C’est l’enfant de Pierre…

Cest lenfant dEtienne…

Cette histoire étrange se déroula à Lyon, dans un appartement refait à neuf au quatrième étage dun immeuble moderne. Là vivait une jeune retraitée active et solitaire, une femme prénommée Solange.

Sa vie roulait sur des rails bien huilés, sans aucun préambule à lextraordinaire ou au sensationnel. Pension, petits boulots, amies avec qui siroter un café serré, visites chez les petits-enfants à Annecy, sans oublier laide quotidienne accordée à la mère âgée, recluse au cinquième étage dans une maison voisine.

Ce jour-là était comme les autres.

Au matin, Solange appela sa mère pour prendre des nouvelles.

Une journée lambda, un samedi. Solange, qui travaillait encore à la retraite, faisait des gardes à la réception dune clinique privée de la Croix-Rousse, répondant au téléphone, prenant des rendez-vous, notant des messages.

Et ce jour-ci ? Le programme banal : cuisiner et grimper les deux cours pour voir sa mère un rituel dont elle se serait bien passée, soupirant chaque fois devant les marches dépourvues dascenseur.

Cest que, pour une femme comme Solange, monter jusquau cinquième, préparer un plat pour deux, trouver du pain complet pour sa mère et surtout écouter les éternelles plaintes sur ses douleurs (chaque souffrance, chaque pic, chaque zone du corps, racontés, commentés, réinterprétés à linfini), cétait devenu un marathon à la française. Les diagnostics étaient brassés, comparés, enrichis des expériences des voisines et des paroles de médecins télévisés.

Toutefois, les conseils avisés de Solange, forte de quarante ans de bloc opératoire à lhôpital Édouard-Herriot, étaient systématiquement rejetés comme si elle nétait quune initiée de province, ignorant la médecine dans toute sa splendeur maternelle.

Alors, ton bistouri, tu en fais quoi ?

Bah, ce nest pas bien grave une journée comme une autre.

Il fallait aussi passer à la supérette, histoire dacheter un camembert bien fait et une baguette, puis déposer le sac poubelle dans lentrée. Solange, devant le miroir du couloir, rafraîchit sa coiffure gris-cendré et profita de la lumière douce pour souligner ses lèvres dun trait rubis. Elle avait ses rides à la française juste comme il faut des pattes doie, mais rien de dramatique. Son visage rond, ses courtes boucles argent, les grandes boucles doreille quelle ne quittait plus : tout était franc, rassurant, même ses joues un brin descendues lui donnaient un air affectueux.

« Il faut rappeler de prendre du pain de seigle et du beurre doux pour Maman », pensa-t-elle, crayon à la main, quand on sonna à la porte.

Limmeuble avait un interphone. Qui pouvait bien venir à limproviste, à cette heure-ci ? Tatie Simone du cinquième, peut-être, avec qui Solange prenait parfois un thé.

Sans attendre, Solange ouvrit, le tube de rouge à lèvres encore dans la paume.

Devant elle se dressait une jeune fille blonde aux yeux pâles, queue-de-cheval, marinière rayée, longue veste noire et jeans, un sac à dos jeté à lépaule. Mais ce que la mémoire de Solange retiendrait, cest surtout le visage tendu de la fille, ses pommettes crispées, et surtout le bébé dans une couverture caramel.

Un regard fuyant, un souffle profond, un pas rapide, puis le bébé fut pressé entre les bras de Solange. Une phrase, courte, tranchante :

Cest pour vous !

Sans vraiment comprendre, Solange attrapa le bébé, tient son rouge à lèvres maladroitement. Elle sentit le poids, baissa les yeux Mon Dieu, cest un vrai bébé !

En levant la tête, la jeune fille descendait déjà les escaliers.

Solange savança sur le palier, encore abasourdie pourquoi vient-on de lui remettre un bébé ?

Cest lenfant dEtienne, moi faut que jétudie la jeune fille filait déjà, ses semelles résonnaient sur les marches.

La porte du hall claqua.

Voilà juste ça.

Solange attendit un peu, le cœur battant, guettant le retour de la jeune fille. Puis elle rentra, posa le bébé à lintérieur, jeta un œil au sac poubelle et pensa, étrangement : « Ne pas oublier la poubelle en partant chez Maman ».

Il y avait aussi un autre sac, déposé à son insu par la visiteuse.

Ce nest que plus tard, bien plus tard, que la stupeur la cueillit.

Mon Dieu ! Cest cest bel et bien un vrai bébé ! Qua-t-elle dit ? Lenfant dEtienne ?

A-t-elle vraiment dit Etienne ?

