Ce que j’ai vu par la fenêtre de la cuisine

Ce que jai vu par la fenêtre de la cuisine

Pierre, tu as rangé les chemises propres ? Jai vu quil y en a encore deux dans la pile après le repassage.

Lise, ne tinquiète pas, je men occupe moi-même.

Mais je ne minquiète pas, je demande juste. Tu pars à quelle heure ?

Après le déjeuner. Vers trois heures, je pense.

Lise était penchée sur la casserole à feu doux, remuant mécaniquement les flocons davoine, alors quelle nen avait plus vraiment envie depuis belle lurette. Elle laissait ses gestes faire le travail, pendant que son esprit vagabondait ailleurs. Lair humide davril sinfiltrait par la fente de la fenêtre ouverte, et quelque part dans la cour, une goutte tombait du toit, une cadence régulière, ploc-ploc-ploc, qui, ce matin-là, lirritait plus que de coutume.

Tu pars pour combien de jours ?

Comme dhabitude. Quatre ou cinq jours. Peut-être un peu plus si les négociations se rallongent.

Daccord.

Elle versa la bouillie dans deux bols, plaça devant Pierre sa grande tasse préférée. Sans rien demander, elle lui servit son café, ajouta du lait, deux cuillères de sucre, beaucoup de lait elle savait exactement comment il laimait, après sept ans. Pierre aimait que le café soit presque couleur crème.

Il était déjà absorbé par son téléphone, la tête penchée, indifférent au reste du monde. À une époque, Lise aurait tenté de lancer une conversation, elle aurait même ressenti une pointe de vexation. Mais elle avait fini par admettre ce rituel : café du matin avec téléphone. Rien ny changerait.

Pierre, dit-elle en sasseyant en face de lui, tu repars encore. Je voulais te parler de quelque chose.

Ah bon ? fit-il en levant brièvement les yeux, sans lâcher son portable.

Jai pris rendez-vous. Chez le docteur Martine Serrière, tu sais, la gynécologue dont je tai déjà parlé. Je voudrais rediscuter tu sais, pour lenfant.

Pierre posa son téléphone, écran tourné vers la table un mauvais signe, car il faisait cela chaque fois que le sujet ne lui plaisait pas.

Lise. On en a déjà parlé vingt fois.

Je sais, mais jaimerais en reparler.

Encore ? Tu réalis tu sais ton âge, quand même ? Je ne veux pas être blessant tu es superbe mais

Jai cinquante-deux ans, Pierre. Ce nest pas une condamnation.

Lise, fit-il, disant son prénom comme on dirait celui dun enfant à qui il faut faire passer une lubie. Doucement, mais fermement.

Très bien, répondit-elle. Laisse tomber.

Elle attrapa sa cuillère et mangea sa bouillie, qui nétait ni chaude ni savoureuse, juste tiédasse. Dehors, la goutte deau tombait toujours. Pierre reprit son téléphone.

Il termina, remercia, partit préparer sa valise dans la chambre. Lise fit la vaisselle, repensant au fait quelle avait abordé la question de lenfant une bonne vingtaine de fois en sept ans. Toujours la même fin de non-recevoir, parfois formulée différemment. « Attends un peu, on se stabilise », ou « Ce nest pas le moment, il y a trop de boulot », ou encore « Tu nes plus toute jeune, sois raisonnable pour la santé » Sept ans. À quarante-cinq ans, elle était persuadée quil y avait encore le temps, quils sauraient y arriver. Pierre, gentil, fiable, calme Pierre, finirait bien par vouloir dun enfant aussi, il suffisait de patienter.

Elle sessuya les mains sur le vieux torchon bleu brodé de coqs qui pendait depuis au moins trois ans à la poignée du four. Il était bien passé, usé, elle pensa quil faudrait en acheter un neuf.

Pierre sortit dans le couloir avec son sac de voyage.

Je suis presque prêt. Tu as vu mon pull gris ?

Dans larmoire, deuxième étagère à droite.

