Cest lenfant de Laurent
Cette histoire sest jouée il y a tout juste quelques semaines, dans un appartement bien tenu dun immeuble parisien, au quatrième étage sur neuf. Y habitait une femme seule, retraitée active, du nom de Hélène.
Sa vie ne présageait rien dextraordinaire ni de dramatique : retraite, petits boulots à mi-temps à la clinique privée du quartier, copines, excursions régulières chez ses petits-enfants à Bordeaux, soutien à sa mère âgée vivant dans un autre arrondissement. Tout roulait, sans heurt.
Ce matin-là devait être aussi banal que les autres.
Le premier réflexe dHélène fut dappeler sa mère, senquérir de sa santé. Rien dexceptionnel, un samedi comme tant dautres. Elle travaillait à la clinique un jour sur quatre, réceptionnait les appels des patients, notait les rendez-vous, rendait service comme on le fait à son âge.
Et aujourdhui ? Cétait le jour du rituel : préparer un plat et aller voir sa vieille maman. À force, lhabitude pesait ; Hélène roulait des yeux à lidée de grimper cinq étages sans ascenseur, découter les éternelles plaintes maternelles sur ses articulations, ses bobos, ses diagnostics ressassés mille fois, enrichis au fil des on-dit du quartier et des conseils dune certaine Sophie Davant vue à la télé.
Comme toujours, les suggestions de sa fille étaient repoussées du revers de la main : « Comment pourrais-tu comprendre, toi, avec ton bistouri ? » Rancune piquée, alors quHélène avait passé près de quarante ans au bloc opératoire dun CHU parisien. Elle soupira et sapprêta à sortir, déposa la poubelle à lentrée, vérifia son maquillage devant le miroir. Pour une femme de plus de soixante ans, elle gardait des traits encore jeunes : quelques pattes doie, une coupe courte blond cendré, des joues à peine creusées, de larges boucles doreilles.
“Il faut penser au pain traditionnel pour maman, et au beurre doux”, se remémora-t-elle, crayon à lèvres en main, quand la sonnette retentit soudain.
Limmeuble était équipé dun interphone. Qui pouvait bien venir sans prévenir ? Peut-être sa voisine, madame Dupuis, quelle invitait parfois à prendre le thé. Intriguée, Hélène, maquillage à la main, ouvrit la porte.
Sur le palier se tenait une jeune fille au visage pâle, blonde, la queue de cheval bien serrée, fine silhouette noyée dans un gros pull rayé, jean ajusté, sac à dos. Mais surtout : un bébé, blotti dans une couverture marron, endormi contre elle.
La fille avança dun pas, déposa le bébé dans les bras dHélène et murmura dune voix précipitée :
Cest pour vous.
Sans vraiment y croire, Hélène réceptionna lenfant tandis quautomatiquement son rouge à lèvres tombait au sol. Elle sentit la chaleur du nourrisson, baissa les yeux, et son cœur manqua un battement. Un bébé ! Vrai de vrai.
À peine releva-t-elle les yeux que la jeune fille descendait déjà lescalier à toute vitesse :
Cest lenfant de Laurent, moi je dois étudier
La porte de limmeuble claqua. Et tout sarrêta.
Hélène resta figée, un instant, espérant la voir remonter, puis, lentement, elle rentra dans lappartement, laissait son regard errer entre les sacs de courses et la poubelle. « Ne pas oublier la poubelle en partant chez maman », pensa-t-elle machinalement, malgré le bouleversement.
Un second sac reposait dans lentrée ; elle navait même pas remarqué quand la fille lavait posé là. Seigneur. Était-ce son bébé ? Que voulait-elle dire en parlant de Laurent ? Elle avait bien dit Laurent ?
Hélène sassit sur le canapé, bébé dans les bras. Oui, la jeune femme avait parlé de Laurent. Mais le seul fils dHélène, cétait Paul, paisiblement installé à Bordeaux avec femme et enfants. Son mari, Jean, était décédé il y a cinq ans.
Elle souleva la couverture : petit pyjama beige, minuscule corps paisible, tétine en forme de grenouille À peine un mois, tout au plus.
Doucement, mon ange, chuchota-t-elle, caressant la joue du bébé qui se remit à dormir.
Le sac offrait peu dindices : deux biberons, une boîte de lait en poudre, des couches et quelques habits.
