Il était juste un gamin sale et apeuré, en haillons jusquà ce quil passe la porte dun bar plein de motards et prononce un nom que personne, mais alors personne, nétait prêt à entendre. La musique sest arrêtée. Un verre sest brisé en tombant de la main dun type. Tous les regards se sont braqués sur lenfant, la peur passant sur des visages habituellement insensibles à ce sentiment. Jean Wick. Cest ce nom quil a donné quand on lui a demandé qui était son père. Mais ce qui a vraiment tout bouleversé, cest le pendentif quil portait autour du cou et le secret caché à lintérieur. Et juste quand la bande commençait à comprendre ce que ce gamin venait dapporter dans leur tanière, on a entendu des pas lourds sapprocher dehors.
Le petit restait debout au centre du bar, comme sil navait pas conscience du vent de panique quil venait de semer.
La pluie tambourinait contre les vitres.
Les enseignes au néon pour la bière grésillaient.
Pas un des mecs dans la salle na bougé dun millimètre.
Jean Wick.
Ce nom flottait toujours dans lair épais de fumée.
Impossible.
Mauvais.
Mortel.
Un mastodonte barbu près du billard a baissé sa queue de manière très nette.
Un autre a soufflé tout bas :
« Mais non cest pas possible »
Au fond, le président du club sest levé lentement de son tabouret.
Marc Le Grincheux Dubois.
Barbe poivre et sel.
Le nez de travers.
Un regard capable de stopper une baston rien quen te fixant.
Il a détaillé le gamin avec une immobilité glaciale.
« Ptit, » a-t-il demandé dune voix mesurée, « redis-moi ce nom. »
Les petites mains du garçon tremblaient le long de ses hanches.
Mais sa voix na pas faibli :
« Jean Wick. »
Personne na ri.
Cest ça qui était le plus angoissant.
Parce que tous connaissaient la légende.
Le tueur.
Lhomme impossible.
Le fantôme qui traversait les organisations comme un courant dair.
Certains assuraient quil était mort depuis des années.
Dautres disaient que des gars disparaissaient toujours après avoir trop parlé de lui.
Et là, un gosse trempé, baskets trouées, débarque dans leur bar en balançant ce nom comme sil était à lui.
Grincheux sest avancé.
« Qui ta dit de venir ici ? »
« Mon papa. »
Lambiance sest tendue dun coup.
Le barman a lentement glissé sa main sous le comptoir.
Pas pour larme.
Pour le téléphone.
Le gamin la vu et a secoué la tête, nerveux.
« Pas de portable. »
Un frisson dangoisse a parcouru plusieurs visages.
Parce que ça, ce nest pas un truc quun môme devrait savoir à dire.
Grincheux sest accroupi à sa hauteur, précautionneusement.
« Tu tappelles comment ? »
« Éloïse. »
« Et tas quel âge ? »
« Six ans. »
Les portes du bar ont tremblé brusquement sous une bourrasque.
Lenfant a sursauté, apeuré.
Et cest là que tout le monde la vu
le pendentif autour de son cou.
Argent.
Usé, poli par le temps.
Tombant sur son sweat rouge trempé.
Un vieux motard a pâli dun coup.
« Grincheux »
Sa voix est devenue toute mince.
« regarde le médaillon. »
Le regard de Grincheux sest abaissé.
Et, dès quil la aperçu
son expression sest décomposée.
Gravé sur la surface dargent, il y avait un symbole que presque plus personne ne portait.
Un petit marqueur noir.
Un sceau de serment de sang.
La Haute Table.
Le silence est tombé, mais un silence glacial.
Pas celui dun bar de motards : un silence de chambre funéraire.
Grincheux a tendu la main prudemment.
« Petit qui ta donné ça ? »
Éloïse a reculé dun pas, serrant le pendentif contre sa poitrine.
« Papa a dit que seuls les gens bien peuvent louvrir. »
Quelques-uns se sont échangés des regards terrifiés.
Les gens bien.
Cest exactement le genre de trucs que Jean Wick aurait soufflé à son môme.
Grincheux a dégluti, hésitant.
« Ouvrir quoi ? »
La petite a marqué une pause.
Puis a pressé son pouce sur le côté du pendentif.
Clic.
Le médaillon sest ouvert.
Il ny avait pas de photo dedans.
Mais un minuscule morceau de papier noir plié.
Et une pièce dorée.
La pièce a tin té contre le bord de largent dans un son à peine audible.
Tous les motards du bar lont reconnue instantanément.
Monnaie de marker.
De tueur.
Lancienne.
La dangereuse.
Le visage de Grincheux sest vidé de tout sang.
