Celle qui a osé dire « non »

Celle qui a dit « non »

Élise Dubois était assise au bord dun vieux tabouret, découpant du pain. Fines tranches, bien régulières, comme il les aimait. Huit morceaux, parfaitement identiques. Elle déposa lassiette sur la table, retourna vers la cuisinière, touilla la soupe à loignon. Les invités devaient arriver à six heures, il était déjà dix minutes avant.

Paul était affaissé dans le fauteuil, face à la télévision, zappant sans fin. Il ne demandait jamais sil fallait aider. Jamais. À quoi bon demander, tout finirait de toute manière par être fait.

Élise avait cinquante-quatre ans. Comptable au lycée technique Jean-Moulin depuis vingt-deux ans. Un poste discret, pas bruyant. Des chiffres, des feuilles de paye, des calculs. Les collègues la respectaient, le proviseur ne se plaignait jamais. À la maison, on nen parlait pas.

Les invités arrivèrent à dix-huit heures trente. Sa belle-sœur, Mme Renée Lefèvre, avec son mari Gérard, puis le frère de Paul, Michel, venu avec sa femme Claire. Tous bruyants, repus, contents deux-mêmes. Ils sinstallèrent, sagitèrent autour de la table. Élise débarrassait, resservait, retirait les assiettes vides, revenait avec autre chose.

On parlait du prix des légumes, des voisins, du nouveau marché ouvert à la place Gambetta. Élise écoutait en silence. Elle avait pris lhabitude découter sans intervenir.

Puis Renée aborda le projet du nouveau centre médical quon avait promis de construire rue du Moulin.

Au moins là-bas, on attendra moins, dit-elle en ajustant son chemisier. Maintenant, on ne peut plus voir le généraliste !

Ce seront toujours les mêmes files dattente, répondit Gérard, les médecins, on nen trouve plus !

Jai lu, dit doucement Élise, quon allait envoyer de nouveaux jeunes praticiens grâce à un programme municipal. Je lai vu dans le « Dauphiné ».

Paul posa son verre sur la table. Délicatement, sans bruit, mais de façon à ce que la table entière semble sarrêter.

Élise, va chercher les cornichons, dit-il.

Jy vais, attends une minute, je parlais du programme

Je tai dit, apporte les cornichons. Técoutes pas ? Qui ta interrogée ?

Renée se mit à tousser, inspectant la nappe. Claire leva les yeux puis les baissa à nouveau. Michel se servit de pain.

Élise se leva. Se dirigea vers le frigo. Sortit un bocal de cornichons maison. Le posa sur la table. Se rassit.

En elle tout était calme. Ni brûlure, ni colère. Un calme intact, étrange, comme la maison silencieuse après le départ de chacun, quand, debout au milieu du salon, on ne sait plus pourquoi on y est venue.

Elle regardait ses mains posées sur ses genoux. Pas jeunes, phalanges gonflées, ongles courts. Des mains de trente ans dhabitudes. Préparer, laver, repasser, couper, porter. Trente ans.

Ce bocal de cornichons, elle lavait préparé, seul lété dernier, dans la chaleur, à suer au-dessus de la marmite, à sceller les couvercles. Personne na demandé si cétait lourd. Personne na dit merci. Les cornichons étaient mangés, un point cest tout.

Autour, la conversation reprit, comme si rien ne sétait passé. Gérard racontait lhistoire dun ami qui avait acheté une voiture doccasion et le bonheur qui en résultait. Renée riait. Paul hochait la tête et servait à boire.

Élise pensait à ses mains.

Vingt ans plus tôt, cétait avec ces mains quelle avait cousu les rideaux du salon. Payé le tissu avec son salaire, parce quil disait quil navait pas dargent. Cousu la nuit, après le boulot, car le jour il fallait faire le ménage. Les rideaux étaient toujours là. Lui, sans doute, ne les avait jamais remarqués.

Après le dessert, Paul dit :

Élise, dépêche, va débarrasser. Tu restes plantée là.

