Ça te dérange que je veuille fonder ma propre famille ? J’ai fui votre emprise pour construire ma vi…

Ça ne te plaît donc pas que je veuille ma propre famille ? Je me suis enfui de chez vous, jai commencé à bâtir ma vie, et vous voilà revenus, comme si rien navait changé
Eugénie, ne ten fais pas comme ça ! Je comprends que ce ne sera pas évident pour une citadine, la vie au village. Mais je taiderai ! Tu me connais. Je men sortirai. Tu nas quà rester à mes côtés !

Eugénie se sentait perdue.
Pourquoi donc était-elle tombée amoureuse dun gars de la campagne ? Et pas quun peu ! Jusquà en avoir les jambes qui flageolent !

Elle venait tout juste davoir vingt-huit ans, avec déjà une belle carrière à Paris ; Damien, lui, en avait trente et tout un clan en famille, sa maison dans un bourg à une heure dOrléans.

Le hasard de la vie les avait fait se croiser à la Foire du Trône : Damien y était entré sans but, tandis que sa mère faisait ses emplettes. Les amies dEugénie ly avaient traînée pour la distraire.

Un échange de numéros, puis ils sétaient mis à sécrire, à se voir. Damien faisait de son mieux pour étonner la jeune femme, venait la retrouver jusque dans les rues animées de la capitale, toujours prévenant, toujours à lécoute. Eugénie, lentement, sétait laissée attendrir.
Au fil du temps, il se distinguait par sa sincérité, sa générosité, son côté brut de pomme, loin des messieurs coincés de la ville.

Un jour, Damien lui a demandé sa main, et Eugénie a dit oui.

Bon, ma fille, écoute. Tente ta chance. Damien, il est de la campagne, bosseur, honnête, a fini par dire sa mère. Si ça ne marche pas, tu reviendras sur Paris.

Eugénie navait rien à perdre. Son job était « télétravail » maintenant, elle pouvait bosser de nimporte où. Elle nétait plus une gamine de dix-huit ans ; et puis le village, dit-on, lair y est si pur ! Pourtant

Damien, sous quel statut jarrive chez toi, au juste ? chuchota Eugénie, hésitante.

Ma fiancée. Dans un an, on célèbre le mariage, et en vacances, je temmène à la mer. Jaurai mis assez de côté dici là pour ne pas se poser la question dargent rougit Damien. Je sais que tu viens dun autre confort

Tout semblait si simple, si naturel. Pourtant, une angoisse inconnue venait ronger le bonheur dEugénie, sans quelle sache lexpliquer. Alors elle décida de tout jeter par-dessus bord et de foncer !

Une semaine de congés, une valise pleine à craquer, lappartement de deux pièces soigneusement fermé appartement pour lequel elle avait tant travaillé et Eugénie sélança au volant de sa petite Clio, vers le village, où Damien lattendait déjà.

La première soirée, sous la chaleur de juillet, fut charmante.
Les deux jeunes arrosèrent ensemble le potager, firent la cuisine main dans la main ; tout allait vite, comme dans un rêve.

Ma chérie, mes parents arrivent ! lança Damien un vendredi soir, rentré du boulot.

Pourquoi ? saffola Eugénie.

Pour nous rencontrer Et aussi nous filer un coup de main. Avec eux, mon frère et sa femme viennent aussi balbutia Damien, tournant en rond dans la pièce.

Pour longtemps ? demanda Eugénie, voix tremblante.

Jespère pas ! Mais ça ira, on va gérer.

Après ces mots, Eugénie sentait son sang qui battait dans ses tempes.

Ne ten fais pas, ma grande. Considère ça comme une épreuve. Si ça ne passe pas, tu reviens. Après tout, tu as toujours ton pied-à-terre à Paris ! sourit la maman. Fais comme ça te plaît. Eux, ils sy feront. Ou pas. Ce sera alors à Damien de trancher.

« En vrai, pourquoi paniquer ? Je ne suis même pas encore la femme officielle ! » se raisonna-t-elle. Ils nallaient tout de même pas la manger.

Elle finissait de dresser la table quand elle entendit une berline sarrêter devant la maison.

Les voilà ! lança Damien depuis la cuisine.

Les jeunes sortirent accueillir la famille.

Bonjour, ma future belle-fille ! sexclama une grande femme, parée dune robe ample, aux cheveux courts dun noir dencre et aux longs cils naturels. Elle enlaça à bras-le-corps son fils.

