Cest lenfant dHenri…
Cette histoire eut lieu il y a quelques années à Lyon, dans un appartement bien entretenu du quatrième étage dun immeuble de neuf étages. À cette époque, vivait là une jeune retraitée active, une femme seule appelée Madeleine.
Sa vie sécoulait paisiblement, sans incidents notables. Les journées se ressemblaient : petite pension, quelques heures de secrétariat dans une clinique privée, des amies, des visites aux petits-enfants à Marseille et un œil attentif pour sa mère âgée habitant pas loin.
Ce jour-là nannonçait rien de particulier.
Le matin, Madeleine téléphona à sa mère pour prendre des nouvelles, comme à laccoutumée.
Cétait un dimanche, donc elle ne travaillait pas. Dordinaire, elle assurait un service de garde tous les trois jours, prenant les appels et procédant à laccueil dans la clinique.
Aujourdhui que devait-elle faire? Comme toujours, préparer un peu de soupe, franchir deux cours dimmeubles et monter jusquau cinquième étage sans ascenseur pour voir sa mère. Ce rituel quotidien lui pesait désormais, mais il restait immuable.
Les plaintes de sa mère lui arrachaient souvent des soupirs. Celle-ci décrivait ses douleurs chroniques, sattardant sur leur évolution sans attendre de solutions, ayant déjà entendu mille diagnostics des médecins, auxquels elle ajoutait les conseils des voisines et ceux dun fameux docteur télévisé, le professeur Gallois.
Les recommandations de Madeleine étaient invariablement repoussées soi-disant, elle ny connaissait rien en véritables maladies, oubliant au passage quelle fut infirmière au bloc opératoire à lhôpital Édouard-Herriot pendant près de quarante ans.
Mais tu ne comprends rien! Passe-moi le scalpel, à la rigueur
Enfin bref, un jour banal.
Il lui fallait encore passer à la boulangerie sur la route chez sa mère. Dans lentrée, Madeleine posa le sac poubelle à côté de la porte, puis jeta un coup dœil au miroir pour se remaquiller un peu. Pour une femme de plus de soixante ans, elle paraissait plutôt jeune: juste un peu de rides aux coins des yeux, un visage doux, une coupe courte argentée et de larges boucles doreilles. À peine les joues sétaient-elles un peu affaissées.
Du pain de seigle pour maman, il ne faut surtout pas loublier, songeait-elle en traçant le contour de ses lèvres, lorsquon sonna à la porte.
Limmeuble était doté dun interphone. Qui pouvait donc venir? Peut-être sa voisine, Mme Sophie, une amie occasionnelle de thé.
Madeleine se dirigea vers la porte, tube de rouge à lèvres à la main, et louvrit.
Devant elle se tenait une jeune fille brune à la queue-de-cheval, vêtue dun t-shirt rayé et dun gilet sombre, un jean, un sac à dos sur lépaule. Mais Madeleine nallait se souvenir de ces détails que bien plus tard Ce qui la frappa sur le moment, cétait le visage de linconnue et le bébé roulé dans une couverture marron quelle tenait dans ses bras.
Le regard de la jeune fille était tendu, la mâchoire crispée. Elle sapprocha, tendit le paquet et dit brièvement :
Cest pour vous!
Sans réfléchir, Madeleine attrapa le bébé tout en tenant encore le tube de rouge à lèvres. Elle sentit la chaleur et le poids du nourrisson, baissa les yeux Mon Dieu, cétait bel et bien un enfant!
Quand elle leva les yeux, la fille descendait déjà lescalier.
Madeleine sengagea sur le palier, encore sous le choc: pourquoi lui donnait-on cet enfant?
Cest lenfant dHenri. Moi, je dois étudier les pas résonnaient en fuyant vers le bas.
La porte du hall claque.
Et puis plus rien.
Madeleine demeura encore un instant sur le palier, attendant, espérant sans trop y croire que la jeune fille revienne. Avant de rentrer, elle jeta un œil au sac-poubelle dans lentrée, se disant de ne pas loublier en sortant pour voir sa mère.
Elle découvrit aussi un sac inconnu, quelle navait pas vu la jeune fille déposer.
Puis vint la prise de conscience glaçante
Mais mon Dieu! Ce bébé! Et puis Lenfant dHenri?
Avait-elle bien dit Henri?
Madeleine, tenant lenfant, sinstalla sur le canapé du salon. Oui, la jeune femme avait dit Henri.
