemples prouvant que lamour ne connaît pas la dictature des apparences.

Marie, une amie chère, a rencontré son mari dans le service néphrologie de la Pitié-Salpêtrière. Il est tombé fou amoureux delle alors quelle portait un pyjama terne, tirant derrière elle une perfusion, cernée jusquaux joues et pourtant radieuse à ses yeux.

Regardez Frida Kahlo unique, fascinante, ses sourcils broussailleux. Les plus grands hommes de son époque se sont inclinés devant elle.

Il y a des années, après une extraction dentaire ratée, jétais méconnaissable : joue gonflée, lèvres éclatées, faible, souffrante. Allongée à la maison, mon mari venait me nourrir doucement de yaourts à la cuillère, inquiet de me voir si mal. Je me regardais dans le miroir, sanglotant :

Mon Dieu

Il a simplement caressé ma main :

Tu es la plus belle au monde, tu mentends ? La plus belle, maintenant et toujours ! Veux-tu mépouser ?

Le vrai, le seul, le plus bouleversant de ses gestes. Bien plus que notre soirée fiançailles avec vue sur la Tour Eiffel, bague et champagne sous les applaudissements du restaurant. Car cest alors, enfouie dans mon imperfection, que je lai cru, vraiment cru : la beauté nest pas de lordre du visible, lamour na rien à voir avec la perfection.

Nos failles, nos accidents, ce qui fait notre vérité singulière cest cela même qui séduit. Chacun trouve la perfection à sa façon.

Récemment, jai envisagé de porter un appareil dentaire pour recadrer mes dents trop serrées. Mon mari ma rassurée :

Jadore ton sourire, je ne comprends pas pourquoi tu veux tembêter avec ça Si cest pour toi, daccord, mais moi, je te trouve superbe comme tu es.

Après la naissance de notre fils, je pesais 118 kilos, pourtant mon mari multipliait les compliments, à tel point quil me coupait lenvie de faire régime ! Jai maigri bien longtemps après, quand je lai choisi pour moi-même, pas pour lui.

Un soir, on feuilletait danciennes photos : moi, épanouie sur le canapé, notre nourrisson endormi sur mes genoux. Je lui ai lancé, mi-amusée :

Pourquoi tu ne mas jamais dit de maigrir ? Jétais énorme

Il a répondu en riant :

Tu étais une brioche dorée Mincis si tu veux, mais moi, je te trouve délicieuse.

Il y a cinq ans, lété où le psoriasis a envahi mon corps, nous sommes allés à Biarritz. Honteuse, je refusais de me mettre en maillot sur la plage. Il ma alors regardée, sans comprendre :

Quest-ce qui ne va pas ?

Et jai vu dans ses yeux que, pour lui, je restais belle, que mes plaques navaient aucune importance. Il ne regardait que moi.

Il ne sagit pas de faire léloge de mon mari, mais de cette qualité de relation. Si un homme attend quon devienne lobjet de ses caprices, cest quil cherche à dominer, non à aimer. Si, sous votre peau de pomme, il ne perçoit que les taches, ce nest pas parce que vous nêtes pas parfaite, mais parce que lui ne veut pas une pomme, il veut du pouvoir.

On peut choisir la soumission, parfois par peur de perdre. Mais quelle perte au juste ? Un tyran, pour qui vous nêtes quun nain de jardin sous un faux chapeau d’amanite ?

Oui, les hommes ont, pour beaucoup, cette envie de dominer. Mais leur autorité ne devrait jamais reposer sur le contrôle, mais plutôt sur ladmiration et le respect.

La vraie allégeance, cest de choisir, en pleine conscience, celui quon a envie de suivre parce quil est sûr de lui, solide, fiable, tendre à la fois. Parce quil saura vous prendre par la main et traverser le monde ; et vous aurez envie, et seulement envie, de le suivre, car il aura conquis votre confiance.

Car le droit de vous guider, il doit encore le mériter.

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