Solange, bébé dans les bras, gagna le salon et sassit sur son canapé. La fille avait bien dit : Etienne. Mais qui, diable, est cet Etienne ?

Elle navait quun fils, Paul, marié, père de deux enfants qui vivaient en banlieue annécienne. Son mari, Jean-François, était parti depuis cinq ans.

Rien ne collait…Mais voilà que le nourrisson sagite soudain. Ouf !

Avec précaution, Solange installa le bébé sur le canapé et déplia la couverture. Un pyjama en jersey beige, et une petite fille minuscule, toute de douceur, une tétine grenouille accrochée aux lèvres. Elle navait pas un mois, cette enfant…

Doucement, mon petit cœur… caressa Solange, fascinée, en la voyant déjà replonger dans le sommeil.

Elle se dit quil faudrait vérifier dans le sac inconnu. Deux biberons, une boîte de lait en poudre, un paquet de couches, des habits neufs.

Inconsciemment, Solange restait figée dans lattente : la jeune fille allait revenir, cétait certain, récupérer son bébé, sexcuser, et tout nétait que parenthèse. Poubelle, courses, visite chez Maman…

Solange termina même son maquillage, guetta la silhouette de la jeune fille par la fenêtre.

Mais rien. Était-ce seulement réel ? Quelle histoire absurde !

Le bébé commença à pleurer. Elle hésita. Fallait-il la changer, la nourrir ? Avait-elle le droit de faire quoi que ce soit ?

Hésitations, allers-retours vers la fenêtre. À la fin, impossible dattendre : elle déshabilla la petite. Sous le pyjama, un mini-body, tout rose.

Une fille.

Soudain, le vertige de la responsabilité lui tomba dessus : quelquun venait dabandonner son enfant sur son palier ! Au nom dEtienne…

Et si ?

Paul avait eu une jeunesse pleine daventures. Elle lavait sermonné plus dune fois à propos de ses conquêtes, surtout avant son mariage. Mais il paraissait heureux à présent, père de famille presque sage. Ceci dit sait-on jamais ?

Allez, ma belle, changeons ça, sèche tes larmes…

Mon Dieu ! Sa propre mère pourrait-elle abandonner son bébé ainsi ?

Même si le cerveau peinait à ordonner ces pensées, ses mains, elles, navaient rien oublié : le change fut fait avec adresse, body remis, la fillette toute emmitouflée portée jusquà la cuisine pour la préparation du biberon.

Alors, la sonnerie du téléphone retentit. Difficile dy répondre, bébé dans un bras.

Tu ne réponds pas ? simpatienta Maman.

Si, si, je suis là. Tu veux quoi, Maman ?

Tu es à la superette ?

Pas encore.

Jaurais voulu des poires, mais pas celles de la dernière fois, celles davant Plus rouges, bien juteuses, tu vois

Oui, Maman, jai bien compris.

Noublie pas. Et le pain, et puis Oh, tu regardes la télé, toi ? Éteins tout et file, on te volera le pain frais !

Le bébé gigotait, gazouillait. Solange prépara la dose, testa la température sur sa main, passa la bouteille sous leau froide.

Mais elle narrêta pas dhésiter : fallait-il vraiment appeler le 112 ? Et si Paul était le père ? En observant la petite, elle lui trouva un air de famille avec sa petite-fille, Juliette.

Ça finirait en drame, alors. Sa belle-fille ne lui pardonnerait jamais, les enfants seraient blessés.

Bois, ma mignonne, bois… la fillette téta avec un plaisir contagieux, paupières lourdes de bonheur. Solange sémerveilla : la maternité nétait jamais loin.

Plus tard, elle laissa sendormir la petite, létendit précautionneusement, composa le numéro de Paul. Répondeur.

Comme cétait frustrant

Finalement, elle décida de temporiser. Pas question de bouleverser son fils pour une supposition, ni de jeter aux autorités un bébé peut-être lié à sa famille. Elle espérait encore la jeune fille repentie.

À Maman, mieux valait ne rien dire les exclamations, présages funestes et conseils effarés, non merci !

Elle appela son petit-fils Pierre, apprit que Paul était au fond de la campagne pour étendre des canalisations, sans la moindre couverture réseau, et ne rentrerait que dans deux jours. Mais il appelait tous les soirs ; tout allait bien.

Vous auriez pu me prévenir ! grogna-t-elle ensuite, vainement.

Son fils avait la bougeotte, certes, mais en cet instant, elle avait besoin de lui plus que jamais.

Un appel à sa belle-fille, Lucie, qui promit de demander à Paul de la rappeler durgence.