Mais quel Henri? Son fils unique sappelait Paul. Il vivait avec sa femme et leurs deux enfants à Marseille ; son mari, Victor, était décédé il y avait cinq ans.
Tout cela navait aucun sens Mais le bébé remua. Ouf.
Elle le déposa sur le canapé, ouvrit la couverture: un minuscule manteau en jersey beige, une toute petite puce avec une sucette en forme de grenouille. À peine un mois peut-être.
Tout doux, petit chat fit-elle en caressant la tête du nourrisson, qui tétouilla en se rendormant.
Elle inspecta le sac apporté: deux biberons, une boîte de lait en poudre, des couches, quelques vêtements.
Madeleine continuait dattendre Bientôt, se disait-elle, la jeune fille cognera de nouveau à sa porte, reprendra lenfant, sexcusera, et tout reprendra comme avant.
Machinalement, elle finit de se maquiller, observant la rue depuis la fenêtre.
Mais rien. Et quelle absurdité!
Au bout dun moment, le bébé se réveilla. Madeleine, désemparée, hésita : était-ce permis denlever les vêtements du bébé, de le nourrir? Était-elle en droit de faire quoi que ce soit? À la fenêtre, elle scrutait limmeuble, espérant.
Pourtant, elle dut changer la couche. Et là, elle découvrit que cétait une fille.
La peur la gagna soudain. Était-ce un abandon?
Henri Henri
Et si son propre fils? Il avait aimé faire la fête, elle lavait assez grondé pour ses aventures. Peut-être avait-il fauté? Mais sa vie familiale à Marseille semblait équilibrée, bien que prise par les soucis dune affaire et deux enfants.
Ma jolie, ne pleure pas, on va te changer
Mon Dieu Avait-on vraiment abandonné cette petite?
Le cerveau refusait dy croire, mais la main maternelle, elle, faisait les gestes dantan : Madeleine installa la fillette, changea la couche, passa une grenouillère et, la cajolant, alla préparer un biberon.
La sonnerie résonna. Difficile de répondre avec un nourrisson dans les bras.
Tu es longue à décrocher! grogna la voix de sa mère.
Je faisais quelque chose, maman, que veux-tu?
Es-tu à la boulangerie?
Pas encore.
Ramène-moi donc des poires, mais pas comme la dernière fois, les précédentes, avec le joli côté rouge, bien mûres.
Oui, maman.
Tu ten souviens lesquelles?
Je retrouverai.
Surtout pas celles dhier, elles étaient dures
La fillette sagitait.
Oui, maman, je dois raccrocher, à tout à lheure.
Tu regardes la télé pendant que jattends! Dépêche-toi, il ny aura plus de bon pain!
Madeleine coupa le portable, berça la petite, lut la notice sur la boîte de lait.
Il fallait agir!
Paul!
“Nous sommes fin mai. Donc”, Madeleine fit un calcul mental.
En août, il était en déplacement professionnel à Avignon. Peut-être sest-il fait appeler Henri?
Ou alors, cest elle qui imagine trop.
Elle régla la température du biberon, se fatiguant le bras à porter lenfant (il y a longtemps quelle navait plus eu de nourrisson).
Appeler la police? Hésitation. Et si cétait vraiment lenfant de Paul? Elle guetta la ressemblance avec sa petite-fille, Jeanne
Dans ce cas, que deviendrait la famille? Et puis, la honte, le scandale.
Tiens, ma puce, voilà
La fillette tétait vigoureusement, plissant les yeux de plaisir. Madeleine se surprit à sattendrir; ce bébé était adorable. Il lui manquait, finalement, ce genre de moments.
La fillette assoupie, Madeleine lallongea doucement puis appela son fils le numéro était injoignable.
Quelle poisse
Elle décida dattendre encore. Quil serait dommage de causer des ennuis à Paul en cas de méprise. Et, qui sait, la jeune fille allait peut-être revenir. Elle navait pas lair dune marginale, juste une étudiante dépassée.
Sa mère, en revanche, il valait mieux temporiser elle se serait lancée dans un flot dhypothèses angoissantes.
Madeleine contacta son petit-fils Pierre, qui lui dit que papa travaillait sur un chantier en Ardèche sans réseau, et ne rentrerait que dans deux jours.
Ah, Pierre, si on minformait, ce serait si bien!
Mais elle comprenait, Paul roulait tout le temps, il nallait pas téléphoner à sa mère à chaque déplacement.
Madeleine appela alors Marianne, sa belle-fille, en lui demandant de prévenir Paul de la rappeler dès que possible.
