C’est à toi de présenter tes excuses

Vous avez acheté un appartement à crédit ? sexclama Jeanne, la voix vibrante denthousiasme. Mais cest formidable, ma fille ! Vraiment, cest merveilleux !

Laurence éclata de rire à lautre bout du fil, et Jeanne perçut la voix de son gendre dans le fond.

Maman, baisse un peu, on tentend dans tout limmeuble…
Quils entendent ! sourit Jeanne, espiègle. Quand-est-ce quon peut venir voir ? Aujourdhui ? Demain ? Je ferai ma fameuse tarte aux pommes, celle quAlexis adore.

Laurence hésita, marquant un bref silence.

Viens samedi, on aura fini de poser les meubles.

Samedi, Jeanne se tenait au milieu du salon lumineux et tournait lentement sur elle-même, détaillant les plafonds hauts, les larges fenêtres et la peinture fraîche. Limmeuble sentait la laque et le bois neuf.

Tu te rends compte comme la cuisine est grande ? Laurence entraîna sa mère vers le couloir. Et le balcon est vitré, on pourra y mettre la poussette après la naissance.
Cest splendide, souffla Jeanne en posant la paume sur le mur. Alexis, tu as assuré !

Le gendre esquissa un sourire en haussant les épaules.

On fait de notre mieux, madame Jeanne.

Au déjeuner, Jeanne se resservit une part de tarte et finit par dire ce qui lui brûlait les lèvres depuis le matin.

Je me suis tant fait de souci pour vous, vous nimaginez pas. Laurence, enceinte de sept mois, et vous dans une location précaire où la propriétaire pouvait vous mettre dehors à tout moment Ce nétait pas tenable !

Laurence jeta un coup dœil à Alexis. Jeanne remarqua les lèvres pincées de sa fille.

Maman, on sest toujours débrouillés.
Tu ten sortais, Jeanne posa sa fourchette. Mais moi, je ne dormais plus, à imaginer tout ce qui pouvait arriver. Lenfant a besoin de stabilité, dun vrai foyer.

Alexis toussota, déplaçant son assiette.

Les mensualités sont costaudes, il faut lavouer. Mais on a fait nos calculs.
Costaudes ? Jeanne fronça les sourcils.
Suffisantes, répondit vite Laurence. Pour Paris, cest les prix.

Jeanne observa sa fille, ses épaules tendues, le regard dAlexis fixé sur la nappe. Elle comprit quils étaient inquiets, mais trop fiers pour ladmettre.

Écoutez-moi bien, dit Jeanne avec fermeté. Je vais aider, cest non-négociable. Les parents dAlexis peuvent aussi donner un coup de main, non ?
Ils lont promis, acquiesça Alexis. Maman enverra ce quelle pourra chaque mois.
Tu vois ! Jeanne se redressa. Vous allez y arriver. Ensemble, cest ça le plus important.

Laurence esquissa un sourire pâle, mais Jeanne lut linquiétude dans son regard.

Arthur est né en mars, gros bébé vigoureux, bruyant et en pleine santé. Jeanne venait chaque semaine : elle préparait des potages, lavait les langes, promenait son petit-fils dans la poussette rutilante autour du square de la résidence.

Petit à petit, la vie reprit son rythme. Alexis reçut une promotion, et Laurence parla bientôt dagrandir la famille.

Deux ans plus tard, la petite Solène vit le jour et lappartement se remplit à nouveau de rires denfants, de jouets répandus au sol, de nuits entrecoupées de pleurs. Jeanne regardait sa fille, les yeux brillant de joie, et son cœur se réchauffait ; tout semblait se mettre en place.

Jusquau jour où Alexis fut licencié.

Jeanne ne lapprit pas tout de suite. Laurence éludait ses questions, prétendait que tout allait bien, quils étaient juste un peu fatigués. Mais la vérité éclata un après-midi, quand Jeanne arriva à limproviste et trouva Laurence en pleurs au milieu de factures empilées.

On ny arrive plus, maman, chuchota Laurence. Trois mois de retard. La banque appelle tous les jours.

Jeanne fit ce quelle put, réuni de largent chez les proches, les amis, mais cela ne suffisait pas. Les parents dAlexis, eux aussi en difficultés après la maladie du père, ne purent pas aider davantage.

Six mois après, on leur reprit lappartement

Un soir, chez son amie Océane, Jeanne narrivait pas à toucher à son thé.

Ils vivent à quatre dans un F1, tu imagines ? souffla Jeanne, crispée sur sa tasse. Arthur a quatre ans, Solène deux… Ils nont pas de place pour grandir, ils dorment presque les uns sur les autres ! Quatre dans une seule pièce !

Océane secoua la tête.

Cest affreux, Jeanne…
Jai voulu les rassurer ! Jeanne essuya ses joues. Jai promis daider. Mais que puis-je faire avec ma retraite minable, mes petits boulots ? Cest moi qui leur ai fait croire que ça irait !
Tu ne pouvais pas savoir comment les choses tourneraient.
Ça change quelque chose, ça ? Ce nest pas plus facile pour Laurence, ou pour les enfants ?

Jeanne prit sa tête entre les mains. Elle avait cru que la vie de sa fille saméliorait. Maintenant, cétait pire quavant : deux enfants dans un minuscule logement.

Le temps a passé.

