Bonnes intentions

Bonnes intentions

Thaïs ! Te voilà enfin ! J’étais à deux doigts dappeler le SAMU ! Marguerite ouvrit la porte dentrée en précipitant une accolade sur sa sœur. Ma tête va exploser, je ne sais plus où donner de la cravate !

Respires, d’abord. Plutôt toute en courbes et calme olympien, Thaïs Petrovna glissa dans le vestibule comme une impératrice impassible. Elle est là ?

Non ! Partie ce matin avec les gamins, sans même un au revoir ! Marguerite secoua la main au ciel, désemparée. Elle nécoute plus rien. Elle a trouvé lamour, paraît-il !

Bah Margot, que veux-tu ? Fallait surveiller la gazelle, pas pleurnicher maintenant. Allez, assieds-toi, raconte-moi tout sans rien oublier et après, on avisera.

Thaïs fila vers la cuisine. Dans sa chaise, elle fixait dun œil critique sa sœur qui préparait le thé.

Rince-moi cette bouilloire à leau chaude, combien de fois je dois te répéter ? Tu as la mémoire dun poisson, cest pas croyable !

Marguerite sursauta et, maladroite, se brûla loreille en tripotant le couvercle.

Oh, bon sang, maladroite tu es, maladroite tu restes ! Laisse, assieds-toi où je vais tattacher à la chaise ! Avant que tu ne te transformes en rôti.

Thaïs se leva et chassa sa sœur vers la table, prenant la relève pour faire le thé avec méthode.

Voilà. Maintenant, crache le morceau. Qui cest ce fameux homme, et quest-ce quelle imagine, Hélène ?

Marguerite enlaça sa tasse de ses deux mains. Quallait-elle lui avouer ? Même elle ne comprenait pas doù lui venait cette migraine à propos de toute cette histoire. Lhomme ramené à la maison par la benjamine semblait pourtant exemplaire : pas buveur, pas violent, attentionné, indépendant il avait son propre garage dans la banlieue de Lyon. Bon, une carrosserie, ce nétait pas non plus la Sorbonne, mais ça restait du boulot. Et puis, pratique : il avait réglé la fuite du robinet en cinq minutes, là où le plombier y avait laissé sa dignité il y avait trois semaines. Mais Marguerite était conditionnée par mille avertissements de sa sœur aînée à voir Hélène comme une révolution ambulante, et il en fallait plus quune bonne impression pour dissiper son anxiété. Et puis, la rencontre était étrange : depuis quand un garagiste, qui gagne sa vie sur chaque boulon, répare-t-il gratuitement la voiture d’une parfaite inconnue, même si cest au beau milieu de lhiver, sur une nationale gelée, et quelle est entourée de bambins frigorifiés ? Quil soit revenu le samedi voir si la voiture roulait et si les gamins navaient pas le nez qui coule ? Et cela depuis six mois ! Et pendant ce temps-là, Hélène ne pense plus ni aux enfants, ni à sa pauvre mère, mais se croit dans une comédie romantique. Elle veut se marier, rien de moins ! Comme si une fois lui avait suffi…

Tout cela, Margot le déballa, haletante, devant Thaïs, son oracle avec blouse à fleurs, prête à recevoir le jugement comme en confession. Depuis toujours, Marguerite suivait sa sœur comme son ombre. Leur père, savoyard bourru, était parti en douce, et leur mère, Catherine, sétait tuée au boulot, laissant la troupe à laînée :

Thaïs, ma grande, il est temps de maider !

Presque neuf ans séparaient les deux sœurs. À lannonce de la seconde grossesse, leur mère avait dabord ri, puis pâli d’effroi. Mais le mari et la fille avaient tranché : On sen sortira, Maman ! Et Catherine avait gardé le bébé. Marguerite était née chétive, abonnée à la tisane et au thermomètre. Thaïs, petit ange-gardien avec tresses invincibles, lui fit lécole buissonnière, lui apprit tout le programme de CP à la maison. Bien sûr, ça servit, car Marguerite passa encore trois trimestres couvée par la bronchite pendant que les autres découpaient de la gomme arabique en classe.

La panoplie infermière, cétait Thaïs : vitamines, lait chaud imbuvable Mais cest dégueu, ça a une peau dessus !, râlait Margot, qui obéissait en pleurant.

Les médecins balançaient leur refrain rassurant : Une fillette fragile, laissez faire le temps. Et le temps, plus le sacerdoce souriant de sa sœur, finirent par triompher. Marguerite rattrapa tout, devint la meilleure élève du CM2, tandis que Catherine, à bout de bras, demandait conseil à Thaïs, alors tout juste mariée et déjà enceinte :

Une prépa ou un bac général, tu crois quoi ?