Cest grave? demanda Marianne.
Non, mais cest important que jaie de ses nouvelles ce soir.
Après cela, Madeleine mentit à sa mère:
Je me suis foulée la cheville, je ne passerai pas, mais il te reste du velouté, du pain aussi
Sa mère sinquiéta, menaçant de venir la voir (mais le cinquième étage…), et la rappela plusieurs fois.
Madeleine, rassurée, enleva son pantalon blanc, passa une robe de chambre confortable, sinstalla près du berceau improvisé et réfléchit plus posément.
Elle se savait chanceuse: dans la vie, il aurait pu lui arriver de simplement trouver un bébé abandonné sur son palier.
Pourquoi nappelait-elle pas la police? Par peur pour son fils, bien quil ne soit pas Henri. Ou bien par paresse dengager des formalités lourdes, et enfin, parce quil y avait chez cette fille quelque chose qui la troublait dans son regard, elle avait vu un mélange de détresse et de conviction.
Mais il fallait parler à quelquun. Et qui, sinon son amie de toujours?
Marie, accroche-toi, on ma déposé un bébé
Marie resta calme, analysant la situation, promettant de venir après le travail.
Détends-toi, Madeleine! On va y voir clair, surtout pas de précipitation.
Tu penses quon doit éviter la police pour le moment?
On cherche dabord le fameux Henri.
Bon sang, Marie, quel Henri?
Un voisin, sans doute. Prends contact avec Paul, on ne sait jamais.
La journée sécoula, accaparée par les soins à la petite: Madeleine relut mille conseils sur le web, réapprit les massages, baigna lenfant, la nourrit, fredonna des comptines.
Tu ne viendras pas demain? Et ta cheville? senquit sa mère.
Mais Madeleine espérait bien que tout serait réglé le lendemain.
Marie arriva, inspecta méticuleusement le contenu du sac, puis partit questionner les voisins. Elle évoquait “une lettre pour Henri” pour ne rien révéler.
Cest bon! sexclama-t-elle joyeusement, refermant la porte.
Du calme, la petite vient de sendormir.
Ces petites-là dorment toujours, gloussa Marie en entrant, mais la fillette se réveilla en pleurs. Mais, jai trouvé! chuchota Marie avec enthousiasme.
Au sixième étage, dans la même aile, vivait effectivement un Henri, potentiellement le père.
Tu vois! Elle a juste confondu létage! Allons voir!
Mais si ce nest pas lui?
On insistera.
Tu ne crains pas le ridicule? Et sil nous rit au nez?
Tu veux savoir la vérité, oui ou non?
Madeleine le voulait. Après avoir endormi la fillette, elles grimpèrent sans bruit.
Qui est là? voix lasse dune vieille dame derrière la porte.
Nous voudrions parler à Henri, répondit Marie.
Une petite grand-mère au dos voûté ouvrit, les regarda sévèrement et séloigna:
Henri! Viens, on vient pour toi!
Un jeune homme à la barbe naissante parut, lair embrouillé.
Bonjour, cest pour la tablette?
Non, nous vous dérangeons pour autre chose. Voilà, Madeleine a reçu par erreur votre enfant.
Blanc. Il les scrutait, ahuri.
Mon enfant? Ce nest pas le mien!
Henri, vous êtes bien le seul du palier, répondit Marie.
Mais je nai pas denfant! sindigna le jeune homme, perdu.
Ça reste à prouver. Madeleine a reçu ce bébé, sûrement suite à une confusion détage, affirma Marie.
Attendez, je vous explique: ce matin, une jeune fille ma déposé un bébé en disant quil était dHenri, puis a filé! Je ne connais aucun Henri, sauf vous dans cet immeuble
Moi? sétonna-t-il.
Vous niez la paternité, cest cela?
Mais enfin De qui parlez-vous?
Suivez-nous, venez voir! appuya Marie.
Dites, vous nauriez pas eu de relation fin de lété dernier? demanda Madeleine plus doucement.
Des relations? Non, à part sur Internet. Vous faites erreur. Comment sappelle cette fille?
Elle na pas donné son nom, soupira Madeleine. Désolées, nous avons dû nous tromper.
Elles redescendirent, mais Henri les rappela:
Je peux aider! Je suis blogueur et informaticien. On peut poster une annonce: “On recherche la mère dun bébé”. Photo, description
Non, merci, sempressa de répondre Madeleine, était toujours taraudée par le doute et savait quappeler la police était obligatoire.
Tant pis, conclut Henri. Si vous avez besoin daide, je suis là.