Quelque chose de grave ? sinquiéta Lucie.

Non, mais cest important. Fais-lui savoir…

En parallèle, elle raconta tout un bobard à sa mère, histoire de gagner du temps.

Jai une entorse maman, je ne pourrai pas monter aujourdhui. Mais tas du pot-au-feu dans le frigo !
Sa mère soupira, questionna, menaça descalader elle-même les cinq étages Finalement, elle rappela cinq fois dans la journée.

Après cet appel, soulagée, Solange troqua son pantalon blanc pour une robe légère, vint sasseoir près du bébé et, sereine, commença à réfléchir.

Peut-être bien quelle avait été insensée en acceptant de garder cette fillette, comme on abandonne parfois des tout-petits sur un seuil en France. Mais un mélange de peur pour Paul (même sil nétait pas Etienne) et de lassitude face à la procédure policière la retinrent de composer le 112. Et puis, quelque chose dans le regard de la jeune fille la hantait : du désespoir, de la colère, de lespérance.

Mais il fallait bien en parler à quelquun. Qui dautre que son amie Claire ?

Claire, tu ne vas pas y croire, on ma refilé un bébé…

Claire, du genre cartésienne, la rationnelle, sempara du dossier façon détective, et promit de passer après le boulot.

Pas de panique, on va faire clair. Surtout, ne temballe pas avec les gendarmes. Il faut dabord trouver ce fameux Etienne.

Mais Claire, je ne connais pas de tel voisin !

Cest le seul Etienne de limmeuble ?

Limmeuble est immense, une cinquantaine de familles, tu penses. Peut-être sest-elle trompée détage ?

Cest plausible. Mais vérifie avec Paul, ton fils.

Jusquau soir, Solange soccupa de la fillette, farfouilla dans les sites de conseils maternels, fit massage, toilette, câlins, et même une petite chanson de Vincent Delerm a capella.

Comment va la cheville ? rappela sa mère.

Solange promit de passer dès le lendemain.

Claire passa la voir, inspecta les vêtements de la fillette. Puis, décidée, fila de porte en porte, prétextant un mystérieux courrier pour Etienne

Jai une piste ! annonça-t-elle en tapant doucement à la porte.

La fillette dormait enfin, mais Claire chuchota, victorieuse.

Il se trouvait quun certain Etienne vivait bien deux étages au-dessus, dans le même couloir.

Elle sest probablement trompée de palier ! chuchota Claire. On y va !

Mais sil nest pour rien ?

On saura le faire parler

Tu crois pas un peu ridicule de débarquer ainsi ?

Claire sobstina. En montant, elles découvrirent une vieille dame voûtée à lorée de la porte.

On voudrait voir Etienne, lança Claire.

Etienne, jeune homme barbu dallure débonnaire, sortit du fond.

Bonjour, vous venez pour la tablette ?

Non en fait, voilà, Solange a reçu par erreur votre enfant.

Long silence. Il les regarda, sidéré.

Un enfant ? Mais je nai pas denfant !

Le seul Etienne de limmeuble, cest vous insista Claire.

Mais cest impossible. Je ne connais pas cette histoire.

Solange, plus douce, raconta lépisode. Etienne, lui, secouait la tête.

Je travaille à la maison, je ne vois personne Non, je ne comprends pas, vous devez vous tromper.

Vraiment aucune relation dans le quartier, disons, vers la fin de lété passé ?
Non, à part ma connexion fibre, rien rit-il doucement.

Solange et Claire, confuses, redescendirent. Etienne, geek professionnel, leur offrit son aide pour faire circuler la photo sur Internet, à la recherche dune mère égarée. Elles déclinèrent.

Je ne pense pas quil mentait souffla Solange, une fois dehors.

Sans réponse de Paul et après un message plein de péripéties domestiques de Lucie, Solange seffondra sur son canapé, bébé sur lépaule. Elle allait se résoudre à appeler la police.

Mais en sendormant, limage de la jeune fille réapparut dans son sommeil peur, incertitudes, prière désespérée au fond des yeux. Quel serait le sort de cette fillette si Solange composait le 112 ?

La nuit fut longue. Solange se réveillait à chaque bruit du bébé, préparait le biberon, berçait, se rendormait, emmitouflée contre la douceur chaude de la petite.

Le matin, téléphone. Maman, linfatigable, voulait savoir si elle viendrait.

Oui, Maman

Noublie pas les poires, ni le bon pain, ni et la litanie reprit.

Cette fois, Solange se sentit mère, vraie, quand elle accrocha la petite dans une grande écharpe, comme les Lyonnaises, et traversa la place du marché. Pour une fois, lexpérience lui plut ne plus être seule à pousser son chariot.

