Des jumelles ?! sexclame brusquement Irène Lefèvre.
Irène tente tant bien que mal de cacher son mécontentement, mais le ton trahit ce qui se joue derrière son sourire figé. Assia sait pertinemment que sa belle-mère ne partagera jamais la moindre once de sincérité. Irène ne la jamais aimée, la toujours jugée comme indigne de son fils. Pourtant, tout le monde autour disait bien que cétait plutôt son fils, Valentin, qui nétait pas à la hauteur dune femme comme Assia.
Assia est douce, cultivée, elle a fini ses études déconomie à vingt-trois ans et a trouvé un travail stable dans une clinique privée à Paris. Oui, elle vient dune petite ville de province, mais son père est directeur dune entreprise locale et sa mère professeure à luniversité du coin. Jamais on naurait pu dire delle quelle manquait déducation ou de savoir-vivre. Pourtant, Irène continue de la voir comme une simple fille du peuple.
Eh bien, félicitations ! Quelle chance ! Double bonheur ! marmonne Irène.
Mais prendre part à cette joie, Irène Lefèvre ne le souhaite pas du tout. Pour Assia, la grossesse est difficile : menace de fausse couche, puis de naissance prématurée. Elle enchaîne les séjours à lhôpital. Valentin vient la voir presque chaque jour, mais sa mère, qui vit à deux arrêts de bus, ne daigne jamais lui rendre visite.
Le jour où les petites sortent de la maternité, même histoire : Irène choisit de ne pas venir, insensible aux invitations de son fils, prétextant :
Non, cest pas recommandé ! Je pourrais transmettre une infection ! On verra quand elles seront plus costaudes, là je viendrai les voir, tes petites.
Les bébés ont trois mois quand Assia croise Irène devant la boulangerie. Irène force un sourire, grince :
Alors, comment vont les filles ?
Assia répond sincèrement :
On se promène ! La poussette est un vrai char dassaut, mais bon, lair frais leur fait du bien !
Irène hoche la tête, prête à filer. Mais une vielle amie, Giselle, lalpague, accourant vers elles.
Irène ! Coucou ! Oh là là, ce sont tes petites-filles ?
Eh oui, ma Giselle Ce sont mes trésors !
Assia se souvient de madame Giselle Morel, la salue timidement.
Deux dun coup ! Assia, comment tu as fait ?! Si frêle !
Assia, cest une héroïne ! affirme fièrement Irène.
La jeune maman ne cache pas sa stupeur. Il y a une minute, Irène tournait les talons ; à présent la voilà en grand-mère aimante. Irène raconte à Giselle comme elle aide sa belle-fille, comme Assia gère la maison et les enfants avec son soutien. Assia écoute, abasourdie, apprenant mille choses sur sa propre vie. Puis Giselle se rappelle de ses courses.
Je vous laisse, faut filer à la banque ! Profitez bien avec vos petites.
Irène attend une trentaine de secondes, le temps que son amie disparaisse, puis sa fausse douceur sefface. Elle salue sèchement Assia avant de sen aller.
Le soir, Assia raconte tout à Valentin. Il hausse les épaules.
Tu sais, cest ma mère. Elle nous a fait pareil à moi et ma sœur. Elle affirmait quelle passait des soirées entières sur mes devoirs, alors quen réalité elle regardait ses feuilletons. Et quand il fallait sortir Lucie, elle disait que cétait pour sa santé, mais cest moi qui men occupais pendant quelle se maquillait… Laisse tomber, prends pas ça à cœur, sil te plaît.
Assia connaît ces histoires par cœur. Mais elle nen revient pas den être le témoin direct.
***
Les années passent, rien ne change entre Irène et ses petits-enfants. Mais survient un accident. En sortant dun taxi, Irène tombe et se fracture la jambe. Là, elle a une idée lumineuse.
Je vais habiter chez vous ! annonce-t-elle à Assia et Valentin.
Les époux séchangent un regard : ils savent que les semaines à venir seront éprouvantes. Impossible de refuser.
Leur vie devient invivable. Ils installent Irène dans leur chambre, eux dorment dans celle des jumelles. Irène est plus exigeante quun enfant : il faut lui préparer ses repas, nettoyer derrière elle, laider à se doucher, faire ses courses préférées.
Les jumelles, deux ans et demi, vont en crèche pour permettre à Assia de reprendre le travail à mi-temps. Chaque matin, cest la galère pour sortir les filles du lit et éviter les caprices.
Un matin, alors quils sactivent, Valentin reçoit un appel :
Maman ? Pourquoi tu appelles, tu es dans la chambre à côté !
Je ne peux pas me lever, jai la jambe cassée
Tu as la béquille
Laisse-moi ! Je nai pas besoin de me lever pour dire ce que jai à dire !
Dis-moi alors Mais fais vite !
Je nen peux plus de ce vacarme le matin. Vous faites trop de bruit. Je narrive pas à dormir, vos filles narrêtent pas une seconde !
Valentin fulmine, il ouvre la porte de la chambre et lance :
Si tu veux te reposer, on te laisse les jumelles ! Ça te fera de la compagnie !
Irène se tait, outrée. Rapidement, elle quitte leur appartement, sans même attendre que son plâtre soit enlevé. Valentin ne sen plaint pas, mais Assia culpabilise. Elle naime pas voir son mari en conflit avec sa mère. Que faire de plus ?
***
Le vendredi, Assia finit plus tôt. Elle va chercher les filles à la crèche, passe à la boulangerie, monte un goûter-pyjama, les coussins au sol, le projecteur allumé pour un dessin animé. Mais la sonnette retentit.
Irène Lefèvre est sur le pas de la porte, son petit-fils Paul, fils de Lucie, à la main.
Irène, que se passe-t-il ?
Lucie me la déposé pour la soirée. Mais jai un rendez-vous urgent ! Peux-tu le garder une heure et demie ? Sil te plaît !
Décontenancée, Assia sourit à Paul, tout timide, à peine six mois de moins que les jumelles.
Paul, tu viens tinstaller avec nous ?
Il hoche la tête. Quand Assia se relève, Irène a déjà filé, sans même se tourner.
Vers quelle heure dois-je tattendre ?
Deux heures, pas plus !
Elle sengouffre dans lascenseur, sans un mot dau revoir.
***
Valentin rentre à 19h. Il trouve Paul à table, dévorant une assiette.
Salut, lartiste ! Tu fais une visite ? Lucie est où ?
Paul sourit, Assia soupire, ne voulant pas provoquer de disputes. Mais elle ne peut rien cacher.
Ta mère a déposé Paul pour “quelques heures” Ça fait presque cinq heures quil est ici.
Valentin blêmit.
Lucie est au courant ?
Assia fait non de la tête.
Je ne lui ai pas écrit, je ne voulais pas dénoncer ta mère. Lucie lui a confié son fils, après tout.
Valentin sénerve :
Assia, tu es trop gentille Mais cest insensé ! Maman ne ta pas dit où elle allait ?
Non.
Valentin attrape son téléphone, appelle sa sœur. Il lui explique que Paul est chez eux. Lucie promet de venir vite.
***
Il est 20h30. Les enfants jouent dans la chambre, Assia, Valentin et Lucie sont à la cuisine.
On attend vraiment maman ? Les enfants doivent aller au lit
Pour une fois quils se couchent plus tard Mais il faut clarifier les choses avec elle.
Aussitôt, la porte sonne. Assia ouvre.
Cest bon ! Je viens chercher Paul ! lance Irène, affairée.
Assia la fixe. Derrière elle surgissent Lucie et Valentin.
Maman, tas perdu toute notion de respect ?
Cest comme ça quon parle à sa mère ?
Maman ! Je tavais confié Paul ! À toi, pas à Assia Mais que fais-tu, enfin ?
Irène éclate de rire.
Cest pareil, Lucie ! Elle a déjà deux enfants, elle gère bien. Javais des choses à faire !
Valentin intervient :
Maman, de quel droit tu débarques comme ça, tu déposes Paul sans prévenir Taurais pu demander à Assia !
Enfin, pourquoi demander ! Quel est le problème ?
Lucie glousse nerveusement :
Déjà, tes partie où ? Ce matin, tes cheveux étaient plus longs. Tu serais pas allée chez le coiffeur ? Et puis, ce vernis, il était rouge, maintenant il est rose passage en institut, non ?
Irène rougit, sans trouver de réponse.
Tas pas honte ?! insiste Valentin.
Elle ne répond pas. Fixe ses enfants.
Tu demandes de laide une fois tous les mille ans, et voilà comme tu ty prends ? Peut-être quAssia aussi aimerait aller se faire coiffer ou faire ses ongles !
Irène gonfle les joues, senflamme. Plus aucun remord, elle veut rabaisser tout le monde :
Enfin, Valentin ! Elle et les coiffeurs, les manucures ? Elle, cest juste une petite provinciale ! Elle la toujours été et le restera !
Un incroyable silence sabat, puis éclate :
Dehors !
Valentin attrape sa mère par le bras, lexpulse et referme la porte dun geste. Il souffle profondément, découvre Assia en larmes. Il la serre dans ses bras, Lucie la réconforte aussi.
Assia est blessée, déçue. Mais au fond, elle voit bien quIrène na destime pour personne, même pas pour ses propres enfants. Elle voulait être une bonne personne, mais face à une mauvaise, on ne parviendra jamais à lui plaire.
Depuis, les relations avec Irène Lefèvre sont quasi inexistantes. Valentin et Lucie lui rendent service à loccasion, mais elle na jamais joué son rôle de grand-mère. Longtemps, elle boude son entourage, mais, à force, le désir dêtre “vue auprès des enfants” domine et elle revient vers eux, sans jamais sinvestir vraiment.
Une fois, Assia tombe sur un statut dIrène dans la messagerie avec les photos des trois petits et la légende : « Bonne fête à toutes les mamies qui élèvent leurs petits-enfants ! » Assia rit jaune. Le soir, Valentin et Lucie la brocardent devant elle. Assia se sent un peu coupable de rire aux éclats, mais comment faire autrement ?