Il suffit dêtre convenable
Bon, alors cest entendu, ma petite Camille ! gazouillait tante Sylvie, tamponnant ses lèvres avec une serviette en papier, toute maculée dune tache de crème grasse du gâteau préparé par Camille Martin pour loccasion. On se retrouve chez toi le cinq mai ! Japporterai mes fameuses saucisses marinées, recette maison, et toi, ma belle, tu prépareras un bon plat chaud. On fête quand même ton anniversaire ! Il y aura du beau monde, les collègues de Jérôme, ce sont des gens sérieux. Il faut les recevoir correctement.
Camille, les doigts serrés sur une tasse de thé refroidi, hocha la tête sans enthousiasme face à sa belle-tante. Ses pensées dérivaient vers son rapport trimestriel à rendre le lendemain, le beurre absent du frigo, le dos de Marc son mari de nouveau douloureux, et le patch à acheter. Elle pensait à tout, sauf à ce que disait tante Sylvie, qui, de sa voix infatigable, réajustait son foulard parme avec des airs de générale, tout en jetant des regards inspirés vers la fenêtre, comme si elle posait déjà les assiettes sur la future table.
Vingt personnes, pas moins, reprit linvitée. Tu y arriveras, ma petite Camille, tu es douée ! Rappelle-toi ce que tu avais fait au mariage de Juliette ! On sest tous régalés ! Là, ce sera pareil. Et moi, je tassisterai. Je commanderai, bien sûr.
Elle éclata dun rire bref, sec, qui rappelait laboiement dun petit chien.
Camille sourit. Parce quil le fallait. Parce que tante Sylvie était de la famille de Jérôme, le gendre, mari de Juliette, leur unique fille. Parce que les disputes de famille, il valait mieux les éviter. Parce quelle avait toujours fait ainsi sourire et acquiescer.
Daccord, cest entendu, répondit-elle simplement.
Tante Sylvie partit à vingt heures trente, repue et satisfaite. Camille, une fois la porte refermée, sy adossa longuement. Dans lentrée flottait le parfum dune autre, sucré et trop soutenu. Dans le salon, Marc laissait ronronner la télévision le sempiternel documentaire de pêche, sans avoir bougé pour saluer.
Elle est partie ? lança-t-il, sans détourner les yeux de lécran.
Oui, cest fini.
Elle voulait quoi, au juste ?
Camille rejoignit la cuisine et commença à laver les tasses. Leau brûlante lui mordait les mains, mais elle ne reculait pas.
On va faire la fête, expliqua-t-elle. Ici, le cinq mai.
Chez nous ? Quelle fête ?
Mon anniversaire. Et puis quelque chose pour Jérôme et son travail.
Le brouhaha indistinct du salon retomba, remplacé par la monotonie du programme de pêche.
Camille essuya ses mains sur une vieille serviette, ornée de coqs décolorés, achetée vingt ans plus tôt sur le marché et quelle navait jamais pu jeter. En la regardant, elle pensa : voilà, je suis comme ça, décolorée, accrochée à mon clou, à attendre quon me frotte dessus avant dêtre oubliée.
Elle chassa cette pensée et chercha du regard ce quil restait dans le frigo.
Camille Martin allait avoir cinquante ans dans dix jours. Un chiffre rond. Le fameux cap. Sur ces trente-cinq dernières années dont elle gardait une mémoire claire, elle ne se rappelait pas une journée quelle aurait consacrée à elle seule. Jamais pour son mari, sa fille, sa mère disparue cinq ans auparavant pour qui elle préparait chaque week-end un pot-au-feu , ou sa belle-mère exigeante habitant lautre côté du périph. Jamais pour elle.
Elle était comptable dans une entreprise de BTP. Vingt-deux ans, même bureau. Collègues respectueux, chef satisfait mais pas plus davancement à quoi bon, Camille assume déjà tout. Jamais une plainte, jamais de soucis. Elle gère.