Elle doit poursuivre. Ce serait gâcher ce cerveau, Maman !

Je pourrais pas financer…

Tu nes pas toute seule !

La bourse ne brillait pas par sa générosité, mais Margot navait jamais rêvé en euros. Thaïs débarquait une fois par mois, bras chargés de victuailles et balayant la chambre du regard, à la recherche de la moindre trace, miette, ou toile daraignée :

Cest quoi cette poussière, tu vis dans un poulailler ?

Margot, bien dressée, astiquait en trombe lappartement détudiante chaque fois en vain, la grande sœur repérait toujours un manquement.

Mais Catherine tomba malade alors que Margot entamait sa deuxième année à Lyon-II. Elle venait à peine de lui confier, toute rougissante, quelle fréquentait un garçon. Une semaine après, la sentence médicale tomba.

Thaïs, je fais quoi ?

Ce que tu fais toujours : tu passes tes exams, et tu laisses maman en paix, compris ? Je gère le reste.

Margot eut juste le temps daccompagner sa mère dans ses dernières semaines, serrant dans ses poings la vieille petite cuillère en bois rapportée par leur père de Montpellier, mordant fort pour étouffer les sanglots qui, curieusement, ne venaient pas.

Thaïs gérait tout : ordres, lessives, rudesses et caresses strictes. Interdiction pour Margot de seffondrer devant Catherine.

Le matin du grand départ, Catherine agrippa la main de sa cadette qui, une seconde, se figea deffroi en comprenant que le silence de cette main ne serait plus jamais rompu. Enfin, les vannes ouvertes, elle pleura car maintenant, enfin, cétait permis.

La suite fut logistique, brute : revente de l’appartement, Margot put obtenir un petit studio dans le 7ème, à deux rues de la sœur.

Parfait, tu n’es pas loin. Thaïs, expert en devis et finitions, inspecta les murs. Invite personne, je moccupe de tout. Les filles maideront.

À cette période, la coopérative dont Thaïs était chef déquipe croulait sous la demande. Petites main ouvrières, impeccables et habiles, elles se refilaient les adresses sous le manteau. Les temps changèrent, Thaïs ouvrit son entreprise de rénovation pendant quelle finissait un diplôme du soir. À Margot, elle lançait en soupirant :

Je bloque sur tout. Heureusement quAlex me file un coup de main, lui ah non, il est toujours débordé. Tant pis, un jour, je serai tranquille, il ny aura que le boulot.

Le calme ne vint jamais. Les crises se suivaient et ressemblaient. Difficile de tenir la barre, impossible dagrandir léquipe, impossible de coller sa cervelle sur tous les chantiers.

On fait nimporte quoi, derrière mon dos ! Ensuite, cest à moi de justifier devant les clients ! Puis, toujours, Thaïs, la tornade, revenait à la charge : Et chez toi, les enfants, ça roule ?

Margot faisait le rapport. Depuis quelle avait épousé Martin (qui navait jamais eu lheur de plaire à Thaïs, initialement), elle se sentait en faute. Thaïs modèle indépassé , cétait la première fois quelle allait contre son avis. Mais Martin était persévérant, rusé, et, après trois ans et la naissance de la première fille, il gagna le cœur de sa belle-sœur. Un bon gars, reconnut Thaïs, amoureux de sa famille, soldat du foyer, dévoué à ses princesses, et rendant chaque sou au foyer. Ce qui la titillait vraiment, cétait ses méthodes éducatives : le lobby des papas-poules.

Franchement, on dirait une nounou et pas un mec ! Il va en faire des pâtes molles, tes filles !

Margot hochait la tête, tout en pensant que Thaïs devait, au fond, être un rien jalouse, son Alex devant être harponné pour consacrer un dimanche entier aux gosses. Quand leur fils aîné commença à dériver à ladolescence, problèmes scolaires, puis comportementaux, sa sœur dut gérer seule, Alex dégainant la réplique universelle :

Cest toi qui las élevé, assume ! Je le finance, tu léduques, on repart à zéro.

Fin de discussion. Thaïs soupirait. Les enfants, testant ces débats, faisaient la révolution. Elle expédia le fils dans larmée par le truchement dun client.

On va lui apprendre la vie, là-bas !

Contre toute attente, il adora, trinqua et revint en rigolant :

Avec une génitrice-général, logique que jatterrisse chez les paras !