Ah, oui. Merci ! Il retourna à la chambre, fouilla dans le placard. Trouvé !

Puis il se couvrit, passa sa veste. Elle laida à redresser son col, comme toujours. Il déposa un baiser sur sa joue.

Bon, jy vais. Je tappelle ce soir.

Conduis prudemment.

Toujours.

La porte claqua. Lise resta seule dans le couloir. Elle entendit lascenseur ronronner, la porte den bas se refermer dun claquement, puis le silence.

Elle revint dans la cuisine, se versa une autre tasse de café, se posta à la fenêtre. Celle-ci donnait non sur la cour mais sur la rue latérale, bordée de voitures alignées : la vieille Twingo du voisin du troisième, une Clio cabossée, deux autres quelque peu anonymes. Un ciel poisseux davril, voilé, sans ombre, une lumière plate.

La Renault grise de Pierre était garée devant limmeuble voisin.

Lise cligna des yeux, puis fixa pour être sûre. Non, elle ne rêvait pas. Cétait bien la sienne elle reconnaissait la plaque par cœur. Mais que faisait Pierre là, à larrêt, alors quil devait être en route pour sa mission ?

Peut-être était-il passé voir quelquun ? Mais qui ? Ils navaient pas de liens avec les voisins, à peine quelques courtoisies dans lascenseur.

Elle abandonna sa tasse, suivit des yeux la scène.

Dix minutes passèrent. La voiture navait pas bougé.

Une femme sortit alors de limmeuble den face. Jeune, la trentaine, veste bleue, cheveux bruns tirés en queue de cheval. Elle portait un tout petit enfant, peut-être trois ans, vêtu dune combinaison rouge et dun bonnet à pompon. Elle murmurait quelque chose au gamin qui agita ses bras vers son visage.

Lise observait, sans comprendre encore. Elle observait, simplement.

La portière du conducteur souvrit soudain. Pierre descendit.

Il sapprocha de la jeune femme, prit lenfant dans ses bras, le souleva haut, et le petit éclata de rire sans le son, derrière la vitre, Lise vit son visage séclairer vers le ciel. Pierre serra lenfant contre lui, frotta sa joue sur le bonnet à pompon, puis le reposa. Il dit quelques mots à la femme, lui prit la main, lembrassa.

Il lui embrassa la main.

Lise resta immobile à la fenêtre, sentant en elle quelque chose descendre, lentement, très lentement. Rien ne seffondrait bruyamment tout descendait, subtilement, comme si une étagère très profonde en elle se vidait, chaque chose glissant sans bruit.

Elle resta longtemps. Pierre étreignit à nouveau lenfant la femme remit droit son bonnet, ils se quittèrent. Pierre remonta en voiture et partit.

La jeune femme et lenfant restèrent un instant à regarder la voiture séloigner, puis le petit tira sa mère par la main, et elle suivit.

Lise séloigna enfin de la fenêtre. Elle sassit sur le tabouret. Regarda ses mains posées sur les genoux. Des mains ordinaires, fatiguées, avec lalliance serrée au doigt.

Elle songea que le café dans sa tasse devait être glacé.

Elle se leva, vida la tasse dans lévier, laissa couler leau chaude.

Il fallait réfléchir. Mais dabord, il fallait faire quelque chose contre cette étagère qui dégringolait en elle. Car elle sentait : se laisser aller, pleurer, ou appeler Pierre sur le champ, tout cela, ce ne serait pas juste. Pas parce quil ne faut pas pleurer, mais parce quelle ne savait pas encore tout. Elle avait vu. Mais elle ignorait encore tant.

Même si, à être honnête avec elle-même, elle savait déjà.

Elle enfila son imperméable bleu, celui suspendu dans lentrée, prit ses clés et son sac et sortit de lappartement. Il fallait respirer, marcher, laisser ses jambes faire le trajet sans y penser.