À la maison, la même routine. Marc avait cinquante-quatre ans, travaillait comme technicien dans une usine quil naimait pas, mais il attendait la retraite. Chez lui, il se reposait. Cela voulait dire : canapé, télé, garage de temps en temps. Camille soccupait de tout : repas, courses, ménage, paiement des factures. Recevoir les invités, cétait elle aussi. Marc refusait dy participer, cétait comme ça, devenu la bande-son de leur vie, un bourdonnement quon finit par ne plus entendre.
Juliette, leur fille, sétait mariée quatre ans plus tôt. Son mari, Jérôme, était un gars bien, travailleur, mais la famille, compliquée. Sa mère morte, père dans le Nord, mais tante Sylvie suffisait à remplir toute la place. Dominante, tonitruante, habituée à ce quon suive ses directives. Elle méprisait Camille, non pour quelque faute, mais pour sa discrétion et sa docilité une nature quelle jugeait faite pour être commandée, pas estimée.
Juliette aimait sa mère, mais Jérôme davantage, cétait normal. Quand il fallait trancher entre le confort de sa mère et la paix de Jérôme, elle choisissait son mari, discrètement, sans drame.
Voilà comment Camille vivait. Dans un appartement de trois pièces, au neuvième étage dun immeuble à Créteil, quartier des Bleuets, les HLM semblables, cour après cour, seuls les arbres échappant au système. Elle vivait, sans se plaindre, car à qui, pourquoi ?
Après le départ de tante Sylvie, elle resta encore une heure à éplucher la liste des courses pour vingt personnes. La note était vertigineuse. En lisant les chiffres notés au dos dun vieux ticket, elle sentit son cœur se serrer. Pas de douleur, juste une oppression, comme si une brique lécrasait.
Elle éteignit la lumière de la cuisine et alla se coucher.
Les neuf jours qui suivirent furent ce quelle appelait les galères davant-fête. À se convaincre daider la famille, de faire un bel événement. Mais au bout de trois jours, les convictions seffritèrent.
Levé à six heures, pour préparer les courses, lancer la décongélation, appeler lépicerie pour la livraison. Journée entière au bureau, le rapport trimestriel nattendant pas. Après, achats : bocaux lourds, bouteilles, semoule, viande à trimballer neuf étages, le monte-charge étant souvent en panne. Arrivée à la maison, elle cuisait, nettoyait en un éclair, couchée vers une heure, parfois deux, réveillée à six.
Marc voyait, sans voir. Il demanda un jour sil fallait aider. Elle répondit : ça va aller. Soulagement visible, il retourna à ses emails.
Juliette lappela un mercredi, voulant savoir si tout était prêt, répéta que tante Sylvie sinquiétait pour les entrées, le plat principal. Camille eut le courage de demander : Tu pourrais, au moins, faire les salades ? Cest difficile. Silence dune seconde. Maman, tu sais, avec le boulot On viendra aider à mettre la table Ce qui voulait dire transvaser les plats. Camille comprit, ne répondit rien.
À deux jours de la fête, Camille lavait les vitres, car tante Sylvie avait laissé entendre, la fois précédente, que les rebords étaient poussiéreux. Juchée sur un tabouret, elle pensait que la dernière fois quelle avait fait cet effort, cétait il y a huit ans, pour la visite de sa mère. Jamais pour elle-même.
Son pied glissa, elle eut un vertige, se rattrapa à temps. Le cœur battait follement. Assise, haletante, le dos contre le mur, tout résonnait en elle : jambes, tête, nerfs.
Une pensée absurde la traversa : Si je tombais, quest-ce quils diraient ? Oh, mince, comment va-t-on faire pour la fête ?
Ce constat la fit sourire tristement, presque rire. Un rire rauque, étranglé.
Elle termina sa vitre.
La nuit du quatre au cinq mai, Camille dormit trois heures. Le reste du temps, elle cuisina, découpa, dressa. Rôti à la bordelaise, deux salades, terrine de poisson quelle naimait pas, mais que tante Sylvie avait exigée. Chaussons aux choux, pour le cousin Marcel, qui nadmettait pas une fête sans eux. Le gâteau, elle lavait fait la veille, génoise aux griottes son préféré. Le seul geste pour elle-même.
