C’est l’enfant d’Igor…

Cest lenfant de Pierre…

Cette drôle dhistoire a eu lieu récemment à Lyon, dans un appartement moderne au quatrième étage dun immeuble de neuf étages. Cest là que vivait Hélène, une jeune retraitée active, veuve, un peu débordée, mais avec grâce.

Rien de révolutionnaire à signaler dans sa vie pourtant : pension, petits boulots, amies, visites aux petits-enfants en Provence et coups de main réguliers à une maman très âgée qui vivait à quelques rues, au cinquième sans ascenseur (le Grand Chelem du quotidien).

Ce jour-là ne semblait pas sorti du lot.

Le matin, Hélène avait téléphoné à sa mère pour prendre la température (au sens propre comme au figuré).

Un dimanche classique, pensait-elle. Sur le papier, du moins. Elle travaillait une nuit sur trois au standard dune clinique privée : décrocher, prendre les rendez-vous, conseiller. Une routine un peu ronflante mais rassurante.

Mais aujourdhui, cétait samedi. Jour des traditions bien françaises : traverser deux rues chargée dun sac de provisions rituel de la filiale exemplaire. Même si, soyons honnête, ce cinquième étage lagaçait plus que le Grand Prix de Monaco. Sans ascenseur, ça déclenche forcément quelques soupirs et roulades dyeux.

Préparer un truc, pas compliqué… surtout que maman avait encore du pot-au-feu dhier et un reste de kouglof. Par contre, les complaintes maternelles… Du genre : « Hélèèèèène, jai des douleurs diffuses, un pic au niveau du coude, un pic au genou, mais tu crois que je devrais consulter encore ou demander à la voisine de re-masser avec son huile de camomille ? »… Il ny a pas de meilleure émission que “Docteurs en vadrouille” avec maman comme animatrice principale. Sa mère avait eu la bonne idée de revisiter tous les diagnostics des toubibs, agrémentés des dernières trouvailles de la voisine Suzanne et de la grande prêtresse du « savoir-santé » à la télé, Élise Maurice.

– Quest-ce que tu y comprends, toi ?! Tu as distribué des scalpels, pas des conseils, hein !

Fort heureusement, cétait un jour ordinaire. La routine, toujours la routine…

Et passage incontournable au Franprix du coin. En chemin, elle déposa le sac poubelle dans lentrée et se planta devant le miroir pour rajuster son rouge à lèvres. À soixante et des poussières, elle gardait une allure séduisante : la ride de la cinquantaine posée en sourire, coiffure argent cendré, boucle doreilles à la mode, pommettes à peine… descendues. Classique, efficace.

« Penser à acheter du pain de campagne pour maman… et du vrai beurre », se répétait-elle crayon en main. Et là DRING ! quelquun sonne.

Dans limmeuble équipé de lindispensable interphone, cétait étrange. Une voisine, sans doute. Peut-être Gisèle, sa comparse des thés papotes du dimanche ?

Hélène ouvre, le bâton de rouge entre les doigts.

Sur le palier, elle tombe nez à nez sur une jeune fille blonde au catogan, marinière, longue veste sombre, jean, un sac à dos. Ce genre de spectre que vous nimaginez croiser que dans les romans de la rentrée littéraire. Et dans ses bras : un paquet bien lourd ô surprise, un nourrisson, emmailloté dune couverture chocolat.

Le visage de la jeune fille était fermé, mâchoires crispées, respiration profonde, démarche assurée. Elle tend le paquet, se penche et murmure sèchement :

Cest pour vous !

Hélène, prise de court, récupère le bébé, tube de rouge toujours coincé dans la main. Instinctivement. Elle jette un œil. Seigneur ! Cest vraiment un bébé !

Au moment de relever les yeux, la jeune fille dévalait déjà les marches, les Converses prêts à battre les records dUsain Bolt.

Cest lenfant de Pierre. Moi, je dois étudier…, lance létrange visiteuse dune voix tremblante, filant vers la sortie.

La porte claque.