Soudain, ce fut la fille qui fit des siennes.

Maman, je suis enceinte.

Thaïs seffondra sur le canapé.

Mais enfin ! Tu nas même pas dix-huit ans !

Et alors ? Majeure ! Maman, sil te plaît, épargne-moi le sermon.

Trop tard pour les sermons, va falloir penser mariage, tiens !

Pas la peine. Il ne veut pas se marier.

Hors de question ! Nouvelle poussée dadrénaline chez Thaïs. Mon petit-fils n’aura pas la case père inconnu ! Tinquiète, ma fille, je règle ça en deux temps, trois mouvements !

Et ce fut réglé un mois plus tard. Thaïs leur offrit, telles des rois en exil, un F2 hérité des combines du patrimoine.

Voilà. Vivez, en silence !

La fille, gribouilleuse dans lâme, préféra ça au grand bazar parental, et tout finit par sharmoniser.

Mais à peine le calme revenu, les galères débarquèrent, cette fois, du côté des nièces de Margot.

Les gamines, elles, tenaient du poulain plus que du poney, costaudes, bourrées de santé. Margot regardait ses deux diablesses courir dans le parc : Jaurais rêvé être aussi solide. Tu te rappelles, Thaïs ? Moi, cétait la pharmacie ; elles, cest plutôt le cross !

Elles tiendraient impec, si elles étaient aussi malignes ! ricanaient les tantes. Heureusement, côté devoirs, cest sans faute, même si elles sont radicalement différentes. Sophielainéesensible, discrète, un peu transparente. Hélène, étoile filante, tout le contraire : grande gueule, charismatique.

La sœur conseilla, Margot fit entrer tout le monde dans la même classe :

Sophie peinera moins.

Ce qui fut vrai excepté pour Hélène, qui sauva régulièrement la mise de sa sœur. Martin, toujours aux anges, couvait ses mahousses déloges :

Les meilleures minettes du monde !

Le bonheur fut bref. Au passage en sixième, Martin accident terrible. Hôpital, attente, puis la mauvaise nouvelle. Margot cessa de vivre, ne fit plus que courir, grogner, sursauter la nuit en hurlant. Les filles finirent carrément par sinstaller dans son lit pour la rassurer.

Thaïs dût jouer la sorcière. Elle fit un scandale à sa sœur :

Tu veux quelles finissent orphelines dune mère, juste pour tapitoyer sur ton sort ? Ouvre les yeux !

Marguerite écoutait, vide. Elle nentendait plus rien, croyant sentir Martin derrière la porte. Mais un jour, le coup de gueule de Thaïs fit mouche. Margot remonta doucement la pente, et sa première esquisse de sourire ramena la paix chez les enfants.

En terminale, les filles connurent leur prems coup de foudre : Sophie, obéissante, fit machine arrière sous les grondements de Thaïs. Hélène, têtue, déclara la guerre.

Je laime !

Tu parles, tu laimes On verra bien, sil sert à quelque chose, ce Sébastien ! La question : tes encore pure ou pas ?

Ça, cest entre lui et moi ! Un défi dans les yeux, Hélène répondit du tac au tac à lancêtre. Marre quelle gère toute ma famille comme si on était en 1902.

Elle prit les devants : à Sébastien, elle posa un ultimatum :

Si tu maimes, marions-nous !

Ben euh, faut prévenir les vieux

Quand tu parleras adultes, on reparle !

Margot, qui aurait observé, aurait dit : Tu es le portrait craché de ta tante ! Tant de résolution dans le regard d’Hélène ! Les fiançailles furent célébrées un an plus tard. Margot inonda la cérémonie de larmes ; Thaïs, elle, serra les mâchoires, morte dinquiétude.

Pourquoi si tôt ? Yavait le feu chez vous ?

Mais bonne surprise : Hélène nattendait pas, et le premier bébé narriva quau bout de deux ans. Elle poursuivit ses études, embauchée en stage de compta dans lentreprise familiale de son beau-père, gravissant vite les échelons. Serge, son mari, fit de même, ouvrant sa boite de transports routiers avec laide du patriarche. Les revenus triplèrent, Margot contemplait le succès de sa plus jeune comme une médaille.

Mais Thaïs, elle, voyait lavenir dun œil de cassandre :

Tout va trop bien, ma pauvre ! Fais gaffe, Hélène est du genre à tout casser dun coup. Et cest toujours toi qui rames pour rattraper !

Margot, exaspérée, évitait den parler à sa sœur. De toute façon, cette dernière, dont les enfants galéraient, sortait immanquablement :

Occupe-toi déjà de tes rejetons !