Et alors, quelque chose tourna soudain. Pas un vacarme. Un déclic silencieux de lumière dans un couloir. Mais pas pour allumer, pour éteindre la nuit.

Non, dit Élise.

Paul se retourna.

Quoi ?

Non. Je suis fatiguée. Je reste assise.

Silence total. Renée leva les yeux. Claire sarrêta de mâcher.

Tes tombée sur la tête ? fit Paul dune voix basse, celle quil employait pour être compris sans éclats.

Non, pas du tout. Je suis fatiguée et je veux rester là.

Elle se leva. Mais pas vers lévier, ni la table. Vers la porte. Dans le couloir, puis la chambre. Ferma la porte à clé. Cette clé rouillée était restée oubliée dans la serrure des années durant. Ce soir, elle tourna.

Elle entendait Paul converser et ricaner dans le salon, expliquer. Puis le bruit de vaisselle, Claire rangeait. Gentille Claire, qui comprenait toujours sans parler.

Élise sassit au bord du lit et regarda dehors. La rue, un réverbère, un carré de ciel. Octobre. Les feuilles tombées, les branches noires et nues. Pas belles, mais honnêtes.

Elle resta longtemps là. Écouta le départ des invités, la porte, Paul qui sagitait dans la cuisine, puis le bruit de ses pas jusquà la porte.

Ouvre.

Elle ne répondit pas.

Élise, jai dit, ouvre. On doit parler.

Demain, dit-elle. Ce soir je dors.

Il resta là. Elle entendait son souffle. Puis il partit.

Elle sallongea, toute habillée, sur la couverture, regardant le plafond. Elle songea que cette nuit, elle navait pas peur. Cétait une découverte étrange. Dhabitude, chaque « faux pas » réveillait une sourde crainte en elle, ce grondement de la tuyauterie dans les vieux immeubles. Cette fois, rien.

Peut-être parce quenfin elle avait fait juste.

Le matin venu, Paul partit au travail à huit heures. Il était chef déquipe à lusine, partait de bonne heure. Élise lentendit sagiter dans lentrée, tousser, puis claquer la porte.

Elle attendit que le bruit des pas disparaisse dans lescalier.

Elle se leva, se lava et ouvrit larmoire.

Un seul bagage, une vieille valise marron aux coins métalliques. Sortie du dessous du lit, posée sur la courtepointe. En louvrant, cest lodeur du passé qui se répandit dans la pièce.

Elle fit son sac, sans hâte, mais sans ralentir non plus. Des sous-vêtements, quelques pulls, un pantalon, un gilet chaud. Les papiers étaient dans le tiroir du buffet. Elle les prit tous : carte d’identité, relevé de carrière, livret dépargne. Une petite boîte à bijoux où dormaient les boucles doreilles de sa mère, lanneau de sa grand-mère. Une paire de chaussures plates, des chaussons.

Elle fit halte au milieu de la pièce, observant.

Rien ici nétait à elle. Larmoire, il lavait choisie. Le canapé aussi. La moquette au sol, une erreur dachat, mais cest lui qui avait préféré la couleur. Les rideaux, elle les avait cousus, mais depuis ils avaient poussé dans les murs, ils étaient devenus des choses de la maison, pas à elle.

Elle ferma la valise.

Dans la cuisine, elle se servit un thé. Debout. Jeta un œil à la marmite de soupe dhier. La laissa.

Elle shabilla, attrapa son bagage, fourra les papiers dans le sac. Sortit, ferma la porte. Déposa la clé sous le paillasson. Il la trouverait.

Dehors, il faisait froid, humide, lair sentait la feuille pourrie. Élise posa la valise sur le trottoir, respira à pleins poumons. Le ciel était pâle, sans couleur. Toute la rue allait bosser, personne ne la regardait.

Elle reprit la valise et partit vers larrêt de bus.

