Ce matin-là, ma femme Cécile mannonça quelle attendait notre quatrième enfant. Elle ajouta dun ton décidé :
Acheter un appartement, cest hors de question, on na pas les moyens. Il va falloir en obtenir un HLM par la mairie. Comme tu ne sais pas te débrouiller, eh bien moi, je vais faire un enfant chaque année : si on narrive pas à obtenir par la qualité du père, on tentera la quantité des enfants !
Un peu sonné, je partis travailler à lInstitut de Recherches de Nantes. Jouvris timidement la porte du bureau sur laquelle était écrit « Direction ». Il y avait foule à lintérieur. Le directeur, monsieur Tissot, et son adjoint, monsieur Dumas, étaient en pleine réunion.
Il en va de la réputation de notre institut, clamait Tissot. Nous devons dépasser les autres en tout, y compris dans les disciplines sportives… Ah ! Voilà notre champion !
En me voyant, tous les regards convergèrent vers moi, ce qui me fit immédiatement rougir.
Moi ? Non, je ne suis pas un champion… Je venais parler de mon logement…
Limmeuble sera livré la semaine prochaine, m’informa solennellement Dumas. Vous êtes en tête de liste. Mais il va falloir y mettre un peu du vôtre…
Que dois-je faire ?
Sauter en parachute. Demain auront lieu les championnats universitaires.
Jesquissai un sourire qui se figea immédiatement.
Où ça ?
Vers le sol. Où veux-tu sauter dautre ?
Mais… Pourquoi donc ?
Enfin, tu ne regardes pas la télé ? s’étonna Tissot. Aujourdhui, cest la mode : les acteurs patinent, les chanteuses chantent sur un trapèze… Cest au tour des chercheurs : hier, le professeur Morel a fait un match de boxe il montra le pauvre Morel sur le canapé, visage tuméfié et pansements sur le nez. Et madame la maîtresse de conférences Lambert, de la lutte olympique elle se repose aux urgences Maintenant, cest votre tour. On vous a attribué le saut en parachute.
En entendant le mot « attribué », j’ai cru défaillir.
Et si je refuse ?
Cest demain… la Journée des Oiseaux, déclara Dumas, comme si cétait une évidence.
Perdu, je me tournai alors vers le directeur en quête dun salut :
Mais en quoi les oiseaux ont-ils besoin que je me brise le cou ?
Tissot me posa la main sur lépaule.
De toute façon, en tant que famille nombreuse, vous aurez droit à un logement… Mais il y a avec ou sans balcon, avec vue sur le parc ou sur lusine Lafarge… On tient compte de linvestissement dans la vie de linstitut lors de la répartition…
Un silence. Je glissai une pastille de valériane dans ma bouche et demandai, assez blanc :
Et si je mécrase… Ma famille aura la vue sur le parc ?
Dumas me rassura, sourire en coin :
Tu connais la règle : les veuves et les orphelins, cest priorité absolue ! Et tinquiète pas, tu ne seras pas seul, tu sautes avec un binôme chevronné ! Il désigna dun doigt un pauvre doctorant effrayé qui se cachait dans un coin.
Cest Antoine, fit Dumas. Il doit être licencié de toute façon, question de budget.
Depuis lenfance, le vide me terrorise. Je vacille déjà sur une chaise quand je veux planter un clou. Le mot « avion » me donne des nausées. Le soir venu, à la maison, je mentraînai : plusieurs fois, je bondis du canapé sur le tapis, espérant mendurcir.
Le lendemain, on nous emmena, Antoine et moi, dans une longue fourgonnette noire qui ressemblait à un corbillard. Tissot nous suivait dans sa propre voiture, et une trentaine de collègues prenaient le tramway en cortège pour soutenir « léquipe ». À laérodrome, Dumas nous attendait avec un orchestre municipal qui lança une marche funèbre. Même le pilote en eut la larme à lœil. Trois musiciens montèrent ensuite dans lavion avec nous, pour jouer un air entraînant au moment fatidique.
Linstructeur, un homme doux et discret, nous observait dun regard compatissant.
