Ce que je n’aurais jamais cru de la part de mon mari — Anne, il va falloir qu’on fasse quelque chos…

Je naurais jamais cru ça de mon mari

Camille, il faut qu’on fasse quelque chose… ai-je soupiré dans le combiné en appelant ma petite sœur.

Qu’est-ce qu’il se passe ? a-t-elle répondu, un peu inquiète.

Le coup de fil de mon aînée ma mise sur la défensive : nous avions lhabitude déchanger à la va-vite par SMS, jamais de longues conversations au téléphone. Mais là, Camille avait insisté.

Maman ne peut plus vivre toute seule, tu comprends ? Si tu lui parlais un peu plus souvent, tu saurais, ma-t-elle lancé, presque en me reprochant mon absence.

Oh, arrête ! Dis-moi vraiment ce qui ne va pas, droit au but. Qu’est-ce que jignore ?

Camille a soufflé bruyamment elle savait fort bien que ma cadette, si indépendante depuis des années, prenait toujours mal la moindre remarque.

Je te rappelle que maman a déjà 73 ans. Sa tension fait le yo-yo, elle est tout le temps fatiguée. Elle galère pour se faire à manger et peine à entretenir la maison… Je ne te parle même pas des courses ; heureusement Madame Dupuis, la voisine, lui apporte de quoi manger de temps en temps.

Tu sous-entends que maman a faim ? ai-je demandé, soudain plus inquiète.

Pas du tout ! Je passe toutes les deux semaines, je lui amène tout ce dont elle a besoin. Seulement, elle ne peut plus sen sortir sans aide extérieure. Et si elle tombait, si elle se cassait quelque chose ? Ce serait très compliqué de soccuper delle, vu son gabarit…

Nous sommes restées silencieuses un court instant.

Ma mère, Jeanne Bouchard, avait déjà ses rondeurs dans sa jeunesse, et les années navaient rien arrangé. Malgré ses soucis de santé, elle adorait bien manger et se vexait toujours si lon évoquait un régime.

Et puis, elle déprime. Elle est tellement seule qu’elle pleure presque à chaque fois que je repars Elle se plaint que tout le monde labandonne, Camille poursuivit. Cest difficile à vivre.

Bon, alors tu proposes quoi exactement ? simpatienta ma sœur.

Camille hésitait. Chaque année, parler à Camille devenait plus difficile.

Je pense que tu devrais aller vivre avec elle.

Ah, génial! Mais pourquoi pas toi ? Laisse-moi deviner : tu es bien à Paris, avec ton mari, Édouard, lhomme parfait, ton beau-fils de 25 ans encore à la maison Cest ça ?

Arrête, Chloé, tu sais très bien pourquoi… Camille se crispait.

Oui, et toi tu décides toujours pour tout le monde ! Je compte pour rien, cest clair ? jai élevé la voix.

Camille finit par s’agacer :

Et quand maman soccupait toute seule du père malade, en soccupant de toi et Louise ? Quelle courait du village jusquà Paris avec des courses, pour que toi, petite chérie, tu puisses bosser et souffler ? Ça ta gênée à lépoque ?

Je suis restée muette. Elle marquait un point. Après ma séparation davec le père de Louise, la mère de mon ex-mari madame Castel avait accepté que je reste avec ma fille en banlieue parisienne jusquà ses 18 ans. Mais elle na jamais vraiment été présente, et les pensions versées par le père étaient ridicules Ma mère ma sacrément sauvée.

Oui, javais besoin daide à lépoque, mais fallait-il vraiment me renvoyer ça à la figure pour le reste de ma vie ? Finalement, ma belle-mère a tenu parole : dès la majorité de Louise, elle nous a priées de partir.

Louise avait intégré une fac à Lyon, avait un copain, et moi je me suis dit que cétait loccasion ou jamais de changer de vie. Jai filé bosser sur Paris, loué un petit studio à Saint-Denis, jonglé entre les boulots. Trouver un CDI après 40 ans, ça relève presque du miracle

Pourtant, jétais satisfaite, et franchement, retourner au village ne me faisait pas rêver.

Tu sais ce que cest délever une gamine seule ? Je ne crois pas, ai-je lancé à Camille, sachant que cétait bas. Essaie un peu et après tu pourras me faire la leçon !

Cette fois, Camille sest tue longtemps.

Sa vie à elle avait bien commencé. Après la fac, elle était restée à Lyon comme comptable et rêvait du mari idéal. Mais les rencontres étaient catastrophiques : alcoolique, fils à maman, profiteur La liste était longue.

Ce nest quà 39 ans quelle avait épousé Édouard, veuf de trois ans de plus, avec un petit Pierre de 10 ans à lépoque. Électricien dans une société dimmeubles, Édouard savait tout faire, toujours à bricoler chez les uns et les autres. Parfait, sérieux, presque trop carré

Mais Camille en était folle. Et pendant 14 ans ils sétaient mariés un an après leur rencontre elle avait tout fait pour lui plaire. Elle avait même fini par gagner lamour de Pierre, mais navait pas pu avoir denfant. Alors Édouard et Pierre étaient devenus sa famille.

Impossible pour elle de tout perdre maintenant.

Jai voulu inviter maman à sinstaller chez nous, murmura Camille, la voix voilée par ses souvenirs, mais elle sy refuse catégoriquement.

Quoi ? Et Édouard ne râle pas à lidée de vivre avec sa belle-mère dans un 3 pièces ? je lui ai lancé, ironique. Ou tu as évité de lembêter pour ça, persuadée que maman dirait non ?