Elle acheva son maquillage, alla deux fois vérifier à la fenêtre si la jeune femme revenait, rongeant son inquiétude. Fallait-il nourrir, changer le petit ? Pourtant, ce nétait pas le sien Avait-elle le droit ? Elle hésita, puis finit par changer la couche, préparer le biberon.
Lenfant sur les bras, elle se sentit brusquement submergée : cette responsabilité inattendue, ce don étrange. On venait de lui laisser un bébé !
Laurent Son fils navait jamais porté ce prénom. Paul avait été plutôt volage dans sa jeunesse, ramenant parfois des amies à lappartement, mais tout cela appartenait au passé. Aujourdhui, il était père et chef de famille, lépoux modèle.
Allez, ma belle, pleure pas, murmura-t-elle en changeant la couche. Seigneur, cette petite aurait-elle vraiment été abandonnée par sa propre mère ?
Après avoir donné le biberon, elle reçut lappel de sa mère.
Cest pas trop tôt ! Tu es chez le boulanger ?
Pas encore, maman.
Jaimerais des poires, mais pas n’importe lesquelles, les longues avec la tache rouge
Je trouverai, maman.
La petite gigotait dans ses bras.
Jai compris, maman Oui, cest la télé Jéteins, jy vais !
Après lappel, elle repensa encore à Laurent. En août, Paul avait eu un déplacement à Marseille sétait-il fait passer pour quelquun d’autre ? Était-ce une aventure passagère ? Elle secoua la tête, perplexe.
Le bébé finit son biberon, sendormit, Hélène, bouleversée, tenta dappeler son fils. Hors-service. Frustrée, elle laissa tomber. Elle espérait encore : peut-être la jeune fille avait-elle seulement eu une crise, allait revenir
Quoi quil en soit, il ne fallait pas parler de lincident à sa propre mère, pour éviter les rumeurs et les frayeurs. Elle appela son aîné, Thomas, qui expliqua que son père, Paul, était actuellement en mission en zone rurale sans réseau. Il naurait pas de nouvelles avant deux jours.
« On aurait pu me prévenir ! » maugréa-t-elle, même si elle savait que son fils, pris dans ses conduites de chantiers, ne pouvait tout lui dire. Son besoin urgent de le joindre sintensifiait.
Elle téléphona à sa belle-fille, Marie, lui laissant le message de demander à Paul de la rappeler au plus vite.
Quelque chose ne va pas, Hélène ? Non, jattends juste vraiment ce coup de fil, cest tout, Marie. Merci.
Hélène inventa ensuite un mensonge à sa mère : « Je me suis foulé la cheville, je ne peux pas venir aujourdhui. » Sa mère protesta, insista, appela cinq fois. Hélène raccrocha, soulagea ses talons et, chausson aux pieds, sassit près de la petite. Elle cherchait un prénom : comment lenfant pouvait-il sappeler ?
La nuit, elle songea à appeler la police, mais le doute la rongeait : et si cétait vraiment lenfant de Paul ? Cela ferait un scandale, anéantirait sa famille Et si ce nétait pas le cas, que deviendrait cette toute petite, balancée dun foyer à lautre ?
Elle se confia à sa vieille amie, Bernadette :
Bernie, tu ne vas pas y croire On ma laissé un bébé !
Tinquiète, on va sen sortir. Il ne faut surtout pas paniquer, Hélène.
Il faut éviter dappeler la police, tu crois ?
Attends de pouvoir interroger Laurent, ou Paul, tu sais…
Mais je nai pas de Laurent, moi
Elles passèrent laprès-midi à trier les affaires du bébé, allant même jusquà faire du porte-à-porte. Bernadette mena lenquête, parlant d’une lettre pour un certain Laurent, puis revint triomphante :
Jai trouvé ! Dans le hall du 6e, il y a un Laurent, ça ne peut être que lui !
Elles montèrent à son appartement. Une vieille dame leur ouvrit, maugréa, appela son petit-fils :
Laurent ! Encore des gens pour toi
Le jeune homme apparut, barbu, petit, lair déconcerté.
Vous venez pour la tablette ?
Non, pour une tout autre raison Voilà, ce bébé, cest le vôtre ?
Un bébé ? Ben non, ce nest pas possible !
Ils sexpliquèrent, mais Laurent nétait clairement pas le père : pas de baby, pas dex toujours enceinte.