Hélène reste figée sur le palier. Attente d’une improbable suite. Va-t-elle revenir ? Pour réclamer le bébé ou juste le sujet du bac blanc ?

Désœuvrée, elle rentre, jette un œil au sac poubelle quelle na pas oublié pour une fois. Et elle remarque… un autre sac, posé au sol, manifestement laissé par la jeune miss précipitation.

Soudain, ça la foudroie : Bon sang ! Mais cest quoi cette histoire ? Pierre ?!

Hélène na eu quun fils, Lionel. Homme rangé, deux enfants, installé avec femme et chiens à Aix-en-Provence, alors quHélène végète à Lyon. Son mari Victor, disparu voilà cinq ans.

Incompréhensible ! Et le bébé commence à gigoter dans ses bras. Elle pose la petite chose sur le canapé, dénoue la couverture : body beige, grenouillère assortie, petite fille à la sucette en forme de grenouille. Pas plus dun mois…

Alors, ma puce, on sest perdue ? elle la caresse doucement, la gamine babille, puis se rendort aussitôt.

Direction le sac : deux biberons, une boîte de lait en poudre, couche-culottes, gigoteuse. Tout le nécessaire à la survie du bébé les premières heures… Option prête-à-déposer.

Toujours persuadée que la jeune fille va ressurgir, sexcuser pour le dérangement, et rétablir lordre universel, Hélène finit son brushing, guette derrière la vitre : rien.

Mais déjà le bébé sagite. Elle nose pas la changer nest pas sa mère après tout ! Un peu gênée, elle simpatiente, surveille la pendule, attend encore. Juste pour voir si le fatras de cette comédie humaine va se dénouer.

Faute de mieux, elle se lance : body ôté, gigoteuse. Tiens, cest une fille.

Ce nest quà ce moment que le poids de la réalité sabat : on vient de lui déposer une enfant sur les bras !

Pierre… Pierre… Mais si…!

Son fils nétait pas un ange à la vingtaine… Quelques écarts, quelques conquêtes, mais tout ça avant le mariage. Maintenant, la vie est stable : crisis du chef dentreprise, crédits remboursés, monospace flambant neuf Rien qui ne rappelle la poésie du vase dAndré Gide ou des soirées de gaudriole.

En tartinant de la crème, elle essaie de raisonner. Doit-elle appeler le 112 direct ? Et si cette petite était bien la sienne ? À bien la regarder, elle a comme un air de famille…

Ça cogite sec dans sa tête. Si cest le cas, le scandale ! Sa belle-fille, Sophie, ny survivrait pas. Et les petits ? Ouille…

L’estomac en vrac, elle prépare le biberon pour la petite, galère à régler la température, et valse entre lenvie dappeler les secours ou dattendre le retour du propriétaire.

La sonnerie la fait sursauter : cest sa mère.

Pourquoi tu décroches pas ? lance la vieille, inquiète.

Oh, rien, maman, tu voulais quoi ?

Ça avance pour lépicerie ?

Pas encore partie…

Prends bien des poires, mais pas celles de la dernière fois hein ! Les rouges, celles davant !

Oui, maman…

Un dialogue avec sa mère, cest comme une recette mal déchiffrée. Hautement risqué pour la santé mentale.

Quand la communication est coupée, elle donne enfin le biberon : la pitchoune boit, ferme les yeux, tout va bien. Hélène sémeut, ose à peine respirer en regardant cette petite chose quon lui a confiée.

À son réveil, elle tente Lionel, sésame du portable : injoignable.

Elle décide alors dattendre. Et prépare un gros bobard pour sa mère : « Cheville tordue, je ne pourrai pas monter aujourdhui. Mais il reste des tranches de pain et du bœuf, taffoles pas… »

Après ce coup de fil salvateur, elle se cale en robe de chambre, sinterrogeant sur son futur criminel en couches-culottes. Si demain, la police débarque, quest-ce quon dira ?

Elle songe à sa meilleure amie, Virginie, pour obtenir conseil.