Restait le cinquième étage.

Quest-ce que cest que ça ? sétonna sa mère.

Ce nest pas un quoi, cest un qui, maman ! Tiens, prends les courses dit-elle en déposant le paquet, puis la fillette dans le lit du salon.

Doù elle sort ?

Nadège Simon ma demandé de la dépanner avec sa petite-fille, elle est chez le coiffeur, je la garde, jen ai pour une heure…

Et ta cheville ?

Elle va mieux

Toutes deux admiraient la fillette. Ce jour-là, la mère de Solange oublia totalement dévoquer ses douleurs.

Regarde-moi ces petites mains, comme elles agrippent le doigt… Et elle sappelle ?

Je ne sais pas. Une heure, tu comprends, je nai pas demandé.

Eh bien, ma fille, comment peut-on garder un enfant sans connaître son nom ?

Sur le chemin du retour, Solange se surprit à réfléchir à un prénom pourquoi pas Pauline, Madeleine, Louise ? Peut-être la mère la-t-elle nommée ainsi ?

De retour, un sms : Paul était en ligne !

Maman, de quoi tu me parles ? Je suis marié ! Il faillit sétrangler en entendant notre histoire.

Mais on ma laissé un bébé, et puis et puis je me suis dit : « Et si Etienne, cétait toi sous un faux nom ? »

Non, maman. Je mappelle Paul, cest noté sur tes papiers. Appelle la police, tout de suite. Tu veux que jappelle moi-même ?

Non, cest bon. Elle a faim, de toute façon, la petite. Il faut bien lui donner à manger et puis on a flâné, jai racheté du lait tout frais.

Maman ! Police, tout de suite, sans blague. Tu me fais peur !

Cest bon, mon petit. Jai juste trop cogité Mais la fillette est adorable suis bêtement attendrie. Bon, Lucie ma demandé de vérifier la lessive de Pierre à lécole aussi »

Sérieux, tu devrais prendre le fils de la voisine en pension ! Je te sens trop branchée bébé

Quelle idée ! Bon, je vais moccuper delle, puis jappelle Claire, et…

Mais Solange se laissa distraire. La fillette réclamait, il fallait laver, donner le biberon… et se dire quil faudrait, finalement, la remettre quelque part : une PMI, lhôpital Debrousse ? Une grippe, nimporte quoi Elle se reprit. Paul avait raison.

Mais, curieusement, ces journées navaient jamais été aussi pleines et belles.

Elles sendormirent toutes deux, rassasiées, la petite blottie contre la main de Solange.

Le réveil fut brutal : quelquun sonnait à la porte avec insistance.

Prise dun mauvais pressentiment, Solange regarda par le judas, ouvrit, et fut foudroyée.

Sur le seuil se tenait la jeune fille, hagarde, fine, en t-shirt et short malgré la fraîcheur, la respiration coupée, tout son chignon défait.

Où est-elle ? Que lui avez-vous fait ? Pourquoi navez-vous rien dit ?

De quoi tu parles ?

Que ce nétait pas vous la bonne avoua la fille, tout à trac.

Peut-être parce que cest bien ici quelle est, fit ironiquement Solange, vous êtes partie si vite que je nai pas compris

Mais alors, vous savez où elle est ? Vous savez, hein ? Ses yeux suppliaient, tourbillonnant de panique.

Solange ouvrit la porte, la fit entrer. La fille se rua dans la chambre, vit la fillette, tendit le bras puis seffondra en pleurs sur le tapis. Il fallut la relever, lui donner de leau, un morceau de chocolat, puis du thé.

Mange, sinon tu vas tomber dans les pommes, ordonna Solange, infirmière à la rescousse.

Au bout dun moment, la jeune fille raconta tout. Elle sappelait Amandine, la fillette : Eugénie.

Cétait presque triste comme un roman de Balzac, ou dun bulletin générationnel. Très jeune, originaire dun village perdu de lArdèche, Amandine était venue étudier à la même école dinfirmière que Solange, autrefois. Tout ça à cause dun coup de foudre, lété dernier, avec un étudiant lyonnais prénommé Etienne. Elle navait vu son appartement du 21, rue Victor-Hugo, quune seule fois.

Etienne, qui lui avait promis monts et merveilles une famille, une reconnaissance, une aide de « sa maman ». Mais après le Nouvel An, plus rien. Numéro bloqué. Loin de son village, Amandine sétait retrouvée seule, enceinte, soutenue seulement par une tante un peu pingre. Impossible de retourner à la cité U, impossible de se débrouiller sans argent, sa colocataire la mit à la porte… Enfin, les photos sur les réseaux la montraient, lui, Etienne, déjà accompagné dune autre, radieux.