Ah, la jeunesse! souffla Marie. Crois-tu quil dise vrai?
Oui, cest juste un mordu dinformatique, pas un séducteur.
Aucun signe de Paul jusquau soir; Marianne expliqua brièvement que tout allait bien, mais que la journée avait été mouvementée et quelle avait oublié de rappeler.
Si seulement elle savait!
“Bon. Demain jappelle la police.”
Mais, une fois couchée, Madeleine revit le visage de la jeune fille détresse, peur, espoir. Quadviendrait-il de la fillette si elle appelait vraiment la police?
La nuit fut atroce. Réveillée à chaque bruit, donnant le biberon, berçant la fillette, Madeleine sendormit enfin, exténuée.
Le téléphone de sa mère la tira du sommeil.
Ta cheville? Tu viendras?
Elle regarda dehors, se pencha sur le bébé:
Oui, jarrive.
Noublie pas les poires, et aussi
Elle shabilla, enfila une écharpe en guise de porte-bébé, habilla la petite de sa jolie robe neuve et fila au marché.
Ce fut plaisant de nêtre plus seule dans les rayons, puis grimpa les cinq étages.
Quest-ce que cest? sexclama sa mère.
Qui, tu veux dire. Tiens, prends les sacs, dit-elle en déposant la fillette pour souffler.
Doù viens-tu?
Nadine Simon ma demandé de garder sa petite-fille pendant quelle est chez le coiffeur. Cest pour une heure.
Et ta cheville?
Ça va mieux.
Elles sattendrissaient devant la petite. Finies, aujourdhui, les longues plaintes sur les douleurs!
Regarde, elle serre mon doigt! Adorable Comment sappelle-t-elle, déjà?
Je ne sais pas. Je ne lai que pour une heure.
Prendre un enfant sans connaître son nom, voyons!
Et Madeleine, sur le chemin du retour, se surprit à lui chercher un prénom. Pourquoi? Elle lignorait, mais elle voulait deviner le choix de sa mère.
De retour chez elle, et voilà un sms Paul est en ligne! Elle sassoit, la petite dans les bras, et lappelle aussitôt.
Quoi? Maman, tu dérailles, je suis marié! répondit Paul, abasourdi par son récit confus.
Pourtant, on ma déposé cet enfant en disant que cétait celle dHenri Je me suis demandé
Maman, je mappelle Paul, cest tout. Appelle la police sans attendre ou je le fais moi-même!
Cest bon. Elle a faim, on a marché ce matin, je prépare un biberon Après, je
Maintenant, maman! Tu me fais peur à force!
Mais Madeleine ne sexécuta pas sur-le-champ. La petite avait besoin dune nouvelle couche Tant de choses à faire! Après, elle appellerait Marie, et
Il faudrait bien “remettre” la fillette Mais dans quel service? Elle connaissait bien les hôpitaux, avait ses préférences. Mais où serait-on mieux quici?
Son fils avait raison. Ce nétait pas légal.
Elle soupira, soccupa du bébé. Fatiguée, mais heureuse: quel beau tourbillon de journées elle vivait!
Elles sendormirent ensemble, réchauffées par le bonheur simple dêtre là, côte à côte sur le canapé.
Elles furent réveillées par une sonnerie insistante.
Prudemment, Madeleine se leva, regarda dans lœilleton, sentit la panique lenvahir et ouvrit.
Où est-elle? Où lavez-vous emmenée? Pourquoi ne mavoir rien dit?
Sur le seuil, tremblante, se tenait la jeune maman, la mère de la veille, visiblement hébétée, en simple t-shirt et short malgré le frais. Elle suffoquait, les cheveux en bataille.
Pourquoi navoir rien dit? Madeleine émergeait à peine du sommeil.
Que ce nétait pas chez vous, jai cru balbutia la jeune fille.
Parce que cest bien ici, voilà tout Et puis vous êtes partie si vite.
Mais, alors! Où est-elle? Vous savez? Elle attendait une réponse désespérée, scrutant les yeux de Madeleine dun espoir fou.
Madeleine seffaça.
Entrez.
La jeune fille, fébrile, sattendait à une adresse, mais elle découvrit la fillette dormant sur le lit. Elle seffondra, sanglotante, à genoux sur le tapis. Madeleine la releva, lui fit boire de leau, puis du thé à la cuisine.
Mangez un peu de chocolat, tenez, vous allez tourner de lœil, dit Madeleine avec douceur.