Vraie histoire de fou, ma vieille. On ta refilé un bébé ?! sécrie Virginie, moitié police secours, moitié Sherlock Holmes. Jarrive ce soir, on va pister ce Pierre !

Et Virginie, de mener son enquête de palier en palier.

Le suspect numéro un habite deux étages plus haut : Pierre, influenceur-informaticien et célibataire officiel pour cause dexcès décran. Le duo ose linterpellation.

Cest pour le téléphone ou… pour lenfant ? bredouille le gars, lair aussi perdu quun chat dans un salon de porcelaine.

Le sketch ne donne rien : il na « jamais vu de bébé ». Par contre, il propose de lancer une annonce sur Instagram. Refus poli.

Le soir, toujours pas de nouvelles de Lionel, alors Hélène ose un appel à Sophie qui, débordée de lessives et de timing, na plus le temps pour personne.

« Demain, jappelle la police, cest décidé ! », finit-elle par se promettre entre deux biberons. Mais impossible de sy résoudre. Et si la jeune fille revenait ?

La nuit passe à bercer, à nourrir, à changer. La magie des bébés, cest aussi ça : ils vous croquent, plus vite que du camembert au marché.

Et puis, au petit matin, tout bascule.

On sonne, Hélène ouvre. Sur le paillasson, catastrophée, la jeune fille dhier. À moitié en pyjama, cheveux ébouriffés, regard de chevreau apeuré.

Où est-elle ? Je vous en supplie, elle va bien ?… hurle-t-elle presque.

Sous le choc, Hélène la fait entrer. La fille fond en larmes en apercevant sa poupée endormie, sécroule sur le tapis, sanglote.

Une fois ranimée au chocolat et thé bien chaud Hélène reste infirmière dans lâme , la visiteuse confesse tout.

Elle sappelle Julie, la petite : Clémence.

Étudiante en troisième année de soins infirmiers, originaire dun village paumé dans le Jura, love story estivale avec Pierre, étudiant à Lyon. Un passage furtif dans lappart, un test de grossesse, des promesses damour éternel, puis… blackout total. Numéro barré, messages sur Insta en mode silence radio. Retournée dans sa résidence universitaire, mais la réalité la rattrape. Son père lui a coupé les vivres (le charme rural dans toute sa brutalité). Sa seule tante lui envoie quelques billets, mais avec une Clémence dun mois sous le bras, difficile de passer les partiels.

Désespérée, Julie a voulu retrouver la mère de Pierre “la dame blonde, à la coupe courte, un air sympa”. Sauf quelle sest trompée dimmeuble, de rue… de mère. Elle a débarqué chez Hélène par pur hasard, persuadée dy trouver la lumière.

Après sa fuite, elle a tenté de convaincre Pierre de reconnaître lenfant il ne savait rien, navait jamais parlé de bébé à sa famille.

Réalisant sa bourde, elle est revenue, la mort dans lâme, persuadée davoir condamné Clémence à la DASS.

Écoute, reste, souffle Hélène pendant que Julie sèche ses larmes. Jai de la place, je vis seule, pas de souci de loyers tant que tu es en examen, et puis ça occupera mes journées !

Mais…

Mais rien ! Et puis, si jamais tu veux demander pardon à Pierre de létage, il a dû sen remettre…

Julie accepte, pour un soir dabord.

Et la vie reprend, un brin extra-ordinaire, dans lappartement dHélène.

La mamie monte maintenant chaque semaine à pieds « pour voir la petite merveille ». Fini les lamentations sur la santé : « Tu as vu comme elle sert ton doigt ? Cest un prodige, vous êtes des championnes, toutes les deux ! »

Grâce à quelques coups de fil bien placés, Julie décroche bientôt un remplacement daide-soignante à la Croix-Rousse. À la rentrée, elle prendra une chambre là-haut, chez Pierre le geek, pour veiller sur sa grand-mère.

La boucle est bouclée. La vie, cest comme le camembert : ça coule, ça sent fort, mais cest quand même rudement bon !

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