Gabrielle Morel vivait rue des Lilas, dans un deux-pièces au troisième étage. Elle enseignait léconomie au même lycée technique, elle avait huit ans de plus quÉlise. Une amitié étrange les liait, faite de discussions à la pause de midi, de petites marches communes vers larrêt de bus. Gabrielle était veuve, sans enfants, et solitaire sans tristesse.

Élise frappa à sa porte à dix heures et demie.

Gabrielle ouvrit, encore en robe de chambre, tenant une tasse de café, lair mi-éveillée. Elle était en congé jusque la semaine suivante.

Élise ? Elle observa la valise, le visage dÉlise, hésita une seconde. Entre.

Voilà. Aucune question inutile. Juste : entre.

Élise entra. La chaleur et lodeur de livres anciens régnaient. Des bibliothèques partout, jusque dans lentrée. Une chatte grise fila, renifla la valise puis disparut.

Assieds-toi, dit Gabrielle. Je vais refaire du café.

Elles sassirent à la cuisine, Élise raconta. Pas tout, ni dans lordre, mais par éclats, selon les souvenirs qui remontaient. Le dîner dhier, les cornichons, le « qui ta interrogée ». Les rideaux cousus de ses mains. Trente ans.

Gabrielle écoutait sans interrompre. Elle savait écouter, cétait rare.

Je comprends, dit-elle enfin. Je ne te demande pas si tu as bien fait. Ce nest pas mon affaire. Tu peux rester ici, le temps dy voir plus clair.

Je ne veux pas être un fardeau, dit Élise. Je ferai tout, ménage, cuisine

Élise, répondit Gabrielle avec une sévérité tendre. Tu nes pas venue ici comme bonne. Tu es simplement chez moi. Et jen suis contente.

Élise baissa les yeux vers sa tasse. Une boule monta dans sa gorge. Pas des larmes, non, elle ne pleurait pas. Juste cette crispation du poing qui, longtemps agrippé à quelque chose de lourd, lâche enfin.

Gabrielle lui céda la petite pièce, lancien bureau, canapé-lit, table décolier, étagères de livres. Élise rangea ses affaires dans larmoire riquiqui, fit le lit.

Elle pensa : cest ma chambre.

Pour la première fois depuis longtemps, elle avait un coin à elle.

Naturellement, elle fit cuisine et ménage. Par habitude plus que par nécessité, par envie de remercier. Gabrielle essaya au début de refuser, puis sy fit, acceptant avec reconnaissance. Le matin, elles buvaient le café ensemble, parfois jacassaient longtemps, parfois chacune lisait en silence.

Cétait nouveau, ce silence où lon na pas peur, où rien na besoin dêtre justifié.

Élise reprit le travail lundi. À la comptabilité, elles nétaient que trois, elle et deux jeunes. Ses collègues la regardèrent autrement, sentant quelque chose, mais nosant poser de questions. Élise fit son travail, ordonné, sans faute.

Le proviseur, M. Laurent Chazal, lappela en fin de semaine.

Mme Dubois, tout va bien ? Il le demanda simplement, dhomme à femme.

Oui, M. Chazal. Ma vie a changé, jai déménagé. Mais cela ne change rien au travail.

Je ne minquiète pas pour le travail, dit-il. Mais pour vous.

Élise le contempla. M. Chazal, âgé, tranquille, menait la bataille des dossiers sans jamais ignorer lhumeur de ses gens.

Merci, dit Élise. Je vais bien.

Cétait vrai. Elle allait bien. Mieux même. Elle respirait plus librement. Quelque chose avait cessé de la serrer à la poitrine.

Les élèves du lycée technique étaient un cirque bigarré, des jeunes de seize à dix-neuf ans, bruyants, parfois grossiers, mais souvent franc-jeu. Élise ne faisait pas cours, mais la comptabilité passait toutes les demandes de bourses, elle connaissait chaque nom. Et, croisant ces gars dans les couloirs, elle entendait leur rire. Cétait agréable, cette vitalité.

Elle se disait quelle aussi avait, peut-être enfin, un avenir. Cétait une pensée bizarre, trop neuve, qui lui allait comme des chaussures pas faites. Mais elle sefforçait de marcher avec.