Dehors, cétait humide. Le bitume brillait encore et les flaques reflétaient le ciel. Lise erra sur le trottoir, sans prêter attention à la direction. Elle passa devant lépicerie du coin, le salon de coiffure, la pharmacie. À lentrée, une vieille dame nourrissait d’une main un minuscule caniche, qui chipait les morceaux le plus délicatement du monde.

Sept ans.

Cest à cela que pensait Lise, en marchant. Sept ans auprès dun homme, et elle navait rien vu venir. Ou bien navait-elle pas voulu voir ? Elle se demanda franchement sil y avait eu des signes, quelque chose quelle avait négligé.

Les déplacements professionnels. Pratiquement tous les mois, elle avait cru sans hésiter à son travail, à ses voyages et réunions, à ses histoires de fournisseurs. Jamais un doute.

Le téléphone, toujours sur lui. Elle simaginait que cétait une manie, voilà tout.

Ces dialogues sur lenfant, inlassablement repoussés avec douceur mais fermeté. Elle se disait : lâge, la fatigue, la peur de se charger de nouvelles responsabilités. Elle voulait comprendre, compatir, patienter.

Mais il avait déjà un enfant.

Petit trois ans. Alors, cela remontait à quatre ans. Ils étaient mariés depuis trois. Déjà trois ans.

Lise sarrêta sur un banc du square. Quelques tilleuls y poussaient, sans feuille encore, bourgeons à peine ouverts. Elle sassit, sortit le téléphone de son sac, le tint en main sans lallumer, le rangea.

Que ferait-elle quand Pierre reviendrait ? Dans quatre ou cinq jours, il rentrerait comme dhabitude, avec un petit cadeau, une histoire banale, lair fatigué. Il se poserait sur le canapé, allumerait la télévision. Et puis il demanderait, « Alors, comment tu vas ? »

Alors, comment.

Assise là, elle regardait les branches nues. Les bourgeons semblaient prêts à éclore encore une semaine, tout serait vert.

Étrangement, elle ne pensait pas à la trahison, ni à lautre femme au manteau bleu et à lenfant en rouge. Elle pensait à elle-même. À cette Lise qui avait attendu sept ans, qui avait su différer, espéré, gardé patience. Elle croyait bien faire, croyait que lamour cest attendre, ne pas brusquer, laisser venir à soi.

Voilà, elle avait attendu.

Le froid la gagna. Elle serra son imperméable autour delle et rentra chez elle.

Lappartement, sans Pierre, paraissait plus silencieux encore. Pourtant, cest un homme discret, doux, jamais bruyant. Mais sa présence donnait une chaleur, un pouls qui manquait cruellement à la pièce.

Lise traversa le salon, jeta un œil alentour. Les livres quelle avait lus, quelques-uns de Pierre. Ses chaussons au pied du fauteuil. Le plaid bleu-vert, quelle lui avait acheté pour son anniversaire, abandonné sur laccoudoir. Elle le prit dans les mains doux, bonne laine puis le reposa.

Ensuite, Lise grimpa sur lescabeau de la petite réserve. Là-haut, sur la plus haute étagère, certaines caisses navaient jamais été déballées après leur emménagement, il y a trois ans. Elle descendit la première. Vieux papiers, dossiers, une boîte de photos.

Lise sassit à même le sol, jambes repliées. Sur certains clichés, elle, plus jeune, riant, cheveux au vent, entourée dun groupe oublié. Ses parents à la mer, souriants, insouciants. Elle et sa meilleure amie Claire, bras dessus, bras dessous, au parc, éclatantes de rire ; Claire a maintenant cinquante-six ans il faudrait penser à lappeler. Plus tard.

Lise remit les photos et la boîte, redescendit de lescabeau, passa à la salle de bains. Deux yeux fatigués lui rendirent son regard dans la glace. Sa peau, on lui a toujours dit quelle était belle. Quelques rides autour de la bouche, des yeux. Cheveux courts poivre et sel. Une femme ordinaire de cinquante-deux ans.