Bernadette insista, Hélène sen excusa, elles ressortirent penaudes.
Laurent, voyant leur détresse, proposa même de publier un avis sur son blog, de lancer une recherche avec la photo du bébé, mais Hélène refusa poliment par peur déclabousser son fils, ou simplement par pudeur.
Paul finit par la rappeler enfin :
Quoi, maman ? Ce nest quand même pas moi ! Tu mas appelé Paul, pourquoi jirais me faire passer pour Laurent ?
Oui. Oui, tu as raison.
Ecoute, appelle la police, tu ne peux pas garder un bébé ainsi !
Mais Hélène ne le fit pas, préférant soccuper du nourrisson, lembrasser, la border dans les draps propres. Que deviendrait-elle dans un foyer, elle, ce petit bijou ? Elle fit la grimace : demain, il faudrait la rendre, mais son cœur sy refusait.
La nuit fut rude, peuplée de biberons, de pleurs, de questions sans réponses.
Le lendemain matin, sa mère téléphona :
Viens, et noublie pas les poires et aussi du beurre !
Hélène partit avec le bébé en écharpe, savourant cette promenade inhabituelle. Seule ombre au tableau : lascension du cinquième étage.
Quest-ce que cest ? demanda la vieille dame, écarquillant les yeux.
Pas « quoi » mais « qui », maman. Je garde la petite dune amie
Et toutes deux se penchèrent pour admirer le bébé. Pour la première fois depuis des années, pas de lamentations, pas de complaintes, rien dautre que la tendresse. Personne ne posa même la question du prénom.
Rentrée chez elle, Hélène imaginait mentalement comment lenfant pourrait sappeler, en attendant le destin.
En début daprès-midi, la sonnette retentit brutalement. Hélène ouvrit, son cœur basculant. Sur le palier, en sueur et tremblante, se tenait la jeune fille éperdue, encore en short malgré le froid, les yeux brillants de détresse.
Où elle est ? Je veux savoir où elle est ! Vous lavez donnée à qui ? Pourquoi ne pas me lavoir dit tout de suite ?
Hélène, stupéfaite :
Mais cest vous qui me lavez laissée sans rien dire, et puis vous avez fui
Non, vous nêtes pas celle que je cherchais
Elle pénétra dans lappartement, Hélène désigna la chambre, la jeune fille y entra Apercevant le bébé, elle tomba à genoux, éclata en sanglots. Hélène dut la relever, lui donner du sucre, du thé, la consoler.
Entre deux hoquets, la jeune fille avoua son histoire. Elle sappelait Camille, sa fille sappelait Capucine. Amour déçu, études de médecine, famille coupée, un père qui lavait reniée, une mère morte trop tôt. Le père supposé, Laurent, un étudiant rencontré lété dernier à Paris, avait dabord promis monts et merveilles, puis avait disparu du jour au lendemain, parti à Lille sans laisser dadresse.
Sans ressources, sans appui, Camille avait sombré dans le désespoir. La veille, épuisée, accablée sous la charge dun bébé trop lourde pour elle, croyant reconnaître limmeuble de la mère de Laurent, elle sétait trompée dadresse, avait confié lenfant à Hélène en pensant seffondrer ailleurs. Cest sur internet, en écrivant à Laurent quelle découvrit la méprise.
La culpabilité la submergeait. Hélène la rassura, partageant ses propres angoisses, lui proposa même de rester dans lappartement quelque temps. Camille hésita, refusa dabord (« Je nai pas dargent, même pour un studio ! »), mais finit, émue, par accepter. Un toit, au moins, pour réviser et soigner Capucine jusquaux examens.
Le lendemain, la routine reprit avec Capucine qui dormait paisiblement, Camille qui récitait ses fiches, et Hélène qui saffairait, comblée. Au bout de deux semaines, Camille réussit ses examens, trouva des gardes dauxiliaire à la clinique grâce à Hélène. À la fin de lété, elle sinstalla au sixième étage, veillant sur la vieille voisine de Laurent.
Quant à Hélène, elle navait jamais connu des journées aussi remplies, aussi sincèrement heureuses. Et dans ses bras, chaque soir, ce petit souffle chaud, ce miracle impromptu, venait lui rappeler combien la vie pouvait surprendre et offrir, parfois, ce quon nosait plus espérer.