Sept heures : douche et la robe bleue, restée au placard depuis deux ans, précieuse, jamais portée. Devant le miroir : cernes creusés, lèvres sèches, mains brûlées de vaisselle, mais la robe, belle, elle le savait.
Dis donc, tu tes mise sur ton trente et un commenta Marc en traversant le couloir. Bravo.
Cétait tout. Ni tu es belle, ni bon anniversaire, ni ça va ?. Simplement bravo. Et il passa.
Les premiers invités arrivèrent à midi. Tante Sylvie, la première, à onze heures et demie, son énorme sac, sortit ses saucisses, un bocal de cornichons, une boîte de chocolats, posant le tout, avec ostentation. Puis inspection de la cuisine, hochement de tête approbateur.
Tu tes bien donnée, ma petite Camille exactement comme Marc.
Elle pianota aussitôt sur son téléphone.
Bientôt, tous furent là. Vingt-trois au total Camille les compta en sasseyant à la table rallongée dune planche et deux tréteaux, nappée soigneusement repassée à minuit.
Elle observa ces convives, dont elle connaissait réellement à peine six. Les autres : les collègues de Jérôme, les contacts de tante Sylvie. Des étrangers, à sa table, sur des chaises quémandées chez Nadine, la voisine du troisième.
Le premier toast fut pour Marcel, il bafouilla des souvenirs du lycée nayant rien à voir avec elle, mais tout le monde riait. Puis Jérôme leva son verre : On félicite Camille pour ses cinquante ans, elle a assuré ! et tout le monde trinqua, puis il enchaîna sur le succès professionnel de son ami Arnaud, chiffres et titres dont Camille ne comprenait rien.
Puis tante Sylvie sauta sur loccasion pour raconter la carrière dArnaud, puis presque en passant et on noublie pas notre hôtesse, quand même !. Rires. Santé.
Camille souriait. À la tête de table, comme il se doit, elle levait son verre, remerciait, hochant la tête aux compliments. Mais en elle, quelque chose se mettait en mouvement, lentement, comme de leau qui chauffe avant lébullition.
Camille, il manque du sel ! lança une voix au bout de la table.
Elle alla en chercher.
Plus de pain ici ! demanda Marcel.
Elle apporta du pain.
Il ny a pas assez de fourchettes, fit remarquer une inconnue.
Elle alla chercher des fourchettes.
On réclama des charcuteries, des assiettes supplémentaires, de leau gazeuse, absente car Juliette avait oublié den prendre elle courut la chercher sur le balcon.
Camille faisait la navette, de la cuisine à la salle, incapable de rester assise deux minutes. Son assiette, pleine, restait intacte.
Elle tenta de prononcer un toast. Se leva, verre levé. Juliette, à côté, fit de même en la voyant. Mais Tante Sylvie, à cet instant, interrompit tout le monde dune anecdote sur Arnaud. Tous se tournèrent vers elle. Juliette baissa son verre. Camille se rassit. Le toast resta coincé, inexistant.
On dégustait, on complimentait : La terrine fond dans la bouche ! Les chaussons sont divins ! Votre rôti est incroyable ! Camille expliquait la recette, souriait. Ça la touchait, mais pas vraiment. On louait sa cuisine, pas elle. Elle nétait pas lhéroïne du jour, mais le service.
Le temps passa, dehors le soleil de mai brillait, indifférent. Lambiance séchauffa, Arnaud vanta sa promotion, Tante Sylvie riait de son rire aboyeur, Marc discuta pêche et voitures avec Marcel.
Camille, dans la cuisine, préparait le quatrième service du plat chaud. Les mains tremblantes de fatigue, une nuit blanche, la tête un peu légère. Elle déposa le plat, commença à servir.
De la salle, la voix tranchante de tante Sylvie résonna, autoritaire :
Camille ! Tu viens ? Et apporte la crème, il ny en a plus !
Sans ma petite, ni sil te plaît, ni ne te dérange pas. Comme on sadresse à la bonne.
Camille se figea, la cuillère suspendue. Dans la cuisine, le silence était total. Derrière la fenêtre, une branche de platane ondulait.
Clique intérieur. Net. Calme.