Les traces de la trahison ne se voient pas immédiatement. On se regarde dabord en se disant : voilà donc qui je suis. Épouse trompée depuis sept ans. Celle qui attendait quun enfant vienne, alors quil en élevait un ailleurs.

Elle éteignit leau, retourna à la cuisine préparer un repas. Il fallait bien agir, remplir le temps vide.

Les quatre jours suivants furent une étrange période de flottement. Dehors, tout continuait : ménage, cuisine, courses, appels à sa mère. Pierre appelait chaque soir, comme promis. Voix paisible, anecdotes sur les réunions, « Et toi, comment ça va ? » « Bien, tout va bien, la météo se gâte, jai acheté un nouveau torchon pour la cuisine. » Il riait. Elle riait aussi, et cétait cela le plus effrayant à quel point elle y arrivait aisément.

À l’intérieur, cependant, cétait une autre histoire. Elle pensait sans relâche, minutieusement, à tout ce qui sétait passé. Elle repassait chaque retour de déplacement où Pierre semblait changé, parfois plus doux, parfois distrait : elle avait cru à la fatigue, maintenant elle savait.

Elle pensait à la femme brune, la trentaine, belle sûrement. Même en layant vue peu de temps, Lise se rappelait sa silhouette, ses gestes sûrs : une femme qui sait où est sa place. Et puis lenfant petit, combinaison rouge. Pierre ne portait jamais les enfants ainsi avec elle, nexprimait pas dinstinct paternel. Il disait toujours : « Je ne sais pas trop my prendre avec les petits. » Elle y avait cru.

Le troisième jour, Lise appela Claire.

Claire, tu as le temps de passer ?

Bien sûr. Mais tu as lair il y a un souci ?

Passe, je prépare du café.

Claire arriva dans lheure. Elles étaient amies depuis plus de vingt ans, autrefois collègues dans la fonction publique. La vie avait fait son œuvre, chacune avait suivi sa route, mais elles se retrouvaient, fidèles.

Claire entra, retira son manteau, posa un œil attentif sur Lise.

Quest-ce qui ne va pas ?

Viens, allons à la cuisine.

Lise raconta tout, franchement, sans emphase. Claire écouta sans interrompre, prit sa main une seule fois, longuement. Quand Lise termina, Claire regarda la table un moment.

Mon Dieu, souffla-t-elle.

Oui.

Tu es sûre ? Cétait bien lui ?

Claire. Je connais la voiture, lhomme, par cœur.

Quest-ce que tu vas faire ?

Je réfléchis.

Veux-tu lui parler dabord, cash ?

Jen parlerai. À son retour.

Tu es courageuse, Lise. Mais tu nes pas obligée de tout porter seule, vraiment

Claire, coupa Lise, je tassure, je gérerai. Mais jai besoin que tu sois là. Juste là, comme maintenant. Merci.

Claire se tut, puis lenlaça de toutes ses forces.

Je suis là, dit-elle. Nimporte quand, tu mappelles. Tu entends ?

Jentends.

Claire repartit à la tombée de la nuit. Lise lava les tasses, éteignit les lumières, sallongea, tout habillée, sur la couette dans la chambre, les yeux au plafond.

Voilà ce quelle pensait : elle avait bâti sept ans quelque chose quelle croyait authentique. Pas idéal, mais solide : rituels, habitudes, matins communs autour du café et du porridge. La base, cétait ça : pas la passion, mais cette stabilité du « ensemble ».

Mais pendant quelle construisait ce « ensemble », il en bâtissait un autre, de lautre côté de la rue.

Cinq minutes à pied.

Elle ferma les yeux. La pluie tombait, douce, printanière, pas triste.

Il revint le cinquième jour, dans laprès-midi. Il sonna, bien quil ait ses clés. Lise ouvrit.

Me voilà, fit-il en souriant, fatigué. Il posa son sac, voulut lembrasser.

Attends, lui dit-elle.

Sa voix le stoppa.

