Un petit arrière-goût désagréable
Tout est fini, il ny aura pas de mariage ! sécria Aurélie.
Attends, quest-ce qui se passe ? balbutia Paul, désemparé. Pourtant, tout allait bien, non ?
Bien ? Aurélie eut un rire pincé. Oui, “bien”… Enfin, sauf que elle hésita, cherchant ses mots, puis lâcha la bombe, tes chaussettes puent ! Et je suis désolée, mais respirer ça toute ma vie ? Très peu pour moi !
Tu as vraiment dit ça ? sétrangla la mère dAurélie, quand celle-ci annonça quelle retirait la demande de mariage civil. Non, cest pas vrai !
Pourquoi pas ? répondit la future ex-mariée, haussant les épaules. Cest la pure vérité. Ne me dis pas que tu nas jamais remarqué.
Bien sûr que si, je lai remarqué, avoua sa mère, embarrassée. Mais cest humiliant, non ? Tu disais que tu laimais. Il est gentil, ce garçon. Les chaussettes, ça peut se régler !
Comment ça ? Lui apprendre à laver ses pieds ? Changer de chaussettes ? Mettre du déo ? Maman, tu técoutes ? Je voulais me marier, pas adopter un grand garçon incapable de vivre seul !
Mais pourquoi aller si loin alors ? Pourquoi avoir déposé le dossier à la mairie ?
Cest toi, Maman ! Aurélie imita la voix maternelle avec ironie : Paul est un brave garçon, très doux. Il me plaît beaucoup. Cétait tes phrases, ça, non ? Sans parler de : Tu as vingt-sept ans, il serait temps de te marier et me donner des petits-enfants. Alors, cest comme ça ?
Mais Aurélie, argumenta sa mère, je pensais vraiment que cétait sérieux entre vous ! Et tu sais, maintenant je suis sûre de ne pas mêtre trompée sur toi : tu réfléchis avant de décider. Juste, chérie, le coup des chaussettes, cest peut-être un brin brutal, non ? Cest pas ton genre
Justement, Maman. Je voulais être claire. Dans sa langue. Quil ny ait aucune ambiguïté.
***
Au début, Paul avait paru à Aurélie drôle et un peu gauche. Toujours en jean, portant inlassablement le même tee-shirt. Très loin des conversations philosophiques à la Sartre, mais imbattable sur les films vintage. Ses yeux pétillaient quand il parlait cinéma.
Il était dune simplicité reposante.
Et cest exactement ce calme qui avait séduit Aurélie, après tant dhistoires compliquées et daventures émotionnelles.
Deux mois de cinémas, de PMU et de cafés puis, Paul, tout gêné, avait lâché :
Tu veux passer chez moi ? Je prépare des raviolis maison. Si, si, cest moi qui les ai faits !
Linvitation avait un je-ne-sais-quoi dintime. Rien que le “maison” avait fait chavirer le cœur dAurélie.
Et, voilà, elle avait dit oui
***
Le chez-soi de Paul ? Mauvaise surprise pour Aurélie.
Pas vraiment sale, mais franchement chaotique et désespérément gris. Murs nus, vieux canapé défoncé avec un pauvre traversin. Des piles partout : boîtes, bouquins, Paris Match édition 1996. Des baskets orphelines en pleine salle. De lair confiné saupoudré deffluves poussiéreuses.
Lendroit ressemblait plus à une escale SNCF quà un nid damour.
Alors, tu aimes mon château ? Paul ouvrit ses bras, sourire triomphant, apparemment ravi de létat de son royaume.
Aurélie se força à sourire : elle laimait bien, pas question de se fâcher.
Direction la cuisine. Situation critique : nappe poussiéreuse sur la table, vaisselle sale dans lévier, tasses couleur douteuse. Casserole à lallure antique. Et là, le truc impossible à ignorer : la bouilloire.
« Tiens, se demanda Aurélie, cétait quelle couleur, ça, la bouilloire, à lorigine ? »
Ambiance plombée.