Elle posa la cuillère, accrocha soigneusement les maniques près de la cuisinière, sortit le plat, la crème fraîche, et entra dans la salle.
Déposa tout sur la table.
Se redressa.
Excusez-moi, dit-elle, dune voix basse mais posée.
Quelques têtes se tournèrent dans sa direction.
Tante Sylvie continuait sa conversation, Juliette la fixait, surprise, Marc regardait ailleurs.
Excusez-moi, répéta Camille, plus fort.
Cette fois, tante Sylvie tourna la tête, visage fermé, contrarié.
Il y a un problème ? lança-t-elle sèchement.
Camille balaya la table du regard. Les siens, les autres. Son mari, figé. Sa fille, verre à la main, désorientée. Tante Sylvie, raide dans son foulard mauve, satisfaite.
Je voudrais dire quelques mots, prononça Camille. Aujourdhui, cest mon anniversaire. Jai cinquante ans.
On sait, joyeux anniversaire ! sécria quelquun du bout de la table.
Attendez, coupa Camille, ferme.
Le silence tomba, lourd, expectatif. Son cœur battait calmement, étrangement déterminé.
Depuis dix jours, je me suis donnée à la préparation de cette fête. Jai tout acheté, tout préparé, nettoyé vitres et nappes, cherché des chaises. Personne ne ma vraiment aidée. Aujourdhui, je me rends compte que je suis lhôtesse dun repas qui ne ressemble pas à une fête danniversaire, mais à un service dans un restaurant où je nai même pas pu dire un mot. On me demande dapporter la crème comme à une domestique.
Silence cassant. Les gens ne savaient plus où regarder.
Camille, quest-ce qui te prend ? souffla Marc, gêné.
Maman chuchota Juliette.
Tante Sylvie inspira pour répliquer, Camille la fixa droit dans les yeux. Elle resta muette.
Je vous demande, sil vous plaît, poursuivit Camille, la voix limpide, de bien vouloir emporter ce que vous avez apporté et de continuer la fête ailleurs. Il y a un café sympa au coin, Le Repos, joffre la suite de la soirée si besoin. Mais ici, dans mon appartement, cest terminé.
Trois secondes de flottement. Puis le brouhaha éclata.
Marcel râla dans sa barbe, un collègue de Jérôme chercha sa veste, Tante Sylvie, le regard noir, ramassa son sac, le bocal de cornichons détail humiliant qui, étrangement, fit sourire Camille.
Juliette vint vers sa mère.
Maman, tu nas pas le droit Tu imagines la tête de tante Sylvie, maintenant
Juliette, coupa Camille, calmement, je taime. Va, sil te plaît.
Sa fille la regarda comme une étrangère. Camille pensa soudain : cest normal. La femme debout ici nétait plus tout à fait celle quelle connaissait.
Marc fut le dernier à quitter la pièce, se stoppant sur le seuil.
Tes tombée sur la tête ? interrogea-t-il, presque curieux.
Non. Je crois, justement, que jai enfin pris la mienne.
Il ne répondit rien, sen alla.
Camille ferma la porte derrière eux, verrouilla. Elle resta dans lentrée, dans un silence épais, apaisant, comme une respiration longtemps retenue. Dehors, des moineaux sagitaient, un portail claqua. Elle était seule. Et cétait comme un souffle libératoire.
Dans le salon, la table charcuterie, salades entamées, pain, verres. Son assiette, pleine. Elle navait pas mangé.
Elle prit son assiette. Ne la réchauffa pas. Elle coupa une tranche de gâteau, versa un vrai thé chaud. Sassit dans la cuisine, en face du gâteau quelle avait fait pour elle.
Derrière la fenêtre, le platane dansait au vent de mai. Les jeunes feuilles luisaient. Camille regarda, mangeant lentement. La viande était bonne. Cétait un fait. Tante Sylvie avait raison, au moins là-dessus.
Puis elle goûta le gâteau. Génoise aérienne, griottes acidulées, crème soyeuse. Elle savourait, sans se presser. Personne pour lui dire Camille, rapporte, rien à prouver. Juste elle et son gâteau.
Pour la première fois, peut-être.
Elle ne pleura pas. Elle avait cru quelle pleurerait, parce que dans les films, ici, on met de la musique triste. Mais non. Cétait autre chose. Quelque chose de très calme, de solide. Comme si elle marchait pour la première fois sur un vrai plancher, pas sur des sables mouvants.
Elle ne consulta son téléphone que deux heures après. Il y avait de nombreux messages. Juliette, trois fois : Maman, appelle, Je ne comprends pas, Tu vas bien ? Marc : Cétait moche. Tante Sylvie, rien, ce qui était mystérieux. Des numéros inconnus, sûrement des invités. Nadine du troisième : Tu pourras ramener les chaises ?
Elle ne répondit quà Nadine : Je les descends demain, désolée pour le dérangement.
À Juliette : Je vais bien. On parlera demain.
Rien pour Marc.
Elle rangea la table, tranquillement, sans colère, tout dans des boîtes, au frigo. Mit la vaisselle à tremper. Porta les chaises à Nadine qui ouvrit la porte en peignoir, la regarda curieuse, mais ne posa pas de question. Intelligente, Nadine.
De retour, Camille prit un bain. Long, moussant, chaud. Fixant une tache sur le plafond trace dun vieux dégât des eaux jamais repeint par Marc comme prévu depuis trois ans. Elle songea : remettre en peinture un plafond et remettre à plus tard sa propre vie, cest la même chose.
Marc rentra à dix heures. Elle lentendit ouvrir, se déchausser, sarrêta à la porte de la chambre où elle lisait.
Tu réalises ce que tu as fait ?
Oui.
Et ?
Et cest tout. Je comprends très bien.
Sylvie Jérôme Tu te doutes quils vont faire tout un drame ?
Je men doute, répondit Camille. Marc, je suis épuisée. On parlera demain.
Il hésita encore, sortit, alla dormir sur le canapé du salon, comme il le faisait parfois après une dispute. Elle lentendit, ne tenta pas de le retenir.
Elle éteignit la veilleuse. Sendormit. Pour la première fois depuis longtemps, dix heures daffilée.
Le matin du 6 mai fut ordinaire : soleil entre les rideaux, chants doiseaux, parfum de café mis en marche la veille. Camille se leva, but son café, grignota une tartine. Marc dormait toujours sur le canapé.
Elle ouvrit son ordinateur.
Tout avait commencé par un rien : un simple clic pour regarder la météo. Une page dans le navigateur, restée ouverte : agence de voyages. Séjours en Bourgogne et sur la Côte dAzur. Elle se souvenait, un vieux rêve refermé faute de temps. Elle cliqua.
Dijon, Lyon, Avignon, Aix. Huit jours. Groupe réduit, bus confortable, petits-déjeuners inclus. Elle regarda les photos : vignes à perte de vue, ruelles pavées, vieilles églises baignées de soleil. Jamais elle navait vu ça. Marc naimait pas voyager vivement la maison de campagne. Vingt étés passés au jardin, bêches et potager. Les mêmes vacances depuis vingt ans.
Elle appela lagence, neuf heures pétantes.
Bonjour, vous appelez pour le circuit Secrets de Bourgogne, huit jours ? lança une voix sympathique.
Oui. Reste-t-il une place au départ le plus proche ?
Le 14 mai, madame. Il en reste justement une.
Une, cest parfait. Juste pour moi.
Elle paya le séjour, posée, presque étonnée de ce calme. Non pas de la joie, ni de lagitation, juste une tranquillité profonde, celle des décisions quon sent justes dans tout son corps.
Juliette appela dans la matinée, la voix sur la corde raide, comme si elle traversait un étang gelé.
Maman, ça va ?
Oui.
Maman, il faut quon parle. Sylvie est furieuse. Jérôme nen revient pas. Cétait inattendu.
Je comprends.
Tu pourrais appeler Sylvie, texcuser, histoire dapaiser ? Après tout, une fête, parfois
Non, Juliette.
Silence.
Non quoi ?
Je ne mexcuserai pas davoir demandé aux invités de partir de chez moi, le jour de mon anniversaire.