Quoi ?

Viens dans le salon. Je dois te parler.

Ils sassirent lui sur le canapé, elle en face dans le fauteuil. Entre eux, une petite table avec un vase et des tulipes en papier quelle avait bricolées un soir.

Pierre, dit-elle. Lautre jour, je tai vu par la fenêtre. Tu étais devant limmeuble dà côté. Il y avait une femme et un enfant dans tes bras.

Pierre la fixa, silencieux pas le silence de quelquun prêt à nier, mais un autre silence, lourd.

Pierre.

Lise, souffla-t-il.

Je ne veux pas de scène, coupa-t-elle, avec un calme glacial à lintérieur, elle vibrait comme un câble sous tension. Je ne veux pas pleurer, ni te supplier. Je veux juste une réponse. Cest ton enfant ?

Un temps.

Oui, répondit-il.

Elle acquiesça dun signe.

Il a quel âge ?

Trois ans.

Avec elle, ça existe depuis longtemps ?

Lise, sil te plaît

Je veux savoir.

Il baissa la tête.

Cinq ans.

Cinq ans. Deux ans avant lenfant. Ils étaient mariés depuis deux ans. Tout au début.

Daccord, souffla-t-elle.

Lise, je ne voulais pas te blesser. Je ne lai pas prémédité, cest arrivé comme ça

« Comme ça », répéta-t-elle, sans ironie. Cinq ans, alors, « comme ça ».

Je sais ce que tu penses.

Jen doute.

Lise, je

Pierre, fit-elle en se levant. Inutile. Vraiment. Je nai pas besoin dexplications. Jai vu. Jai vu comment tu portes ton enfant. Comment tu la regardes, elle.

À sa propre surprise, elle ne pleurait pas. Elle nen avait même pas envie. Elle sentait une sorte de lucidité, pesante comme lair après un orage.

Je vais préparer quelques affaires. Le reste, je passerai le chercher plus tard, une fois quon sentendra.

Où tu iras ?

Chez ma mère. Je verrai.

Lise, attends. On peut parler. Je vais tout texpliquer.

Tu as déjà expliqué.

Elle se rendit à la chambre, sortit de sous le lit la petite valise. Elle y mit des vêtements, des papiers, ses produits de beauté, quelques livres, la photo de ses parents dans un cadre en bois, son parfum préféré, son chargeur.

Pierre se tenait dans lembrasure, silencieux.

Lise, sil te plaît, parlons Ce nest pas comme ça quil faut faire.

Comment alors ?

Il ne sut répondre.

Elle ferma la valise, le contourna dans lentrée. Manteau bleu, boots confortables. Elle prit la valise.

Puis revint au salon. Approcha la table basse au vase de tulipes en papier. Retira son alliance. La posa délicatement à côté du vase, pas jetée.

Repassa devant lentrée, décrocha son trousseau, mit les clés de lappartement sur la console.

Lise, fit-il.

Pierre, répondit-elle. Je te souhaite sincèrement tout le bonheur. Vraiment.

Et elle sortit.

Dans lascenseur, elle fixa son reflet dans la porte dacier brossé, un visage brouillé, étrange. Premier étage, portes ouvertes.

Dehors, la fraîcheur. Elle resta une seconde sur le trottoir avec la valise, le temps de shabituer. Puis elle marcha jusquà larrêt de bus. Aller chez sa mère quarante minutes de trajet, dans un autre quartier.

Pas de scandale, pas de cris. Plus tard, beaucoup plus tard, elle se souviendrait avec un sentiment précieux de cette sortie silencieuse elle était partie sans sabaisser à crier ni se jeter dans le désespoir. Pas par résignation ou pardon. Mais parce que ce geste lui appartenait, nétant ni riposte, ni vengeance. Elle gardait sa dignité, non pour Pierre, mais pour elle-même.

Le vent soufflait à larrêt. Elle ferma son imperméable jusquen haut.

Un an passa.