Les appels de Paul commencèrent le troisième jour.

Dabord il appela sur le portable, elle décrocha une fois, dit juste :

Paul, je vis, tout va bien. Jai besoin de temps. Ne rappelle pas, sil te plaît.

Il rappela. Elle ne répondit plus.

Ensuite, sur le fixe du bureau. La petite Julie alla la prévenir, embarrassée :

Madame Dubois, cest votre mari

Dis que je ne suis pas là, dit Élise sans broncher.

Julie la regarda, étonnée, puis obéit.

En novembre, le froid sinstalla. Gabrielle sortit un vieux chauffage dappoint du placard, le glissa dans la chambre dÉlise. Le soir, elles regardaient la télé, buvaient le thé et mangeaient les petites gaufrettes dont Gabrielle raffolait, ou bavardaient simplement.

Gabrielle racontait son mari, mort il y a dix ans, comment ils avaient vécu, comment elle avait apprivoisé la solitude, découvert que celle-ci, lorsquelle nest pas subie, est parfois synonyme de liberté.

Je ne prétends pas que tu doives rester seule, disait-elle en touillant. Mais il ne faut pas avoir peur de la solitude. Regarde ta vie maintenant. Ça te fait peur ?

Non, répondait Élise.

Tu vois.

Élise réfléchissait à cela. À la peur. Paul lui avait toujours dit quelle ne « tiendrait jamais toute seule ». Quavec son salaire de comptable, elle finirait sous les ponts. Quà son âge, on ne la voudrait plus. Des paroles installées en elle comme de vieux locataires indésirables mais inamovibles.

À présent, elle vivait. Elle ne sombrait pas.

Son salaire nétait pas grand, Gabrielle ne lui faisait pas payer de loyer. Élise achetait les courses. Chacune contribuait, ça leur allait. Petit à petit, elle mit de côté. Pas beaucoup, mais chaque mois. Pour quoi ? Elle ne savait pas encore. Lavenir.

Décembre. Juste avant Noël, Paul vint lui-même.

Élise rentrait du lycée. Vendredi soir, il faisait nuit à cinq heures. Elle tourna langle de la rue des Lilas et aperçut Paul, planté devant limmeuble, sans bonnet, même sil gelait bien. Vieilli, elle trouva. Ou peut-être le voyait-elle pour la première fois vraiment.

Élise, dit-il.

Elle sarrêta à trois pas.

Comment tu mas trouvée ?

Les voisins ont parlé. Tout le monde sait.

Élise hocha la tête. Ville de province, évident.

Je dois te parler, dit-il.

Parle.

Il se tortilla, gêné sur le trottoir.

On pourrait pas monter ? Il fait froid.

Mets un bonnet. Parle ici.

Il hésita, puis :

Élise, quest-ce que tu fais Je vis comme dans une boîte vide. Sale, rien à manger. Je sais rien faire, moi.

Tu apprendras.

Cest facile, pour toi ! Il marqua une pause. Élise, tu comprends, je suis comme ça, de caractère. Cest pas une raison de foutre en lair une famille.

Trente ans, Paul. Trente ans que je técoutais. Trente ans à suivre tes ordres. Gérer la maison, soigner tout, recevoir les invités, me taire quand tu me rabrouais. Trente ans.

Oui bon, des fois jai été dur

Lautre soir, devant tous les invités, tu mas dit « mais qui ta demandé ton avis ». Ce nétait pas la première fois. Chaque fois que jouvrais la bouche à contretemps. Tu mas prise pour une domestique. Une cuisinière, une femme de ménage, quon siffle. Pas comme une personne.

Tu exagères, grogna-t-il, mais sans conviction. Tes dans la lune. Une femme doit

Stop, coupa Élise.

Il sarrêta, surpris par la netteté de ce mot.