Mais maman
Juliette, attends. Camille serra sa tasse de café, chaleur à la main. Je veux que tu mécoutes, pas comme la fille qui partage la vie de Jérôme ou cherche à ménager Sylvie, juste écoute-moi.
Juliette se tut.
Hier, jai eu cinquante ans. Jai passé cette journée en domestique à la fête des autres. Je nai presque pas dormi, jétais invisible, on a oublié de me féliciter comme il faut. On ma parlé comme à une boniche. Et tu sais ce qui ma le plus bouleversée ? Que jai laissé faire, organisé tout cela moi-même. Vingt ans à ce que personne ne prenne la peine de demander comment je vais, parce que je nai jamais laissé penser que cela comptait.
Dehors, un bus passait, un pigeon se posa sur le rebord et senvola.
Maman tu as raison, souffla Juliette. Mais cest tellement soudain
Je sais. Pour moi aussi.
Tu vas toujours être comme ça maintenant ?
Camille esquissa un sourire.
Je nen sais rien. Mais jai réservé un séjour.
Un séjour ?
Un circuit en Bourgogne. Huit jours. Je pars le quatorze.
Long silence.
Seule ?
Seule.
Maman
Juliette, cest la première fois que jorganise un voyage pour moi, rien que pour moi. À cinquante ans, il était temps de commencer.
Pas de réponse. Puis un Daccord. Rappelle-moi. Et la ligne coupa.
Marc lapprit au déjeuner. Cuisinant la soupe, Camille annonça calmement : tu sais, je pars pour huit jours, circuit en Bourgogne, le quatorze.
Il la fixa, longtemps.
Et tu ne mas même pas demandé ?
Non.
Je dois comprendre quoi ?
Ce que tu veux, Marc.
Camille, tes sûre que tout va bien ? Faudrait voir un docteur, non ?
Elle goûta la soupe, ajouta un soupçon de sel.
Tout va bien. La soupe sera prête dans vingt minutes.
Il sortit. Elle lentendit déambuler, ralluma la télé. La vie suivait son cours.
Les jours suivants furent tendus. Marc alternait mutisme et éclats : Tu as changé, les gens normaux ne font pas ça. Elle écoutait sans se justifier ce qui aurait été totalement impossible autrefois.
Juliette rappela trois jours plus tard. Sylvie, vexée à mort, annonça la rupture. Camille dit : Tant pis. Juliette attendait une réaction. Déçue.
Maman, ça ne te fait rien ?
Non.
Cest la famille, tout de même
Sylvie est la famille de Jérôme. Différent. Ma famille, cest toi. Et Marc. Aujourdhui, je réfléchis à comment nous, on pourrait, peut-être, vivre autrement. Pas à Sylvie.
Juliette acquiesça vaguement. Puis demanda des détails sur le séjour petit pas de côté, que Camille sut apprécier.
Treize mai, veille du départ, Camille faisait sa valise. Petite, légère, à sa taille. Juste ses affaires. Elle y glissa même la robe bleue, pour la première fois.
Marc entra, la vit. Sassit à côté.
Tu pars vraiment.
Oui.
Huit jours.
Oui.
Il soupira, se grattant la tête.
Il y a des plats prêts, ou ? Je suis pas très doué
Marc, répondit-elle doucement, tu es un homme adulte. Il y a assez de plats pour tenir trois jours, ensuite tu te débrouilles. Ou tu commandes. Tu vas y arriver.
Il voulut protester, mais renonça. Peut-être la nouveauté de son visage ly incitait.
Bon. Vas-y.
Voilà. Pas de Bon voyage, pas de Fais attention à toi, mais pas daccusation non plus. Déjà mieux.
Elle ferma sa valise.
Le soir, elle appela Émilie, copine denfance habitant à Montrouge. Rarement vu, mais amie solide.
Nadine ma raconté Tas viré tout le monde à ton anniversaire ?
Jai demandé à ce quon parte, corrigea Camille.
Camille, tas eu raison.
Silence.
Vraiment ?
Écoute : trente-cinq ans que tu encaisses tout. Je suis fière quenfin, tu oses.