Finalement, le drame ne vint ni des enfants, ni du ciel, mais de là où on sy attendait le moins : le mari dHélène se mit à collectionner les heures supplémentaires très spéciales. Hélène lapprit dune manière honteuse. Pensant dabord que larrivée de leur deuxième fils avait rompu la magie, elle multiplia les efforts, les dîners romantiques, mais bientôt comprit que les soucis étaient ailleurs. Et puis, un jour, sur un banc du square, une jeune femme enceinte sassit à côté delle.

Cest toi, Hélène ? souffla la future maman, le regard dur.

Sursaut chez Hélène.

Eh oui

Je mappelle Élodie. Je suis la compagne de Serge, ton fameux mari.

Hélène, en temps normal, aurait été terrassée, mais là, elle explosa de rire.

Eh ben, vous avez tout gagné ! Il est pour vous, le bébé ?

Évidemment ! Un garçon ! Élodie caressa fièrement son ventre.

Félicitations. Et, je suis bien censée faire quoi de cette info ?

Tu divorces, non ? Élodie ne perdait pas de temps.

Pas spécialement. Et alors ?

Eh bien, mon fils a besoin dun père !

Les miens aussi, figurez-vous ! Je ne vois pas le problème !

Tu te fiches de moi ? Élodie, à bout, se leva, tonne six mois de grossesse en avant. Tu démêles vite cette histoire, je veux accoucher dans la légalité !

Elle séloigna en manquant de tomber. Hélène retint ses larmes. Son fils aîné, flairant la tension, joua la carte du chaton inquiet.

Maman, tu pleures ?

Pas du tout. Juste un courant dair ! Va jouer, mon lapin, le déjeuner est bientôt prêt.

Serge, pris la main dans le sac, ne nia pas.

Franchement, tas un problème. Tu nes jamais là, boulot, enfants, boulot Jsuis un homme, moi !

Super, cest dun original !

Le divorce fut un enfer glacé, Serge se transforma en trader du partage, chipotant sur chaque cuillère. Le notaire samusa, le juge soupira, Margot chuta de cinq ans dâge mental. Puis, voilà, madame, vous êtes libre, avec pour dot : un F3 et une pension alimentaire pas bien grosse. Le beau-père, honteux, la poussa gentiment à la porte de lentreprise familiale.

Tu comprends

Elle eut un haussement d’épaule :

Si jamais vous voulez voir vos petits-fils, vous savez où trouver le mandat CAF.

Elle partie, évacuant dun silence tout mot dexcuse marmonné derrière elle. Jamais elle ne priverait ses fils de leurs grands-parents.

Margot venait garder les garçons, encourager Hélène à refaire surface. Thaïs, elle, narrêtait pas de pester sur léducation débridée de ses petits-neveux.

Elle bosse jusquà vingt-et-une heures ? Mais qui soccupe des enfants, bon sang ?

Margot muselait son chagrin.

Elle a une bonne paye, et pour une fois, sa carrière monte, Thais

Et les enfants, on sen fiche, alors ? Rira bien qui rira le dernier ! Elle nous ramènera un nouveau type et hop, ce sera pour ta pomme les gosses !

Thaïs !

Ben oui ! On parie ?

Margot refusait dy croire. Mais un soir, Léon débarqua. Tous les doutes tombèrent :

Et maintenant ?

On va la ramener sur Terre, ta romantique. Deux enfants et madame joue à la princesse. Et puis, qui sait qui cest ? Elle est loin dêtre à la rue, ta Hélène : appart, voiture, bon salaire Peut-être un profiteur.

Thaïs.

Faut creuser !

Et comment ?

Déjà, une petite entrevue.

Mais elle nécoute rien ! Jai tout essayé

Rho, je vais moccuper de tout. Thaïs attrape le téléphone et balance un Ta mère est mal en point, cest urgent.

Hélène rameute Léon :

Je dois filer chez ma mère ! Urgence.

Tinquiète, je gère les garçons.

Hélène file ventre à terre dans les rues de Lyon, cœur prêt à rentrer dans ses chaussettes. Maman, tiens le choc ! Elle évacue lidée de prévenir Sophie, enceinte jusquaux yeux, déjà hospitalisée deux fois pour menace de prématurité.

Margot ouvre la porte, fuyante.

Maman ?

Tout va bien !

Alors

Entre, voyons ! Thaïs rapplique, ton autoritaire, la cuisine pour tribunal.

