Moi-même, je suis sortie dun foyer pour enfants mes parents sétaient éteints dans un accident étrange au lever du soleil, aucune famille ne fut retrouvée dans les archives de ma mémoire alors on ma déposé dans une vaste maison aux volets verts, quelque part près de Poitiers, là où les chats arpentent les gouttières les nuits de pleine lune. Quand jai soufflé mes dix-huit bougies, je me suis glissée aussitôt dans la grande ville, à Bordeaux, pour chercher du travail. Les euros étaient trop rares pour imaginer la fac ou les grandes écoles. Je suis une fille persévérante, aucune tâche, même la plus étrange ou la plus absurde, ne ma jamais fait peur.
Un soir dautomne où la ville semblait flotter sous des réverbères brumeux, jai croisé le chemin dAntoine. Nous nous sommes surpris à rire des mêmes folies et avons fini par partager un minuscule appartement aux murs couverts daffiches de films anciens et dherbiers séchés. Notre quotidien se déroulait en harmonie, sans disputes, chacun trouvant refuge dans lautre. Il na toutefois jamais voulu moffrir la promesse dun mariage, alors que jen rêvais pour avoir, peut-être enfin, une famille à moi, tissée de rires et de complicité que je navais jamais connus enfant.
Après quatre années bercées dhabitudes et de café au lait partagé sur le balcon, le destin sest invité, étrange et inattendu : je suis tombée enceinte. Dès quil a découvert la nouvelle, Antoine sest évaporé tel un brouillard de février. Il nest resté de lui quun mot griffonné à la hâte : « Je ne veux pas denfant maintenant. Mes parents taideront pour tourner cette page. » Effectivement, une enveloppe est arrivée, pleine de billets froissés, mais je savais déjà que je nabandonnerais pas ce petit être. Quimporte la difficulté, jétais prête à travailler et à lutter.
Un matin où lair sentait la baguette chaude et la pluie, ma voisine Madame Lefevre ma surprise, les mains sur mon ventre rond :
Enfin, Camille, tu vois bien que javais raison ! On ne vit pas avec un homme avant le mariage, voilà où cela mène. Et maintenant ? Tu vas devenir une mère seule, une mère-courage Tu as pensé à cela ?
Ses paroles me piquaient, comme une ortie sous la peau. Ce nétait pas la première fois quelle murmurait ses jugements entre deux marches de lescalier.
Le quotidien devint plus rude avec la grossesse. Je métais remise à faire mille emplois, serveuse au bistrot, femme de ménage dans un hôtel étrange dont les horloges tournaient parfois à lenvers, vendeuse de fleurs près de la cathédrale. Heureusement, mon patron, Monsieur Dubois, comprit ma situation et maccorda quelques euros de plus dans cette période trouble. Ce à quoi je ne métais pas attendue, cest que laide viendrait aussi dinconnus.
Une après-midi où le ciel avait des reflets de lilas, la sonnette résonna comme dans un rêve doux-amer. Derrière la porte se tenait une femme inconnue, un grand sac à ses pieds. Il se révéla que Madame Lefevre, malgré ses critiques, avait réuni tout limmeuble : chacun avait apporté quelque chose, des bodies, des petits chaussons, danciennes peluches. Puis, comme dans une pièce surréaliste, le vieux concierge, M. René, celui qui saluait dun sourire chaque matin en balayant la cour, me donna de largent il avait décidé que moi et cet enfant étions désormais un peu de sa famille.
Jamais je naurais imaginé que lorsque jaurais tant besoin, ce seraient des étrangers les visages croisés dans lescalier, les inconnus du marché qui me tendraient la main. Même la propriétaire, Madame Martin, baissa le loyer sans mot dire, comme si tout était normal dans ce rêve étrange.
Grâce à la bonté de tous, toutes ces mains tendues de toutes parts, jai pu mettre au monde mon fils, dans ce cocon qui vibrait du soutien silencieux de la maisonnée. Il a grandi, élevé par toute une famille de fortune, chacun lui apprenant une petite chose du monde à leur façon rieuse ou maladroite.
Des années passèrent, et lombre dAntoine reparut. Il voulait voir son fils, maintenant que la solitude avait creusé dans sa vie. Même ses parents, jadis si distants, demandaient des nouvelles de ce petit-fils inattendu. Je ne sais pas Laisserais-je la porte entrouverte à ce passé ? La réponse, sans doute, mattendrait au détour dun autre rêve, un matin où les cloches de léglise sonneraient à rebours.