Pas la peine dexagérer, Émilie.
OK. Où tu pars ?
Bourgogne. Seule.
Seule ! Moi, jai jamais osé.
Essaie.
Mon mec ne veut pas.
Émilie Je peux pas, cest bon à huit ans quand sa mère interdit. À cinquante, on ne peut pas, cest juste quon nose pas.
Rires. Puis :
Tu as changé, Camille.
Peut-être. Je suis fatiguée dêtre convenable.
On se fatigue toutes. Toi, tauras fait quelque chose.
On lavoue rarement. Cest honteux.
Ten as honte, toi ?
Camille observa par la fenêtre. Quartier du soir, lumières allumées, silhouettes saffairant, écrans tv. Une femme faisait la vaisselle, un homme repassait plus loin.
Non, dit-elle. Pas du tout.
Quatorze mai, cinq heures et demie : réveil. Marc dort encore. Camille prend son café, prépare un encas pour la route, vérifie ses papiers. Elle shabille, met sa robe bleue dès laube, parce quà cinquante ans, pourquoi pas ?
Dans lentrée, elle jette un dernier regard à lappart trois pièces, neuvième, vue sur les platanes, tache deau au plafond, vieilles serviettes. Si familier. Mais elle sortait dici différente, pour une fois.
Du bruit dans la cuisine : Marc, mal coiffé, déboule.
Tu ten vas déjà ?
Oui, le taxi mattend.
Il hoche la tête, hésite, puis :
Bon anniversaire, Camille. Je lai pas dit lautre fois.
Elle le regarde. Cinquante-quatre ans, fatigue, mèches grises. Vingt-sept ans de vie commune. Elle ne sait rien du futur, ni ce que deviendra leur couple, si ce voyage changerait quoi que ce soit. Ce nest pas un film, où huit jours suffisent à tout arranger.
Merci, Marc, dit-elle.
Elle ouvre la porte. Descend.
Le taxi lattend. Elle y glisse sa valise, sinstalle. Jeune chauffeur :
Gare Montparnasse ?
Oui, la gare.
Paris séveille. Rues calmes, ombre sur les façades, mai doux. Les arbres, jeunes feuilles presque trop vertes. Camille les observe, les redécouvre, sous leur lumière neuve.
À la gare, foule, odeur de croissants chauds, annonces qui résonnent, voyageurs pressés. Elle trouve son quai.
Le train part à lheure.
Camille trouve sa place, côté fenêtre, en bas, chance. Face à elle, un couple âgé, chaleureux. Mme Duval propose un thé, Camille accepte pour après.
Le train démarre.
Paris sétire derrière la vitre : immeubles, arbres, entrepôts, puis champs. Elle regarde, sans penser profiter, enfin, sans liste de courses, sans menu, sans charge.
Son téléphone vibre, elle le sort. Message : Maman, bien arrivée ? Tu es dans le train ? Juliette. Elle répond : Oui. Tout va bien.
Deuxième SMS, numéro inconnu : Bonjour, je suis Catherine, guide du séjour, je vous attends à Dijon avec une pancarte. Bonne route ! Camille répond : Merci. Jarrive.
Rangement du téléphone, retour à la fenêtre.
Le train file, absorbe la campagne champs, ciel, peupliers. Derrière, Créteil, lappartement, la serviette aux coqs, la tache au plafond, la table repassée à minuit. Devant, Dijon, vieilles pierres, rues inconnues, huit jours rien quà elle.
Elle ignorait ce que serait le retour. Si elle parlerait vraiment avec Marc ou si tout retomberait dans le silence. Si Juliette comprendrait mieux, si Sylvie écrirait ou pas. Désormais, linconnu nétait plus une menace à désamorcer, mais la vie même, vaste, ouverte.
Le train roulait vers lavant. Pour la première fois, Camille Martin savait quà la prochaine injonction du genre apporte la crème, elle répondrait simplement : non.
Ce tout petit mot.
Trois lettres.
Pour la première fois, la veille, elle lavait dit. Pour de bon.
Il nest jamais trop tard pour apprendre à le dire.