Assise, Hélène, ébahie, écoute sa tante lui promettre de lui confisquer ses gamins si elle ne reprend pas ses esprits. Trop, cest trop. Dune voix calme mais tranchante, Hélène réplique :

Dites-moi, tata, vous navez vraiment rien dautre à faire que de vous mêler de ma vie ? Je vous dois quelque chose ? Jai passé lâge de me justifier !

Tu assumes alors !

Cest bien mon intention ! Dorénavant, ouvrez vos parapluies, je ne vous rendrai plus de comptes. Occupez-vous donc de vos enfants parfaits et laissez-moi vivre, bon sang ! Dailleurs, vous fliquez beaucoup moins Sophie, normal, elle est docile, elle ! Mais vous savez quoi ? Je préfère être la chèvre expiatoire il en faut bien une !

La chèvre ? Margot plisse les yeux.

Oui, maman, comme le bouc. Et moi, cest logiquement la chèvre. Ras-le-bol dêtre jugée pour tout !

Tu divagues ! Thaïs, outrée, se tourna vers sa sœur.

On ne perd pas la boule ; réfléchissez, au lieu de vouloir contrôler le monde ! Et toi aussi, Maman. Je ne suis pas parfaite, mais pas idiote au point de laisser les autres choisir ma vie à ma place.

Faudrait peut-être te tester, non ? Thaïs, sceptique, examine la jeune femme. Mieux vaut vérifier

Thaïs ! Marguerite, livide, se lève. Ça suffit, là, tu dépasses les bornes ! Arrête !

Elle seffondre, Main sur le cœur, et glisse par terre. Hélène bondit sur son téléphone. Thaïs, dabord bouche bée, réalise :

Hélène, appelle le SAMU !

Marguerite sera hospitalisée. Toute la tribu débarquera le lendemain. Thaïs, effondrée, tentera un mot dexcuse. Sa nièce la coupera avec un sourire calme :

Je vous pardonne.

Ma petite Hélène…

Ne dites rien, le principal cest que Maman sen sorte.

Marguerite sen remettra, et réconciliera la famille depuis son lit dhôpital. Plus jamais elle nécoutera la moindre critique sur ses filles. Thaïs, têtue comme une mule de la Drôme, mettra un temps fou à relâcher le gouvernail, mais comprendra enfin. Le jour du remariage dHélène et Léon, cest elle qui lancera le premier Vive les mariés ! et prendra Hélène dans ses bras, les larmes aux yeux :

Pardon petite, de tout cœur.

La vie suit son cours. Plus tard, ce sera Hélène qui sera au chevet de Thaïs, pour deux opérations coup sur coup. Cest Léon, drôle de gendre, qui sillonnera Lyon et ses hôpitaux, traînant la tante et son déambulateur dexperte. Entre eux, de suite, une complicité danciens combattants.

Dans ses tout derniers jours, Thaïs dira en serrant la main dHélène :

Tu as bien choisi, ma fille. Un homme avec un grand H ! Garde-le serré, et nécoute que toi !

Oui, tata, promis ! répondra Hélène avec ce vieux sourire solaire.

Et cest elle, Hélène, qui tiendra la main de Thaïs quand elle partira. Et le dernier petit mot de la tante grincheuse sera : Merci !pour tout.”

Ce soir-là, dans la cuisine qui avait tout vu, Marguerite, son café refroidi à la main, se tenait seule quelques instants, le regard posé sur un rayon de lumière dorée tremblotant sur le carrelage. Dehors, les voix des enfants s’éparpillaient dans le jardin, Léon discutait avec Sophie, et Hélène riait fort, vraiment fort comme avant, comme jamais.

Margot posa sa tasse, inspira lair vanillé qui flottait, et pensa à Catherine, à Martin, à tous les et si La vie noffrait jamais la trêve espérée, mais des ponts invisibles entre les épreuves, pourvu quon garde lélan. Elle leva les yeux, chauds démotion, et rejoignit ses filles.

Sur la nappe, les mains se retrouvèrent, les rancœurs sévaporèrent comme buée sur les carreaux au premier soleil. Thaïs était partie avec sa sérénité, sans laisser dordre cette fois ; à leur tour, les sœurs et les nièces écrivaient la suite, imparfaite, certaine, vivante.

On entendit Margot, la voix dansante, annoncer :
Ce soir, tartiflette ! La vraie, sans compromis.

Ils éclatèrent de rire chacun sut que cétait là, entre la casserole qui débordait et le vin qui chantait, dans limpossible pagaille dune famille obstinée, que résidait la vraie victoire des bonnes intentions.

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