Ce soir-là, je n’ai pas essuyé la soupe rouge renversée ; j’ai enjambé la flaque, ouvert mon ordinateur portable et acheté la dernière offre de séjour bien-être de 21 jours en promotion

Ce soir-là, jai regardé le potage aux betteraves qui sétalait sur le sol de la cuisine je nai même pas tenté de le nettoyer. Jai enjambé la flaque, je suis allée dans le salon, jai allumé mon ordinateur portable, et jai réservé la dernière cure thermale à Vichy disponible pour 21 jours. Non mais tu te rends compte : JE PARS pour la première fois en cinq ans. Jai coupé le son du téléphone, je ne répondais quune fois par jour, le soir. « Je suis à mes soins, débrouillez-vous. Bisous, je vous aime. »

Quand je suis rentrée à la maison rien que de monter jusquà mon appart, javais la boule au ventre. Et en ouvrant la porte

La louche ma échappé des mains et a résonné sur les carreaux. Au milieu de la cuisine, le potage aux betteraves sétait étalé, une lourde tache rouge foncé, on aurait juré une scène de crime.

Maman, tu fais quoi ? a grommelé mon fils de quatorze ans sans lever les yeux de son portable. Jai faim. On mange quand ?

Hélène, où sont mes chaussettes bleues ? Tas vu lheure ?! Je te lai déjà demandé trois fois, je vais être en retard !

Jétais plantée devant cette tache, le cerveau OFF. Là, je me suis dit que je nexistais plus vraiment. Il y a le multicuiseur, la machine à laver, un GPS humain pour localiser les chaussettes Mais Hélène, elle, avait disparu de la circulation. Jétais vidée.

Ce soir-là, rien à faire du potage, je lai laissé là. Jai simplement traversé la cuisine, jai entrouvert mon ordi, et jai claqué mes derniers euros pour une cure thermale de trois semaines.

Je pars après-demain, jai annoncé, hyper calme, au dîner devant des raviolis surgelés (une première en cinq ans).

Comment ça tu pars ? sest exclamé Antoine, mon mari, en posant sa fourchette. Et nous ? Et lécole ? Et les courses ? Qui va cuisiner ?

Vous vous débrouillerez. Vous êtes grands. Je ne suis pas le personnel de service.

Linvisibilité domestique On connaît

Comment on en est arrivé là ? Sur le papier, famille lambda : Antoine travaille, je travaille. Sauf que moi, mon boulot officiel finissait à 18h et à la maison, jen enchaînais un autre ce que les sociologues appellent la deuxième journée, que je qualifierais de galère pure.

Je connais la notion de charge mentale : cette liste de tâches invisibles que portent quasi uniquement les femmes. Ça va plus loin que passer la serpillière. Cest penser au renouvellement des chaussures, ne pas oublier lordonnance pour lallergie de laîné, se souvenir de la réunion parents-profs, de lanniversaire de belle-maman Bref, la DG de la SARL “Notre Famille”, sans congé ni paye. Et rarement un merci.

La vérité statistique, cest que les femmes passent en gros deux à trois heures de plus par jour en tâches ménagères que les hommes. À lannée, ça fait un mois entier de boulot non stop.

Chez moi, cétait laveuglement domestique. Les vêtements propres apparaissaient grâce à la magie, les frigos se remplissaient tout seuls, la cuvette brillait sans raison. Mon taf, il était dans lair : invisible, mais vital.

Trois semaines off

Les trois premiers jours à Vichy, je tavoue, jétais en enfer pas physiquement, mais psychologiquement. La nature ? Géniale. Les soins, massages ? Top. Le téléphone ? Jamais au repos.

« Comment on met la machine à linge en mode délicat ? »

« Où est la carte dassurance ? »

« Maman, le chat a refait une bêtise, on fait quoi ? »

« On a commandé des pizzas mais la carte est vide, tu peux faire un virement ? »

La tentation dintervenir me rendait folle. À force, tu crois vraiment quils vont mourir de faim, finir ensevelis sous la poussière ou bruler lappart.

Au quatrième jour, au self, jai sympathisé avec une femme dà peine soixante-cinq ans qui en paraissait cinquante. Devant son thé, elle ma dit : Écoute ma belle, personne nest jamais mort de manger des pâtes trois jours de suite. Mais des AVC par excès de responsabilités, ça, oui. Lâche prise. Laisse-les grandir. Lexpérience, ça sapprend.

Là, jai passé mon portable en muet. Réponse groupée, le soir : « Je suis aux soins, débrouillez-vous. Bisous. »

À la fin de la deuxième semaine, jai recommencé à me souvenir de moi. De ce que ça fait de lire un roman compliqué, et pas un bout darticle sur le portable aux toilettes. De marcher seule. De savourer de la nourriture préparée par quelquun dautre. Jai compris un truc moche : cest moi qui les ai rendus assistés. À force de tout faire mieux toute seule, je les avais privés dapprentissage. Ce chantier, je devais le régler radicalement.

Retour à la réalité : le chaos

Monter jusquà chez moi, javais le cœur qui tapait. Prête à affronter l’apocalypse.

En ouvrant pouah. Un cocktail dodeurs de poubelle, deau de Javel, et de semoule cramée, comme sils avaient essayé de nettoyer ET de cuisiner en même temps (et raté les deux).

Dans lentrée, les chaussures sétaient accumulées façon brocante. La veste de Pierre, mon fils, accrochée à lenvers. Dans la cuisine : table collante, évier transformé en tour de Pise de vaisselle, poêle indétachable de macaronis fossilisé. Dans la salle de bain, le panier débordait, des chaussettes trainaient jusque devant la baignoire, le miroir constellé de traces de dentifrice façon impressionnisme.

Le salon ? Antoine et les enfants amorphes sur le canapé, Antoine cerné, le cheveu en bataille, la chemise froissée.

« Salut », a-t-il juste soufflé.

Je mattendais au drame : « Pourquoi tu nous as laissés ? Tas vu létat ? » Mais non. Il sest levé et, sans un mot, il ma enlacée, le front posé sur mon épaule.

Hélène, il a expiré. Je comprends pas comment tu faisais tout ça. Cest infernal.

Coût du boulot invisible

Ce soir-là, on a enfin parlé. Pour la première fois depuis des années, vraiment.

Antoine avait cru que laver le linge, cétait appuyer sur ON. Il ignorait que le blanc, le noir, la laine, tous ça ne se mélangent pas Son pull préféré, rétréci façon Barbie. Cuisiner, cest encore autre chose que remplir le frigo. Et le ménage ? Une éternelle farce, la poussière réapparaît plus vite que léclair.

Je pensais péter les plombs, il ma avoué. Je terminais mon boulot et recommençait une autre journée : devoirs, cuisine, ménage. Je me couchais à minuit et demi. Je pige pas quand tu te reposais.

Je ne me reposais jamais, jai répondu simplement.

Pierre, dhabitude ado râleur, sest levé sans rien dire et est allé vider le lave-vaisselle lancé à larrache, manifestement, juste avant mon arrivée.

Mon break, ça leur a fait comme un crash-test. Ils ont dû affronter tout ce que je leur épargnais depuis toujours. Et ils ont saisi : la maison ne tient pas par magie. Cest leffet de milliers de gestes répétitifs, organisés, ingrats.

Ce soir-là, on na rien nettoyé de plus. Je ne lai pas voulu. Juste une douche, un peu de crème, et au lit.

Le lendemain, réunion familiale.

On a décidé de nouvelles règles : plus de aider maman. Parce que aider, ça veut dire que la maison, cest mon boulot, et queux y mettent du leur quand ils veulent. Mais ce foyer, cest à nous tous. Et sen occuper, cest notre mission commune.

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