Laurence et Alexis finirent par rembourser la banque en totalité. Cétait la première bonne nouvelle depuis longtemps.

Et maintenant ? demanda Jeanne.
On va recommencer, avoua Laurence doucement. Peut-être acheter plus petit cette fois.
Peu importe, répondit Jeanne, même si Laurence ne pouvait la voir. Lessentiel, cest que ce soit à vous.

Encore deux ans sécoulèrent. Arthur eut six ans, et Jeanne vint à son anniversaire les bras chargés dun énorme carton. Trois heures dans les rayons pour dénicher LE jeu de construction avec garage et voitures dont Arthur rêvait depuis Noël.

Mamie ! Arthur sauta au cou de Jeanne. Cest à moi ?
Bien sûr, mon grand ! Jeanne lui ébouriffa les cheveux. Et tiens, regarde ça.

Elle sortit une enveloppe de son sac pour lui glisser dans la main. Arthur louvrit avec un sourire émerveillé.

Combien il y a ?
Mille euros, chuchota Jeanne en saccroupissant à sa hauteur. Cest pour le téléphone dont tu parlais. Comme ça tu peux commencer à économiser. Mamie taidera.

Arthur serra lenveloppe sur sa poitrine et partit montrer ses trésors à Solène. Laurence, debout sur le pas de la cuisine, assistait à la scène silencieusement, mais Jeanne ny prêta pas attention.

Deux semaines plus tard, Jeanne appela son petit-fils. Arthur répondit au bout de la troisième sonnerie.

Allô, mamie !
Bonjour mon chéri, comment ça va ?
Super bien ! sexclama-t-il. Maman ma acheté des habits pour lété, des shorts, des T-shirts, et des baskets qui brillent dans le noir !

Jeanne eut un doute.

Mais doù viennent ces habits ? Tes parents ont trouvé de largent ?
Maman a pris ceux que tu mas donnés, répondit-il sans malice. Maman a dit quon verra plus tard pour le téléphone, les vêtements étaient plus importants.

Jeanne resta un moment loreille collée au téléphone, submergée de colère et dun sentiment dinjustice.

Passe-moi ta maman, demanda-t-elle dune voix cassée.
Elle est occupée.
Daccord, mon chéri. À bientôt.

Jeanne raccrocha et resta assise, très droite, pendant de longues minutes. Elle savait ce quelle avait à faire.

Le lendemain matin, Jeanne débarqua chez Laurence.

Mais comment as-tu pu ?! sindigna-t-elle. Cet argent, je lavais donné à Arthur ! À LUI, pas à toi !

Laurence ferma les yeux de fatigue.

Calme-toi, maman.
Quoi ?! Lenfant rêvait de ce téléphone ! Je lui ai donné pour ça ! Et toi, tu as tout pris !

Laurence afficha un visage de marbre.

Jai fait ce que jestimais juste.
Juste ? Jeanne suffoquait de rage. Dépenser largent des autres dans des shorts ?
Il avait besoin dhabits dété, répondit calmement Laurence. On navait pas un sou de plus.
Tu aurais pu men parler ! Tu aurais pu demander mon avis !
Non, maman, Laurence balaya la proposition. Chez moi, jutilise largent comme je veux, ça ne te regarde pas.
Ah non ?! Ça ne me concerne pas, la façon dont vous gérez largent ? Alors que vous avez déjà perdu un appartement, incapables de finir le crédit ! Vous êtes ingérables, tous les deux !

Laurence pâlit mais garda le silence.

Et maintenant, tu prends largent réservé à ton fils ! Cest honteux ! Tu déshonores la famille !
Sors, maman, murmura Laurence. Sil te plaît, sors.

Jeanne se retourna et claqua la porte. Bouillonnante, elle pensait : « Elle verra, Laurence, elle finira bien par revenir sexcuser »

Mais un mois passa sans nouvelles. Laurence ne rappela pas, ne répondit à aucun message.

Jeanne se retrouva encore une fois chez Océane, triturant un coin de serviette.

Elle ma rayée de sa vie, sanglota Jeanne. Ma propre fille ! Je ne vois plus mes petits-enfants, elle ne répond même plus.

Océane remplit doucement sa tasse.

Tu lui as dit quoi, ce jour-là ?
Ce que je pense ! Jeanne releva la tête. Quils ne savent pas gérer, quils sont irresponsables ! Et cest faux ?

Océane observa la pluie à la fenêtre, songeuse.

Tu as offert cet argent à Arthur ?
Oui, cétait un cadeau.
Un cadeau, cest donné, répondit Océane. Après, ça ne tappartient plus.
Mais cétait exprès pour le téléphone !
Ils ont acheté des vêtements, haussa-t-elle les épaules. Il fallait habiller lenfant pour lété, cétait ça la priorité.

Jeanne ouvrit la bouche, mais Océane larrêta dun geste.

Et pour lappartement, tu naurais pas dû leur rappeler ça. Ils ont galéré pendant des années, sans jamais baisser les bras. Et tu leur as jeté à la figure leur échec.
Mais cétait par amour, pour les protéger, souffla Jeanne, dépitée.
Sans doute, admit Océane. Mais au final tu les as blessés. Peut-être que tu pourrais lappeler la première ? Lui présenter tes excuses ?

Jeanne serra les lèvres et détourna la tête. Non. Elle était laînée ; elle avait agi avec le cœur.

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