Désemparée, épuisée, Amandine marcha comme en rêve (ou en cauchemar), confondit de rue, de numéro persuadée de remettre Eugénie à la mère du père. Elle courut jusquau terminus de bus, fondit en larmes, tenta détudier. Le matin venu, après quelques messages incroyablement froids de la part dEtienne, elle comprit que le bébé ne se trouvait pas chez la bonne personne.

Désespérée, elle courut à travers la ville, sursauta devant chaque porte, arriva enfin chez Solange.

Je croyais vous reconnaître, dit-elle, la gorge carpée. Sur les photos, vous ressemblez à sa mère. La coupe de cheveux, cette façon Pardon, pardon, je deviens folle !

Tu sais, on dit quabandonner un chef-dœuvre, cest le comble de la bêtise. Je narrêtais pas dy penser en regardant ta petite Contente que tu sois revenue. Maintenant, que vas-tu faire ? Retourner chez Etienne, sa mère ?

Non ! Plus jamais, secoue Amandine en sanglotant, jai cru y perdre la tête. Je retourne en cité U pour linstant. Ma tante finira bien par maider.

Tu restes au moins pour la nuit, coupa Solange, on verra demain.

Mais je nai pas dargent pour louer une chambre.

Pourquoi ne pas rester ici, au moins pour finir ton mois et réussir ton partiel ? Jai de la place, tu ne dérangeras pas.

Peut-être Mon examen est après-demain, mais…

Cest entendu, va te reposer. On parlera plus tard.

Amandine, épuisée, sombra dans le sommeil profond dans le grand fauteuil, Eugénie tout près.

Solange, chuchotant dans lappareil, appela Claire :

Ce nest pas Paul, il ma appelée. Ni le voisin dau-dessus. Imagine, la mère est revenue ! Quon ait attendu la police Je suis contente de ne pas lavoir fait, tu sais.

***

Le lait na pas manqué. Lexamen fut validé haut la main. Maintenant, Amandine montait souvent voir la mère de Solange pour vérifier « la tension », reçue avec respect.

Cest quelle est instruite, la demoiselle ! disait la vieille dame en lui obéissant.

Avec le temps, Solange lui trouva des remplacements dans un cabinet dinfirmières à Lyon. Et le voisin Etienne convint, un jour, que sa grand-mère avait vraiment besoin de soins Amandine sen chargea.

A lautomne, elle sinstalla même chez la grand-mère du sixième, Eugénie sous le bras, pour veiller sur la santé dautrui et réparer celle de son propre cœur, réécrivant patiemment son destin, à la Française.

***Et un soir, tandis que Solange préparait une soupe de légumes bien chaude, la petite Eugénie endormie sur sa poitrine, Amandine vint sasseoir près delle, un sourire prudent sur les lèvres.

Je crois quici, on renaît, murmura-t-elle.

Solange écouta le vent du couloir et, sans trop y croire, étira la main vers elle.

On renaît tous un peu quand on soffre une famille sans lavoir prévue, dit Solange. Regarde-moi, je me découvre des talents de grand-mère improvisée.

Un éclat de rire discret se glissa entre elles, réveillant lenfant dun bâillement de chaton. Elles échangèrent un regard complice, ce genre de regard qui dit « nous avons traversé quelque chose, et cest notre secret ».

À cet instant précis, Solange comprit que, parfois, la vie vient déposer des miracles sur le palier, même enveloppés de fatigue et de doute. Dans lodeur du camembert fondu, entre une berceuse et le bruit lointain de la ville, grandissait quelque chose de simple et doux: une petite tribu, faite de fragilités, defforts, et dinstants rapiécés.

Quand le soir tomba sur Lyon, la lumière dorée sur les toits, Solange annula la visite chez Maman dun simple message: « Reste bien au chaud, je reviens demain. » Elle sautorisa à veiller, veiller vraiment, sur cette vie nouvelle qui sorganisait, inattendue et belle.

Peut-être, tu sais, que je vais finir par aimer les surprises, souffla-t-elle à Amandine en bordant Eugénie.

Et dans la douceur retrouvée de lappartement, il sembla à Solange que, désormais, la solitude lavait quittée pour de bon.

Demain, il y aurait le marché, les poires, des réveils trop matinaux, des chagrins, des éclats de rire, des biberons et peut-être même qui sait? un avenir qui, pour une fois, frappe à la bonne porte.

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