Je nai plus envie dentendre ce qu« une femme doit ». Trente ans, je lai entendu. Dis-moi plutôt, Paul, à part la maison, ce que jétais pour toi ? Quest-ce que tu sais de moi ? Mes lectures ? Mes films préférés ? Mes pensées, pendant que je lave la vaisselle ?

Il la fixait.

Voilà. Tu ne sais pas. Tu nas jamais demandé. Ce n’était pas moi dont tu avais besoin, mais dune femme pour soccuper de toi. Ce nest pas la même chose.

Tu te fais des idées, dit-il, désemparé. Cest pas la faute à Gabrielle avec ses discours ?

Ce sont mes idées, dit Élise. Elles étaient là, je ne les avais jamais prononcées.

Elle ferma sa veste, le vent lançait déjà quelques flocons.

Je ne reviendrai pas, Paul. Ce nest pas une crise, ni un caprice qui passera. Je pars parce que jy étais malheureuse. Je le comprends seulement maintenant.

Tu vas finir seule ! À ton âge ! À quoi tu penses ! Qui voudra de toi ?

Je me suffis, répondit-elle. Ça suffit.

Elle tourna les talons.

Élise ! cria-t-il. Attends !

Elle ne se retourna pas. Tapa le code de lentrée. Des flocons tombaient sur ses épaules.

Là-haut, Gabrielle, sans doute à la fenêtre, ouvrit la porte avant même quÉlise nait eu le temps de sonner.

Jai vu, dit-elle.

Oui, répondit Élise. Cest fini.

Un thé ?

Avec plaisir.

Elles allèrent à la cuisine.

Élise versa le thé, serra la tasse entre ses doigts. Ses mains tremblaient un peu. Ce nétait ni la peur ni le froid. Cétait ce qui arrive, parfois, quand quelque chose sachève : le corps sait avant la tête.

Ça va ? demanda Gabrielle.

Oui Oui, en vérité. Comme si javais enfin rendu ce que je devais.

Une dette ?

Non. Élise secoua la tête. Lattente. Jattendais quil change, quil dise un mot humain. Il est venu et il ma parlé de la soupe. De la vaisselle sale. Il ny a rien à manger.

Au moins, il est honnête, remarqua Gabrielle.

Oui, cest vrai.

Lhiver passa. Élise fit les papiers. Elle consulta une avocate, vieille dame aux lunettes épaisses, efficace sans bavardage. Rien à partager sinon les souvenirs, lappartement était à lui. Élise ne réclama que ce quelle avait elle-même gagné.

Bien sûr, ce nétait pas toujours facile. Il y eut des soirs où, alitée dans sa minuscule chambre, elle pensait à ses cinquante-quatre ans, à sa solitude, à linconnu devant. Une angoisse authentique, quelle nessayait ni de chasser ni de nier. Elle lacceptait le temps de sendormir.

Au matin, le soleil la ramenait à la vie.

Un soir de janvier, elle songea, surprise, quelle navait pas eu mal à la tête depuis longtemps. Avant, cétait quotidien. Elle croyait que cétait lâge. En réalité, non : la douleur lui avait simplement quitté la tête.

Petite nouvelle, mais capitale.

En février, au lycée technique, on vit arriver un nouveau professeur de spécialités. Lancien était parti en retraite. Le remplaçant sappelait Antoine Mancini, quarante-huit ans, débarqué du collège technique de Chartres. Enseignait la mécanique et la technologie industrielle. Il arriva sans bruit.

Élise le croisa dabord à la cantine. Isolé dans un coin, il lisait un bouquin mince, mangeait du quinoa, posément.

Elle passa, plateau en main. Il leva les yeux, lui lança un discret signe de tête.

La semaine suivante, ils se croisèrent devant le bureau du proviseur. Élise portait des dossiers.

Vous sauriez où imprimer quelque chose ? Limprimante de la salle des profs est en rade.

On a ce quil faut à la compta, répondit Élise. Si cest urgent, venez.

Merci.

Le lendemain, il se pointa avec une clé USB. Élise imprima trois pages, affirma que ce nétait rien. Il la remercia et demanda soudain :

Vous êtes ici depuis longtemps ?