Un homme de forte carrure, bedonnant, serra la main de Damien et adressa un signe de tête à Eugénie.

Le frère, grand, jovial, se présenta à la future épouse en riant ; sa femme, une blonde aux joues roses et au fort accent du Berry, jeta sur Eugénie son regard perçant, puis détourna la tête vers son époux.

Tarrêtes de baver, tas quà nous aider ! lança-t-elle avant de séloigner chercher les bagages.

Eugénie invita tout le monde à table, comptant sur un bon repas pour rompre la tension. Au moins, elle savait cuisiner !

Eh ben, quel festin ! Tu tes donnée du mal ! félicita Marie-Madeleine.

Pierre-Laurent émit un grognement approbateur.

Cest quoi, ça ? Du poulet ? Cest fou, les recettes que vous inventez en ville commenta dun air pincé Hélène, la belle-sœur. On na pas plus simple ?

Tu chipotes Cest très bon ! sinsurgea Vlad, le frère.

Ton estomac se contente de tout, toi. répliqua sa femme, déposant sa fourchette sans ménagement.

Damien lança un regard navré à Eugénie.

Hélène, aie un peu de tenue ! Et essaie de ne pas être si jalouse Eugénie sest données du mal, hein, la défendit-t-il.

Oh, ce prénom alors On a eu une vache, nous aussi, qui sappelait Eugénie, rétorqua la blonde, dun ton venimeux.

Eugénie esquissa un sourire.

Quest-ce qui te fait rire ? sinquiéta Damien à mi-voix.

Chez une amie à Paris, le cochon dInde sappelle Hélène, souffla-t-elle.
Mais tout le monde lentendit.

Marie-Madeleine décocha un regard noir à la jeune femme, les hommes contenaient un fou rire, Hélène rougit violemment.

Pour qui tu te prends ? Comment oses-tu lança-t-elle, furieuse.

Bah, tu ty connais, côté familiarités, je te rends la monnaie ! haussa les épaules Eugénie.

Vlad contempla la future belle-sœur avec admiration.

Moi, je suis la femme de Vlad, la vraie ! Et toi quoi ? Une coloc ?! sécria Hélène. Marie-Madeleine approuva dun hochement.

Au moins suis-je polie, moi En visite, on ninsulte pas la cuisinière. riposta Eugénie, glaciale.

Je suis pas venue pour toi ! triompha la blonde.

Je ne tai dailleurs pas invitée, rétorqua Damien, déjà excédé. Vous comptez rester longtemps ?

Le silence tomba, perçant. Tous le regardaient, médusés.

On doit former ta bourgeoise à la vie rurale avant de repartir, répondit enfin la mère.

Maman, cest inutile. On gère très bien tout seuls.

Tu as casé une fainéante chez toi, tu rayonnes Combien de temps tu tiendras ? continua Hélène, implacable.

Chez nous, la fainéante, cest pas Eugénie, coupa Damien. Maintenant, chers invités-surprise, merci pour le dîner : et bonne nuit !

Damien tendit la main à Eugénie. Sous les regards lourds de la famille, ils rangèrent la table côte-à-côte.

Eugénie songea quil avait de la chance davoir un homme qui la soutenait. Elle ne se laisserait jamais faire. Et puis, dans le pire des cas, sa vie parisienne lattendait toujours.

Le lendemain, le soleil à peine levé, éclats de voix.

Eh bien alors, on paresse ? Chez nous, on est sur pied avant midi ! sépoumona belle-maman, surgissant dans la pièce. Et il serait temps de préparer le petit déjeuner, non ?

Eugénie jeta un œil hébété à son téléphone.
Huit heures tout juste !

Marie-Madeleine, tout est dans le frigo. Je mhabille et jarrive, souffla-t-elle, le drap jusquau menton.

Quelle petite princesse ! lança la mère en roulant des yeux. Au boulot, debout !

Marie-Madeleine quitta la chambre, claquant furieusement la porte.
Après sêtre habillée, Eugénie descendit à la cuisine.

Ma douce, déjà debout ? laccueillit Damien, affairé à la poêle.

Si je lavais pas réveillée, elle roupillerait encore, grogna la mère.

Les dents serrées, Eugénie répliqua :

Maman, pourquoi te permets-tu dentrer dans notre chambre ? Javais demandé lintimité.