En voyant mon ventre, il demanda quon me donne un second parachute. Me voilà affublé de deux sacs à dos : Antoine évoquait un dromadaire, moi, un chameau à deux bosses.
Avant lembarquement, linstructeur nous rappela toutes les situations dans lesquelles le parachute pouvait ne pas souvrir. Il embrassa chacun de nous trois fois, souleva la trappe, croisa mon regard désespéré, et murmura : « Il est temps »
Je lui remis machinalement une enveloppe.
Donnez-la à ma femme, si jamais cest un garçon, quelle lui donne mon prénom.
Linstructeur tenta de plaisanter :
Cest normal davoir peur au début, après plus rien ne fait peur.
En piste, les héros ! ajouta le pilote.
Les musiciens attaquèrent « La Marseillaise », je fermai les yeux et sautai. Finalement, en les rouvrant, je constatai que mon buste était dans lavion, mais mes jambes pendaient à lextérieur : jétais coincé dans la trappe.
Linstructeur et Antoine essayèrent de me pousser, rien à faire.
Faut peut-être le savonner ? proposa Antoine.
Linstructeur, dordinaire placide, sénerva :
Libérez louverture ! Vous bloquez toute la compétition !
Mais comment ? hurlai-je.
Expire à fond !
Je poussai un long « Ouuuuuh », vidai mes poumons et tombai dans le vide, désarticulé.
Javais déjà tiré la poignée dans lavion, alors mon parachute saccrocha aussitôt au train datterrissage. Jétais suspendu sous lavion. Le pilote fit des loopings pour me décrocher, mais je maccrochais comme une moule à son rocher.
Linstructeur passa la tête par le hublot et tenta de me détacher, Antoine le tenait par les jambes à lintérieur. Lavion fit un soubresaut, linstructeur bascula dehors, emportant Antoine agrippé à ses jambes. Linstructeur, miraculeusement, mattrapa par la veste, Antoine pendait en arc, agrippé à ses pieds.
On aurait dit un numéro dacrobates au cirque.
Les musiciens jouaient « Alouette, gentille alouette ».
Linstructeur hurlait quAntoine coupait sa circulation et quil allait y perdre ses jambes !
Je proposai à Antoine dattraper mes jambes pour se soulager mais il préférait celles plus fines de linstructeur.
Impossible datterrir dans cet état : le pilote fit des cercles en piqué, nous frôlions lherbe, mais Antoine agrippait toujours les jambes de l’instructeur. Finalement, à court dessence, la cabine fit passer un bâton muni dun lasso, attrapa Antoine et nous tira un à un dans lavion : dabord Antoine, puis linstructeur, et enfin, moi coincé encore une fois à mi-chemin, la tête dans lavion et les pieds dans le ciel. Mais le pilote posa le zinc, me faisant courir le long de la piste, suspendu.
Aucun mort, tout le monde était ravi.
Lorchestre interpréta son air le plus joyeux (pour un enterrement).
Le seul à ne plus bouger était linstructeur : Antoine lui tenait les jambes dans un état de transe, il fallut utiliser une pince pour lui ouvrir les mains.
Quand linstructeur se remit debout, on saperçut que ses pantalons étaient devenus des bermudas. On réalisa ensuite que ce nétaient pas les pantalons : ses jambes sétaient allongées tellement on les avait tirées, il ressemblait à une autruche.
Demain, deuxième manche ! lança Dumas.
Linstructeur pâlit comme un drap et fila vers le téléphone sur ses longues jambes doiseau. Nul ne sut qui il appela, mais on maccorda la victoire, pour cette fois-ci, les prochaines, et pour toute la prochaine décennie. On homologua même un record de course : javais couru à la vitesse de lavion du moins, mes jambes, car le buste était resté en avion. On a donc divisé mon temps par deux, record validé !
Finalement, jai compris une chose : parfois, la vie insiste pour que lon saute dans le vide, même si on na pas dailes, et que le plus important, cest den rigoler avec les autres, quitte à finir suspendu, mais avec la promesse dun balcon sur le parc.