Vingt-deux ans.

Cest long

Oui. Cest long.

Vous connaissez tout alors.

Pour trouver les bons papiers, cest sûr. À part ça, la vie est la même partout.

Il rit. Un vrai petit rire, sans forcer.

Ils échangèrent quelques mots à la cantine, de plus en plus. Il demandait son avis. Élise eut du mal à laccepter : il voulait vraiment son opinion, pas simplement échanger des banalités.

Un jour ils parlèrent de lectures. Élise avoua quelle aimait lire, mais avait perdu lhabitude ces dernières années : pas le temps.

Et maintenant ?

Je reprends. Chez Gabrielle, il y a des montagnes de livres. Jy vais doucement.

Que lisez-vous ?

Elle hésita, le roman était vieux, sur la vie rurale. Peu moderne.

Un vieux René Bazin trouvé sur létagère. Je narrive pas à décrocher.

Bon choix. Il sait raconter les gens.

Cest ça.

Un autre jour, il posa sur son bureau un roman de Georges Duhamel :

Si Bazin vous a plu, ça devrait vous tenter aussi.

Il le posa, simplement. Élise prit le livre, regarda la couverture, puis la porte où il venait de sortir. Elle ressentit au fond delle une chaleur prudente. Elle connaissait cela, ce bonheur de femme discret, frêle comme un matin de printemps où le soleil chauffe mais lair pique encore. Elle voulait laisser ce sentiment flotter, ne rien brusquer.

La vie lui avait appris quen ne précipitant pas les choses, tout venait à point. Lentement, mais bien.

Le printemps arriva fin mars. La neige disparut dun coup, laissant la terre sombre et grasse, et, dans le petit square en bas, les premiers bourgeons apparurent. Élise rentrait du travail, sarrêta, observa. Petits bourgeons, durs, prêts à exploser.

Elle se rappela : lan dernier à la même époque, chaque soir, elle pensait aux courses, à la chemise de Paul à repasser, au robinet à réparer. Jamais aux bourgeons. Tout était rond, mécanique, sans pause.

Maintenant, elle les regardait.

Antoine la rejoignit à la sortie. Juste un hasard. Ils marchèrent ensemble vers larrêt.

Bel après-midi, fit-il.

Très.

Ça vous dirait le musée dimanche ? Il paraît quils ont une exposition sur lhistoire industrielle Je repousse depuis un bail, seul cest un peu triste.

Élise le contempla.

Le musée de la ville ?

Oui, il y a une expo sur la manufacture. Moi, ça mintéresse, technicien oblige.

Daccord, dit Élise. Allons-y.

Elle dit « daccord » simplement. Sans se contraindre, sans sexpliquer pourquoi c’était légitime. Elle répondit, tout simplement.

Dimanche, il faisait soleil. Ils visitèrent les salles. Antoine parlait des machines, des ancêtres des outils modernes, Élise le laissait raconter, posait parfois une question. Ensuite, au café du musée, ils burent un jus dorange trop clair, en feignant de navoir rien noté.

Je ne vous ennuie pas avec mes histoires de boulons ? demanda-t-il.

Pourquoi ?

Certains trouvent ça pesant. Enfin, cest ce quon ma dit

Qui ?

Bah, dautres.

Moi non. Si je mennuie, je vous le dis.

Il acquiesça.

Cest bien, dit-il. Cest important, de le dire.

Elle saisit ce quil voulait dire. Pas sur lennui. Sur la liberté de parler. Davoir une voix. Pour lui, cela comptait. Elle apprenait, elle aussi.

Ainsi, pas à pas, sans presser les choses ou les mots, un lien se tissa. Une histoire anodine : deux adultes et la tendresse, cest déjà beaucoup.

Élise songea parfois que cétait ça, le bonheur. Pas celui des films, avec musique grandiose et regards profonds. Mais le vrai : se réveiller le matin content de se lever.

Être écoutée.