Ah, tiens, on a une paresseuse ET une incapable, glissa Hélène, narquoise.

Personne ne ta sonnée, grogna Eugénie.

Cest la vie à la ferme, ma grande ! À six heures, on trait les vaches. provoqua la blonde.

Pas question dacheter une vache, trancha Damien.

Pourquoi ? Cest bien pratique ! Oh, ou alors cest quEugénie ne sait pas traire Faut se lever tôt ! ricana Hélène.

Toi non plus, et tu te débrouilles, non ? chuchota Damien.

Tu es devenu irritable depuis quEugénie est là, intervint Marie-Madeleine.

Damien, je rentre à Paris. Quand ce cirque retournera dans sa ménagerie, tu sais où me trouver, dit Eugénie, lasse.

Quoi ? Toi ! Depuis que tu es là, mon fils nous oublie, ne vient plus, ne maide plus ! Cest tout juste si jarrive à le joindre ! Tu crois vraiment quon va te tolérer, toi, qui nous enlève notre fils ?

Stop ! gronda Damien. Un silence funèbre tomba.

Ça dérange que je veuille ma vie à moi ? Jai fui ce cocon, jai tout reconstruit Et vous, vous me tirez en arrière !

Mon fils, tu as perdu la tête ! Tu dépenses ton temps, ton argent pour ça ! Elle ne veut que ton fric ! On essaie de te sortir de là, pour ton bonheur !

Maman Eugénie a son boulot, jéconomise pour le mariage. Si tu tiens au bonheur, repars chez toi ! Ici, tu viens désormais sur invitation. Surtout toi, Hélène.

Tandis que la famille accusait le coup, Damien saisit Eugénie, lentraîna à lécart, puis retourna vers ses proches, écume à la bouche.

Alors, tu choisis ! Moi ou elle, asséna la mère, scandalisée.

Pourtant, tu as bien accepté Hélène hasarda Damien.

Quelle blague ! marmonna la blonde.

Le père et le frère observaient la scène, muets.

Eh bien ? insista Marie-Madeleine.

Je choisis le bonheur, lança Damien, le regard défiant.

Alors, je nai plus de fils ! la mère semporta hors de la maison, laissant ses valises. Hélène talonna.

Nous, on est avec toi, sourit le père, compatissant. Ta mère, je men charge !

Le frère serra Damien dans ses bras.
Garde ton bonheur, frérot ! Va falloir dépoussiérer lambiance familiale, nous !

Et la famille sen alla.
Eugénie se sentait gênée, mais comprit une chose : Damien était sérieux. Il tenait à elle.

Ils reprirent leurs habitudes, travaillant ensemble, se soutenant. Malgré la tempête, chez Damien désormais, la joie régnait.

Maman, Hélène ! On a acheté une vache pour vous ! plaisanta Vlad.

Tu es fou marmonna la maman.

Non. Hélène, à laube, cest à toi de la traire ! ajouta Vlad, implacable.

Vlad, arrête, cest pas drôle ! sinsurgea Hélène.

On veut juste vous enseigner comme vous le faisiez à Eugénie ! samusa Pierre-Laurent. Et à sept heures, le petit-dej doit être prêt, chaud, pas des tartines froides. La vie à la ferme, cest comme ça.

Et commença léducation des femmes !
Elles goûtèrent à tout ce quelles avaient reproché à Eugénie.
La maman comprit, à son tour, quelle avait été trop dure avec la jeune Parisienne, surtout quand on lui demandait maintenant den faire autant… et dêtre aussi efficace que la belle-fille. Mais elles ny parvenaient pas. Pas les diplômes, pas les habitudes.

Pas le temps !
Finalement, Marie-Madeleine fit la paix avec son fils, mais hésitait à revenir. Peut-être quEugénie avait encore plus de ressources ?

De son côté, Damien fit sa demande à Eugénie, plus amoureux que jamais.
Au mariage, tout le monde dansa même les plus grognons !

Et, même si Marie-Madeleine et Hélène ne chérissaient pas tellement leur nouvelle belle-fille, elles avaient compris quil valait mieux se taire. On ne sait jamais, avec Eugénie

Eugénie, elle, nageait en plein bonheur.
Ils faisaient tout ensemble et, désormais, ne redoutaient plus aucun invité-surprise.

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