Parce que, gravées à lintérieur du médaillon, il y avait quatre mots, écrits à la main :
SI RETROUVÉ NE FAIS CONFIANCE À PERSONNE
Et en dessous
une phrase finale.
AMÈNE-LA À CHARON
Le barman a soufflé, la voix rauque :
« bon Dieu. »
Charon.
Mort.
Abattu au Continental, plusieurs années auparavant.
Ce qui voulait dire que ce message était vieux.
Préparé de longue date.
La petite regardait autour, paniquée.
« Papa ma dit que parfois les motards, ils aident les gens. »
Silence.
Parce quà lextérieur
des phares ont balayé les vitres, striées de pluie.
Plusieurs véhicules.
Des 4×4 noirs.
Le bruit du gravier écrasé sous les pneus sest imposé dans la nuit.
Tous les motards de la salle ont tourné la tête vers la porte.
Puis les bruits de pas.
Lourds.
Rangés.
Trop nombreux.
Le visage dÉloïse est devenu aussi pâle que la craie.
« Ils mont retrouvée. »
Grincheux a réagi dun bond.
Fini lhésitation.
Il a attrapé la petite et la fait passer derrière le comptoir.
« Les lumières, éteignez tout ! »
Lobscurité a avalé la pièce.
Les motos brillaient juste un peu sous les signaux durgence.
Dehors, portières claquées.
Une.
Deux.
Cinq.
Trop.
Puis une voix a résonné sous la pluie, depuis lentrée du bar :
« Rendez-nous lenfant. »
Les motards se sont figés.
Parce que la voix portait un accent quils ont tout de suite identifié.
Russe.
Une vieille organisation.
Très vieille.
Et alors Éloïse a chuchoté la phrase qui a glacé le sang de Grincheux :
« Papa ma dit que sils mattrapaient »
Ses petits doigts se sont crispés sur le pendentif.
« ça recommencerait la guerre. »Grincheux sentit son cœur cogner si fort quil en perdit le souffle. Dans le noir, chaque souffle, chaque cliquetis du métal, résonnait comme un glas. Il glissa sa main sur lépaule tremblante dÉloïse.
« On va pas te laisser. »
Par-dessus le bar, un des bikers marmonna : « Si cest vraiment la fille de Wick ils ont aucune idée de ce qui les attend. »
Un rire nerveux secoua les rangs, mais il sonna plus comme une prière.
La porte vola en éclats. Une rafale de froid et de pluie balaya la salle, projetant la lumière crue des phares sur les visages burinés. Les Russes jaillirent, armes au poing, leurs voix tranchantes claquant en ordres brefs. Mais les motards avaient eu le temps de se préparer.
Marc « Grincheux » Dubois, dominant la mêlée, brandit la pièce brillante à la vue de tous. La lumière y accrocha linsigne oublié, invoquant toute la légende du père invisible.
« Vous mettez un pied de plus, » tonna-t-il, « cest pas un bar que vous attaquez, cest un tombeau. Marc Dubois. Serment de sang. Vous savez le prix. »
Un silence distordu sinstalla. Même la pluie suspendit son vacarme.
Les Russes hésitèrent. Dans leurs yeux, la légende de Jean Wick faisait danser lombre de la mort. Éloïse, blottie derrière le comptoir, fixa le médaillon ouvert et, dune voix denfant, prononça :
« Papa disait personne nest seul tant quil reste une promesse. »
Derrière elle, tout le chapitre du club hocha la tête. Des frères, pas des saints. Mais des hommes liés par la parole donnée.
Le plus massif des Russes fit un geste impatient puis un coup de tonnerre retentit mais pas celui dune arme à feu: celui des moteurs hurlant à lunisson dehors. Dautres bikers, venus de loin, répondaient à lappel silencieux.
Côté rue, des dizaines de phares déchirèrent la nuit, encerclant les agresseurs.
Grincheux échangea un regard avec Éloïse. Ce regard disait: tu es lhéritage du seul homme qui ait jamais fait trembler même le diable.
Pas aujourdhui, pensèrent-ils tous. Pas tant quune promesse tient debout entre les balles.
Les Russes, dos au mur, comprirent quils venaient de réveiller un fantôme trop grand pour eux. Ils reculèrent, portières claquées, moteurs râlant de peur, disparaissant dans la nuit battue de pluie.
Quand le calme revint, Grincheux posa une grosse main sur la tête dÉloïse.
« On va aller voir Charon. Promis. Mais dabord on va manger des frites. »
Dans lombre du vieux bar, les bikers se dispersèrent en rires rauques. Éloïse sourit enfin, gravant les visages et les voix dans sa mémoire.
La guerre naurait pas lieu ce soir.
Parce que la fille de Jean Wick venait dhériter dune famille.