Enfin, la jeune fille se calma et put raconter son histoire. Elle sappelait Camille, et la petite, Élodie.
Lhistoire était simple, presque banale. Camille était étudiante en école dinfirmière, la même que Madeleine avait fréquentée autrefois, venue dun petit village dArdèche.
Lété précédent, elle avait eu une brève histoire damour. Henri, étudiant à luniversité locale, lui avait promis monts et merveilles. Quand elle est tombée enceinte, il lui a juré que sa mère laiderait.
Fin janvier, il disparut sans laisser dadresse ni numéro. Camille savait seulement quil avait été transféré à Lille. Personne ne voulait ou ne pouvait lui en dire plus.
Chassée par son père, épaulée à peine par une tante, elle a poursuivi ses études autant que possible. Henri se manifesta à peine sur les réseaux sociaux, évitant toute mention de lenfant.
Elle accoucha à Lyon, logea momentanément chez une amie, voulait à tout prix passer ses examens. Et puis, tout seffondra en même temps: plus damie, plus dargent, bébé sur les bras, Henri postant des photos avec une nouvelle compagne.
Elle se raccrocha à lidée que la mère dHenri laiderait et accourut donc à ladresse quelle croyait la bonne.
Elle confia lenfant à Madeleine, puis, en pleurs, partit sans regarder en arrière. Plus tard, elle écrivit à Henri dans des commentaires en ligne, disant quelle reprendrait lenfant après les examens. Il lui apprit quil nétait au courant de rien.
Prise de panique, elle revint en courant, saperçut que ce nétait même pas le bon bâtiment lappartement dHenri était dans une tour jumeau, au 21, dans le bloc voisin.
Javais vu vos photos et croyais que vous ressembliez à sa mère Mais quest-ce que jai fait là? se lamentait Camille.
Comme on dit: le comble de labsurdité, cest de créer un chef-dœuvre et den nier la maternité. Regarde comme elle est belle! Tu ne comptes tout de même pas déposer Élodie, là, chez la mère dHenri, maintenant?
Non, jamais. Cette journée ma rendue folle. Je nai pas dormi, je nen peux plus. Je vais retourner en cité U, et on verra Jai honte aussi.
Moi aussi, jai paniqué, tu sais. Jai même cru que cétait mon fils! Et puis, il faudra aller sexcuser auprès du voisin Henri, nous avons semé le trouble.
Madeleine raconta lexpédition chez le voisin, ce qui fit sourire Camille au travers de ses larmes.
Je vais tout de même aller lui dire pardon, il doit trouver cela dingue.
Mais non, on verra demain. Reste dormir ici. Je vis seule, et mon fils me conseille de louer une chambre. Tu pourrais tinstaller, le temps que tu passes tes examens.
Chez vous? Je nai pas un sou Je supporte la cité U, et puis ma tante maidera Enfin, peut-être.
Mais si, reste donc un mois, tu réfléchiras. Tes partiels, cest quand?
Après-demain.
Parfait. Tu toccuperas dÉlodie pendant que je travaille. Tu vas préparer tes cours, toccuper de ta fille ; il y a tout ce quil faut dans le frigo, jai aussi acheté du lait pour bébé ou tu lallaites encore?
Mais Camille sétait déjà endormie. À côté, Élodie dormait aussi.
Madeleine prit son téléphone et murmura à Marie:
Non, ce nest pas celle de Paul. Il a appelé. Ni du voisin Oui, cest la petite, elle a retrouvé sa maman. Crie pas, je la garde avec moi, tu comprends Et tu sais, jai bien fait de ne pas avoir appelé la police.
***
Finalement, Camille na jamais manqué de lait. Elle réussit ses examens, souvent secondée par Madeleine, qui, elle-même, retrouvait le goût des biberons et des balades poussette sur les quais du Rhône.
Peu à peu, la mère de Madeleine se laissa conseiller par Camille, fraîchement diplômée et si compétente.
Elle connaît les dernières choses, elle! disait-elle fièrement.
Après ses examens, Camille trouva quelques gardes en intérim, grâce aux contacts de Madeleine, et poursuivit ses études. Parfois, elle demandait conseil à Madeleine, fascinée par la médecine.
Quant au voisin Henri, il comprit quil fallait soigner sa grand-mère, ce que Camille, devenue infirmière, eut de la bonté de faire.
À lautomne, Camille, ses affaires et Élodie déménagèrent deux étages plus haut, pour mieux veiller sur la vieille dame et pour réécrire son scénario de vie à lencre fraîche.