Aurélie écouta Paul, qui tentait de la divertir, vantant ses raviolis. Mais, au moment où il avança fièrement son plat, elle déclina, prétextant de faire attention à sa ligne
Hors de question de goûter quoi que ce soit sorti de cette cuisine !
De retour chez elle, Aurélie fit le point.
Rien de catastrophique, en soi. Il vit seul, a du mal à organiser son intérieur. Et après ?
Sauf quen regardant ce désordre, Aurélie y voyait bien plus grave : Comment on peut PENSER vivre comme ça ? Ce nest pas de la flemme, non. Cest juste normal pour lui !
Un sale arrière-goût, quoi.
***
Par la suite, Paul vint chez Aurélie, fit la demande officielle en grande pompe, offrit une bague. Ils déposèrent les papiers à la mairie. Les parents commencèrent la chasse aux dragées.
Être la fiancée, cest sympa. Mais, lorsque Aurélie se retrouvait seule à penser à Paul, ses raviolis, ses blagues, ses attentions… elle voyait la bouilloire dun coloris très mystérieux flotter devant ses yeux.
Et là, prise de conscience : ce nest pas juste une bouilloire. Cest LE symptôme ! Il révèle sa vision du monde, du ménage, de lui-même, et fatalement delle.
Un jour, elle imagina leurs matinées en commun, frissonna :
Elle se lèverait, irait à la cuisine, tomberait sur un reste de thé froid et des miettes de baguette. Elle dirait : « Mon chéri, tu peux ranger ça ? » et il la regarderait, perplexe, comme il regarde son appartement, sans comprendre. Pas de cris, jamais dembrouille. Juste : il ne comprendra pas. Jusquà la fin des temps, il faudra répéter, expliquer, nettoyer Et là, lamour se liquéfie à coup de piqûres invisibles pour lui.
Tandis que sa mère nage dans le bonheur « Ma fille se marie enfin ! »
***
Se marier
La légèreté et la chaleur que ressentait Aurélie en présence de Paul sétaient évaporées, remplacées par une lourdeur anxieuse.
Aurélie, sinquiétait Paul presque tous les jours, cherchant lassurance dans son regard, tout va bien entre nous, hein ? On saime, non ?
Bien sûr, répondait-elle, sentant un petit craquement dans sa poitrine.
Finalement, Aurélie craqua. Elle appela son amie Solange et lui ouvrit son cœur sur ses angoisses.
Mais attends, sétonna Solange, poussière, bouilloire… Mon mari laisserait une moissonneuse-batteuse dans la cuisine sans rien voir ! Les hommes, ça ne capte pas ces choses-là !
Justement ! chuchota Aurélie. Ils ne voient rien. Et Paul ne verra JAMAIS. Mais moi, je verrai CHAQUE JOUR ! Cest ça qui va me tuer, à petit feu, tu comprends ?
***
Aurélie gardait rancœur, sans lui en vouloir. Il était sincère. Pas un manipulateur. Juste un gars venu dune autre planète : celle où une assiette sale, cest neutre. Pour elle, cétait une alerte rouge, incompréhensible, insupportable.
Ce nétait même pas une histoire de ménage. Cétait deux mondes différents. La fissure dans sa tête ne cesserait de grandir jusquà devenir un gouffre impossible à combler.
Alors, autant sarrêter là, avant de tomber dedans, irréversiblement.
Restait à attendre le bon moment
***
Aurélie et Paul furent invités à une soirée.
Ils arrivent, retirent leur manteau, enlèvent leurs chaussures…
Entrent dans le salon…
Une abominable odeur se répand derrière eux.
Aurélie ne capte pas tout de suite la source. Mais très vite, elle comprend tout le monde la compris. La honte la submerge. Ni une, ni deux, elle file à lentrée, enfile ses bottines et senfuit.
Paul la rattrape, la saisit par le bras. Elle se retourne, le regard noir :
Cest fini ! Il ny aura PAS de mariage !
***
Et le mariage neut, effectivement, jamais lieu.
Aurélie est persuadée davoir fait le bon choix et ne regrette rien.
Quant à Paul il ne voit pas trop où est le drame. Il se dit : “Des chaussettes qui puent, franchement ? Au pire, je pourrais même les enlever…”