Ne pas entendre : « qui ta demandé ».

En mai, comme la ville sanimait, Élise alla faire ses courses au marché du samedi, acheter les premières herbes. Lodeur de terre, de primeurs, montait des étals. Parmi la foule, elle aperçut Paul.

Il se tenait près de la boucherie. Amaigri, la veste flottante, visage tiré, cerné. Il interrogeait le boucher avec la mine perdue de qui ne sest jamais soucié du quotidien.

Élise sarrêta. Pas par peur. Simplement, elle le regarda.

Elle sattendait à ressentir quelque chose : pitié, colère, ou autre chose dancien. Mais non.

Cétait juste un homme fatigué devant une barquette de rôti. Un chapitre de vie. Mais plus rien dimportant aujourdhui.

Elle changea de rangée, acheta ses radis, du persil pour Gabrielle, qui mettait du persil partout. Elle sortit du marché.

Le soleil de mai flottait sur la ville, paresseux. Élise cheminait, le cabas chaud contre sa hanche, la verdure sentant lété.

Elle se dit : voilà ce que cest, recommencer à vivre à cinquante ans passés. Ce nest pas un geste, ni un jour, mais une succession de choses : la valise, le thé chez Gabrielle, le travail qui reprenait des couleurs, un roman sur la table de nuit, un musée, ce mois de mai

Quitter un mari tyrannique nétait que le commencement. Après, il fallait oser vivre. Elle vivait. Réapprenait à voir, à sentir, à différencier ce quon endure de ce quon quitte. En fait, elle sentait que sa décision la portait, même si le quotidien avait son poids.

Le réalisme psychologique, pensa-t-elle, amusée. Lu quelque part. Maintenant elle devinait ce que cela voulait dire : vivre sans exagérer, sans faire de drame. Juste vivre. Avoir eu assez. Partir. Trouver autre chose. Affronter la peur et la difficulté, ne pas en faire un mythe ou un exploit.

Il existe autant de destins féminins quil existe de femmes. Élise ne croyait pas sa vie exemplaire ou héroïque. Cétait juste la sienne.

Elle tourna rue des Lilas. Troisième étage, elle sonna à la porte. Gabrielle ouvrait, tablier et assiette à la main.

Ah, te voilà. Je prépare une salade.

Jai pris du persil, dit Élise en présentant la botte.

Parfait ! Va te laver les mains.

Élise accrocha sa veste, alla à la cuisine, ouvrit le robinet. Regarda leau couler entre ses doigts.

Dimanche, avec Antoine, ils avaient prévu daller voir un vieux barrage à la campagne ; il voulait tout lui expliquer du système, elle voulait juste lécouter parler.

Cétait étrange et doux.

Elle essuya ses mains, retourna à la cuisine.

Tu veux de laide ?

Couper les œufs, sil te plaît.

Élise coupa les œufs en dés, dun geste sûr.

Mais cétait maintenant pour elle, et pour Gabrielle quelle le faisait. Par choix, non par devoir. Différence invisible, et pourtant palpable à chaque minute.

Par la fenêtre, le soleil dardait. Dehors, les enfants criaient, enfourchaient des vélos. Odeur de printemps, de persil.

Gabrielle, dit Élise. Tu as regretté dêtre restée seule, après André ?

Gabrielle réfléchit longuement avant de répondre.

Bien sûr, répondit-elle. Il me manquait. Mais la solitude, non, je ne lai jamais regrettée. Je tai déjà parlé de ça, non ?

Oui, répondit Élise. Tu las dit.

Et toi, tu te sens seule maintenant ?

Élise sourit, concentrée sur les œufs.

Pas vraiment.

Gabrielle la regarda, sans rien ajouter. Un simple signe de tête.

Pas de morale ici. Juste la vie. Une vie ordinaire, écorchée, celle dÉlise Dubois, comptable, cinquante-quatre ans, un jour refusant de débarrasser la table, et découvrant combien ça avait été facile.

Et tout ce que cela avait changé.

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