Petit à petit, la ville lui sembla immuable. Les mêmes tilleuls, cette fois couverts dun feuillage épais et sombre. Le même supermarché, la même pharmacie à langle. La même mamie promenant son chien. Les petites cités françaises, leur rythme apaisant, et Lise avait appris en un an que ce nétait pas si mal.

Elle louait un deux-pièces à lautre bout de la ville, troisième étage, vue sur un jardin entretenu par la vieille propriétaire du dessous, qui cultivait fraises et phlox. Lété, lodeur des fleurs entrait tôt, Lise ouvrait la fenêtre et respirait à fond.

Elle sétait créée une petite affaire : une boutique-atelier. Pas tout suite, bien sûr. Les premiers mois furent noyés dans la sidération, de longues discussions chez sa mère, des appels à Claire, des rendez-vous chez le notaire pour le divorce. Puis, lautomne venu, lagitation retombant, elle songea soudain à ses tulipes en papier.

Lise avait toujours été habile de ses mains : tricot, couture, poterie, même un stage de vannerie des petits bricolages, sans ambition. Mais en octobre, elle se dit : « Pourquoi pas sérieusement ? »

Elle appela Claire.

Jai envie douvrir un atelier.

Un atelier, comment ça ?

Créations artisanales, décor, accessoires. Tu sais tout ce que je sais faire. Je pourrais louer une petite pièce

Mais Lise, sais-tu ce que coûte la location, les fournitures?

Jai quelques économies, Claire. Et je veux commencer tout petit une pièce seule, pas demployés.

Tu es sérieuse ?

Oui.

Un silence, puis :

Tu sais, je ne suis même pas étonnée.

Lendroit fut vite trouvé : une petite pièce en rez-de-chaussée dans un vieil immeuble du centre, le propriétaire demandait peu. Lise repeignit les murs en blanc, installa des étagères, une grande table, une belle lampe. Lenseigne portait simplement : « LAtelier de Lise ».

Les premières clientes furent les voisines, les amies de sa mère, quelques anciennes connaissances. Elles achetaient des couronnes de fleurs séchées, des tableaux, des bougies, des dessous de pots tricotés. Puis quelquun en parla dans le groupe local, puis une autre personne. Lise créa une page sur internet, posta des photos. Les commandes vinrent doucement, juste assez pour payer la location. De quoi ne pas sinquiéter de largent.

Mais le plus important était ailleurs.

Le plus important, cest quau réveil chaque matin, elle savait que la journée lui appartenait. Entièrement. Elle décidait quoi faire, quand ouvrir latelier, avec qui discuter, quoi réaliser. Cette sensation simple et précieuse, impossible à expliquer à qui ne la connaît pas. Son matin à elle. Son café. Ses choix.

Elle pensait rarement à Pierre. Parfois, un manteau dhomme en vitrine, une odeur de tabac connue rappelaient sa mémoire. Elle remarquait, laissait passer la sensation, puis continuait. Il ny avait plus de rancœur. Presque plus damertume. Juste une tristesse douce envers ce qui navait pas eu lieu. Cet enfant quelle naurait pas. Ces années passées à attendre.

Mais cétait une tristesse dont on vit.

Un soir davril, un an, jour pour jour après les faits, elle rentrait de latelier, les bras chargés de fournitures. Lair était doux, parfumé de fleurs et de pluie. Elle pensait à une commande pour la chambre dune enfant : un mobile en bois et pompons de laine. Elle limaginait déjà : bois blond, couleurs pastel, oscillant doucement au-dessus dun berceau.

Devant un petit café de la place, elle reconnut un homme. Pas tout à fait jeune, cheveux grisonnants, bien habillé, il la regardait.

Lise ? Cest toi ?

Elle savança, hésita, puis sourit.

René ?

Eh bien mais oui ! Ça doit bien faire vingt ans !

René Bertrand. Collègue de lancienne boîte, dans une autre vie. Il avait été plaisantin, débrouillard. La vie les avait séparés.