Chloé, ce nest ni le moment ni le ton On peut parler sérieusement ?

Ça suffit ! ai-je coupé brusquement, puis jai raccroché.

Voilà quon avait bien discuté.

Camille est restée là, le téléphone serré entre ses mains, le regard perdu. Le déménagement de Chloé serait la meilleure solution, pensait-elle. Camille pourrait venir aider, apporter de lépicerie, même un peu dargent. Chloé pourrait trouver un boulot à distance, le réseau ne posait pas de problème dans le village.

Mais Chloé refusait daider, toujours aussi gâtée malgré ses quarante ans passés. Impossible de le lui imposer, elle ferait le mur dès le premier soir.

« Jai parlé à maman, elle prétend aller très bien et na pas besoin daide. Arrête ton cirque ! » le SMS de Chloé arriva le lendemain.

Camille ne répondit même pas. Pourquoi insister ? Chloé nappelait leur mère quune fois par mois, envoyait quelques messages. Maman ne se plaignait pas, heureuse que sa petite Chloé ne loublie pas Pas question de lui briser le cœur Chloé pourrait se vexer et couper tout contact.

Mais Camille, elle, écoutait toute la détresse de leur mère au moins une fois par semaine, puis passait la nuit à ruminer. Même Édouard, habituellement peu concerné par ses états dâme, avait fini par lui demander ce qui la perturbait.

Elle préférait ne pas linquiéter davantage. Mais honnêtement, elle ne savait plus où donner de la tête. Une aide à domicile ? Trop cher, ça ruinerait leur budget.

Bon, ça suffit ! Édouard posa bruyamment son mug sur la table. Ça fait trois mois que tu nes plus toi-même. Explique-toi, bon sang.

Camille éclata en sanglots, mais sefforça de se reprendre : les hommes, ça naime pas les larmes. Elle lui expliqua la situation aussi brièvement que possible.

Et pourquoi tu ne men as pas parlé plus tôt ? demanda Édouard, la regardant droit dans les yeux.

Je ne voulais pas tembêter bredouilla-t-elle en détournant le regard.

Elle venait de regretter ses confessions. À quoi bon charger son mari avec tout ça ?

Très bien, dit-il en se levant. Merci pour le dîner. Je vais me coucher.

Pas même les infos à la télé, comme dhabitude Quest-ce qui va se passer maintenant ?

Camille tourna et retourna dans son lit une bonne partie de la nuit, incapable de dormir, et le lendemain, elle ne se réveilla même plus au son du réveil.

Pas de boulot ce samedi, mais elle servait toujours le petit déjeuner à la même heure à Édouard. Voilà quelle se sentait aussi coupable de ça !

Mais Édouard prenait son café à la cuisine, plongé dans les articles sur son portable.

Tu es debout ? demanda-t-il. Il avait lair sérieux mais la voix calme.

Oui, Édouard, je moccupe du petit dèj tout de suite !

Assieds-toi, il faut quon parle.

Camille sassit, tendue.

Jy ai réfléchi. Il faut aider ta mère. On nabandonne pas les gens âgés. Ma mère à moi na pas eu cette chance Bref, on déménage chez elle.

Jai déjà pris des renseignements : un producteur local cherche une main, et tu trouveras bien un travail aussi.

Elle a failli tomber de sa chaise.

Édouard Tes sérieux ?

Bien sûr. Ou tu crois que jai oublié comment Jeanne Bouchard a accueilli Pierre pendant toutes ses vacances, à sen occuper comme son petit-fils ? Et pour moi, elle était toujours aux petits soins. Non, jai de la mémoire, Camille. Et puis, ça fait longtemps que je rêve de retourner vivre à la campagne. À moins que ta mère sy oppose !

Camille fixait son mari, les yeux écarquillés. Elle nen revenait pas. Rêvait-elle ?

Et Pierre ? demanda-t-elle, sans trop savoir pourquoi.

Pierre ? sétonna Édouard. Il est adulte, diplômé, a un boulot… Il sera ravi quon libère lappartement.

Oh, Édouard ! Elle lenlaça, les larmes aux yeux, oubliant que son mari naimait guère les démonstrations daffection.

Il ne la repoussa pas. Il lui caressa lépaule et murmura :

Eh bien, tout ira bien maintenant.

Et jose y croireCe soir-là, Camille resta longtemps dans la cuisine, à savourer ce sentiment étrange de soulagement mêlé à la peur. Pour la première fois depuis des semaines, elle navait plus ce poids qui lui écrasait la poitrine. Leurs habitudes allaient voler en éclats, certes, mais cette vie de famille, reconstruite ailleurs, avec des pièces à recoller et tout un passé à apprivoiser, lui donnait soudain tant despoir.

Plus tard, elle appela sa mère.

Maman, ça te dirait de la compagnie à la maison ? demanda-t-elle, la voix tremblante dexcitation.

Un silence. Puis la voix fatiguée mais délicieusement émue de Jeanne :

Tu blagues, ma chérie ?

Camille ouvrit grand les bras comme pour accueillir tout le bonheur du monde qui soudain affluait dans leur petite cuisine. Un rire, puis des larmes de joie de lautre côté du combiné, et tout paraissait désormais possible. Ce soir-là, Camille se sentit à nouveau fille, sœur, épouse, et future complice dune nouvelle histoire.

Quand Édouard la serra dans ses bras avant daller se coucher, elle chuchota dans le noir :

Je naurais jamais cru ça de mon mari.

Et, pour la première fois depuis longtemps, Camille sendormit le cœur léger, certaine que, parfois, un simple changement dadresse pouvait repeindre la vie en couleur.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: