La beauté trompeuse
Tu plaisantes ? Ne me dis pas que c’est fini avec Laurine ! J’y crois pas ! s’exclama Juliette, les yeux écarquillés de surprise. Elle le fixa dun air tellement ahuri que Simon se sentit mal à laise. Ses sourcils touchaient presque sa frange et ses lèvres souvraient détonnement. Sérieux, tu étais prêt à porter Laurine sur un piédestal ! Je prenais ton couple en exemple Jaurais tellement voulu vivre une histoire comme la vôtre !
Je tassure, Juju, cest la pure vérité Simon détourna les yeux, observant la pluie marteler les vitres de son appartement à Lyon. Les gouttes glacées coulaient le long des carreaux, reflétant sa propre humeur. Un sentiment de vide lenvahissait, la mélancolie des cinq années passées ensemble teintait tout en gris autour de lui. Son poing se serra, blanchissant ses phalanges, sa voix devint rauque : Cest terminé, tu entends ? Fini.
Mais pourquoi ? persista Juliette, penchée vers lui, scrutant son visage. Laurine tattendait depuis six mois, pendant que tu étais en déplacement à Paris ! Elle a été fidèle, sourde à tous les compliments, à toutes les attentions !
Comment tu sais tout ça toi ? Vous nêtes même pas dans la même ville Simon eut un sourire triste, ironique. Cest lexemple parfait de la solidarité féminine ?
Peut-être, répondit Juliette sans se vexer, sadossant à son fauteuil, bras croisés, linquiétude brillant dans ses yeux. Mais tu oublies que jai pas mal damies à Lyon. Et elles gardaient un œil sur elle. Je sais quelle sest vraiment investie dans son apparence, sans savoir tous les détails. Elle a changé de coupe, sest mise au sport, renouvelé sa garde-robe. Elle voulait clairement te plaire, Simon.
Voilà le problème ! Simon bondit presque dans lentrée, dénichant fiévreusement son portable dans sa veste. Il revint, le souffle court, et colla lécran devant Juliette. Regarde comme Laurine était avant mon départ, tu ten souviens ?
Bien sûr ! souffla Juliette, le ton tremblant. Elle revit mentalement limage de son amie : Elle était adorable. De longs cheveux châtains, des yeux verts immenses, un petit nez délicat Un physique harmonieux, avec peut-être une poitrine discrète mais cela ne semblait pas te gêner ?
Jadorais tout chez elle ! Simon cria presque, puis sa voix séteignit en un chuchotement. Pour moi, elle était parfaite, authentique. Mais dès que je suis parti, ses copines lui ont bourré le crâne ! Elles lui ont répété quelle devait changer ou je finirais par la quitter. Et elle a cru à cette absurdité ! Elle sest transformée non pour elle, mais parce quon la convaincue quelle nétait pas assez bien telle quelle était.
Cest à ce point ? demanda Juliette, les doigts crispés sur son accoudoir, le front soucieux.
Regarde par toi-même ! Simon lui mit presque le téléphone sous le nez. Sur la photo, Laurine nétait plus la même. Ses cheveux jadis magnifiques coupés à la garçonne et décolorés en blond glaçant, lui donnaient un air dur, étranger à sa douceur naturelle. Ses lèvres, outrageusement gonflées, déformaient son visage autrefois harmonieux. Son corps amaigri laissait voir des clavicules saillantes, des bras frêles, sa peau dune pâleur maladive, soulignée par des cernes profonds. Le pire ? Elle avait même subi une augmentation mammaire, alors que Simon lui avait toujours confié préférer la simplicité, lauthenticité.
Elle est venue mattendre à la gare de la Part-Dieu comme ça, la voix de Simon tremblait démotion refoulée. Il se détourna brusquement, frappa le mur du poing et grimaça de douleur. Comment peut-on se détruire à ce point en six mois ? Pourquoi na-t-elle pas compris que cétait elle, toute simple et naturelle, qui me plaisait ?
Il fit les cent pas, ses gestes traduisant colère et désarroi. Sa peau alternait entre rougeur et pâleur ; il serrait les poings, passait les mains sur son visage, comme pour effacer ce quil avait vu.
Juliette comprenait son ami mieux que personne. Pendant ces six mois, elle avait enduré ses plaintes contre son patron lyonnais lenvoyant sans pitié en mission à Paris. Il avait peur de laisser Laurine seule, mais ne pouvait pas lemmener avec lui : dernières études, examens à Lyon, et le boulot exigeait sa présence. Il appelait Laurine chaque soir, la rassurait, partageait tout. Et voilà quil retrouvait une inconnue.
Simon, peut-être quelle voulait toffrir une surprise ? hasarda Juliette, se levant pour le rejoindre. Elle a peut-être cru bien faire, quun changement te plairait
Simon eut un rictus amer.
Mais elle sest perdue en chemin ! Moi, jaimais celle quelle était. Noir sur blanc. Maintenant, jai limpression quun masque sest posé entre nous.
Il sinquiétait aussi du fait que Laurine refusait systématiquement les appels vidéo. Chaque fois, elle déclinait gentiment, annonçant pourtant un « incroyable » changement qui le surprendrait. Si mignon en apparence, mais Simon sentait langoisse monter : à force déviter la caméra, cachait-elle autre chose ? Aurait-elle rencontré quelquun ? La pensée lobsédait, lempêchait de se concentrer à Paris.
Finalement, il demanda à son ami Baptiste, resté à Lyon, de se renseigner. Baptiste accepta, non sans hésitation.
Deux jours après, Baptiste le rappela.
Une surprise, clairement, lâcha-t-il, la voix prudente. Mais je doute que ça te fasse plaisir Laurine na personne, elle parle souvent de toi, tattend avec impatience.
Ces mots calmèrent Simon. Au moins, Laurine était fidèle. Peut-être ses inquiétudes étaient exagérées. Lessentiel, cétait quelle nait pas joué sur deux tableaux.
Aujourdhui, Simon regrette davoir refusé la photo que Baptiste voulait lui envoyer. Il voulait garder la surprise en arrivant. Sil avait compris, peut-être aurait-il pu larrêter, revenir plus tôt, empêcher toute cette transformation Mais il était trop tard.
Le jour du retour à Lyon, Simon était nerveux à lextrême. Son cœur battait la chamade, ses mains tremblaient, il visualisait sans cesse ses retrouvailles avec Laurine : des sourires, des étreintes, le parfum de ses cheveux, ces moments partagés à raconter lun à lautre tout ce qui avait manqué durant ces longs mois. Mais la réalité fut plus cruelle. Quand il aperçut Laurine, il resta figé. Elle navait plus rien de la fille dont il était tombé amoureux. Un instant, il crut sêtre trompé de personne.
Simon ! Tu mas tellement manqué ! sexclama Laurine, lui tendant les bras. Simon recula instinctivement. Son sourire à elle vacilla, ses yeux brillèrent de peine.
Cest pourtant bien moi ! Ma surprise ta laissé sans voix ou quoi ? tenta Laurine, lespoir se mêlant à langoisse.
Je ne reconnais plus ma copine murmura Simon, peinant à contenir sa détresse. Il recula de nouveau, examinant Laurine avec incompréhension. Tu es malade ? Ou tu as perdu la tête ? Où sont tes beaux cheveux ? Ta silhouette harmonieuse ? Tu étais si naturelle…
Tu veux dire « ronde », cest ça ? soffusqua Laurine en serrant les poings, les larmes lui montant aux yeux. Elle se tint droite, essayant de garder contenance malgré la moquerie feutrée de ses deux copines venues pour la soutenir.
Ça va, tu peux dire que je me laissais aller, je sais ce quon disait de moi enchaîna Laurine, la voix tremblante. Mais regarde-moi ! Je suis moderne, stylée. Tas pas honte de moi, maintenant ?
Qui ta dit que javais honte de toi ? sénerva Simon, plus dur. Tu tes transformée en je ne sais même pas quoi. Jaimais la vraie Laurine. Cest terrible de navoir même pas parlé ensemble de tout ça, on partageait tout, autrefois.
Faut ty faire Simon, intervint Camille, la copine de Laurine, un large sourire artificiel aux lèvres. Elle est canon, toutes les garçons se retournent sur elle maintenant ! Et cest pour toi quelle a fait tout ça !
Simon se tourna, le visage déformé par la colère :
Non, pas pour moi, pour toi-même ou pour des regards extérieurs ! Ce nest pas à moi de porter la responsabilité de ce cauchemar !
Il sapprocha doucement de Laurine, la voix lourde dune immense tristesse :
Laurine Tu savais ce que je pensais. Jai toujours dit que je préférais le naturel. Ce que tu as fait de toi… Ce nest pas ce que jaime. Tu étais magnifique comme tu étais. Je voulais même te demander en mariage Le mois dernier, jai acheté la bague. Mais là… Je ne peux pas vivre avec une poupée de plastique.
Laurine devint blême, des larmes coulant sur ses joues. Elle voulut parler, mais aucun mot ne sortit. Ses copines avaient beau dire que Simon finirait par « revenir en rampant », leurs mots traversaient Laurine sans la toucher. Elle vit Simon séloigner, le cœur brisé, tandis que tout en elle seffondrait.
Jimaginais tout raconta Simon à Juliette, la voix brisée, quelques heures plus tard, cachant son visage dans ses mains. Je voulais lui proposer de fonder une famille, de vieillir ensemble Mais face à cette étrangère, tout sest brisé.
Il releva les yeux vers Juliette, au bord des larmes.
Pourquoi ne vous trouvez-vous jamais assez bien, vous, les filles ? Je lui disais chaque jour quelle était belle, précieuse pour moi Mais rien na suffi, elle sest effacée au profit dun idéal qui nexistait que dans le regard des autres.
Simon eut un rictus empli de tristesse.
Le pire ? Ce sont ses copines qui l’ont poussée à tout ça ! Lune delles est venue chez moi, me clamant quelle était mille fois mieux, « cent pour cent naturelle ». Je lai mise à la porte. Comment peut-on manipuler à ce point lesprit des gens quon appelle « amis » ?
Juliette prit la main de Simon dans la sienne, la réchauffant dun contact sincère.
Il essuya ses yeux, chercha son souffle :
Peut-être que jai eu tort de la repousser sans chercher à comprendre ses peurs Peut-être voulait-elle juste me plaire, croyant ne pas être assez bien. Elle croyait sûrement me faire plaisir, mais moi moi, jai tout détruit avec mes reproches.
Juliette, tout contre lui, murmura doucement :
Tu as le droit davoir tes limites, Simon. Tu as le droit de préférer lauthenticité. Mais, si tu veux garder cette histoire, donne-lui une chance de sexpliquer. Parlez, sincèrement, cœur ouvert. Peut-être quau fond, il reste quelque chose de beau entre vous.
Il leva les yeux vers la fenêtre : la pluie cessait enfin, un rayon de soleil perçait les nuages, colorant le ciel de rose et dor.
Tu as peut-être raison, souffla-t-il. Mais pour linstant il me faut du temps. Du temps pour guérir, pour comprendre, pour savoir ce que je veux. Je ne veux pas oublier, mais je ne veux pas non plus tout perdre si un avenir est encore possible
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On ne peut aimer que ce qui est authentique. Veux-tu plaire aux autres, tu finis par ne plus te reconnaître soi-même et là, c’est l’essentiel qui se perd. Au final, le véritable amour commence par lacceptation de soi, avant de soffrir en partage à lautre.