À peu près, répondit-elle. Et toi, tu vas bien ?

Oui, revenu ici il y a trois ans, jen avais assez de la grande ville. Tu habites toujours ici ?

Je nai jamais quitté la région.

Tu es pressée ? Jallais boire un café ici. Ça te dit ?

Elle hésita. Son sac de fournitures lui tirait le bras, son travail lattendait. Mais elle accepta.

Ils sinstallèrent. Elle un cappuccino, lui un espresso. René raconta sa vie des allers-retours, deux mariages, une séparation, tout cela sans amertume. Il riait de lui-même.

Et toi, tu as été mariée ?

Oui, fit-elle. Cest fini.

Depuis longtemps ?

Un an.

Cest dur ?

Elle entoura sa tasse de ses mains. Elle était chaude, décorée de motifs de feuilles.

Oui. Mais parfois, des choses difficiles à vivre te font comprendre que cest mieux après. Pas parce que cétait mal avant. Mais parce que maintenant, cest mieux.

Tu as changé ?

Pas vraiment. Je suis plus moi-même, je crois.

René acquiesça, lobserva un instant.

Tu fais quoi, alors ?

Jai mon atelier. Décoration, objets, mon petit business.

Ah bon ? Je men doutais ! Tu bricolais déjà à lépoque. Tu avais ce petit vase, non ? Fait maison, tout coloré ?

Une bouteille de parfum que javais peinte, oui ! rit-elle.

Voilà ! On se demandait toujours doù venait cette merveille.

Ils partagèrent un silence simple.

Tu es heureuse ? demanda-t-il tout à coup, franchement.

Par la fenêtre, le crépuscule sinstallait, et la lumière des lampadaires baignait le trottoir dor doux. Les passants défilaient, des enfants, des adultes, au hasard de leur chemin.

Je ne dirais pas « heureuse », répondit-elle. Ce mot me semble trop petit, comme si on disait que la soupe est réussie ou que les chaussures sont confortables. Non cest autre chose. Jai limpression de vivre, tout simplement.

René sourit.

Oui, cest ça, je crois.

Leur café refroidissait doucement. Par-dessus le comptoir, une vieille chanson passait.

Bon, fit-elle, il faut que jy aille, demain atelier tôt.

Je comprends. Je suis content de tavoir revue.

Moi aussi.

Il sappelle comment, ton atelier ?

« LAtelier de Lise. »

Minimaliste ! rirent-ils.

Comme moi.

Ils se quittèrent devant le café. Elle partit dun côté, lui de lautre, sans se retourner.

Son appartement était calme. Les phlox de la propriétaire sétaient refermés pour la nuit, mais elle ouvrit quand même la fenêtre, humant lair frais davril.

Elle mit la bouilloire en marche, rangea les fournitures. Les pelotes de laine pastel : rose, crème, menthe. Des bâtonnets en bois. Elle prépara son plan de travail, imaginant le mobile dont les pompons flotteraient dans les courants dair, au-dessus dun petit lit.

Leau frémissait.

Elle se fit un thé, prit la tasse près de la fenêtre. Dans la nuit, elle voyait le jardin sombre, la lueur jaune dune fenêtre voisine encore éclairée, au loin le bruit dune voiture.

Lise pensa que la vie après le divorce navait rien dun désastre, ni dune défaite. Elle le pensait sans emphase, juste comme un fait. Cinquante-deux ans, une nouvelle vie, une petite entreprise, un appartement modeste, une petite ville française quelle connaissait par cœur. Peut-être frugal, pas spectaculaire. Mais cétait à elle.

Chaque café du matin était le sien. Chaque choix, son choix. Chaque pompon de laine menthe.

Le vent faisait frémir les feuilles. Au loin, on devinait la pluie.

Lise serra sa tasse chaude, regarda la nuit dehors. Demain, il faudrait racheter de la laine couleur crème il nen restait presque plus. Et un torchon neuf pour la cuisine, celui-là était perdu.

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