Beauté factice
Cest pas possible, tu plaisantes ! Vous avez vraiment rompu ? Jen reviens pas ! sécria Camille, stupéfaite, en posant ses grands yeux pleins dincompréhension sur son ami. Une ride détonnement barra son front, ses sourcils se haussèrent si haut quils touchaient presque la naissance de ses cheveux, et sa bouche resta entrouverte. Tu étais fou dAnaïs ! Je racontais votre histoire à tout le monde, vous étiez mon modèle Jaurais rêvé davoir la même relation, tu sais.
Si, Camille, pour de vrai répondit Paul, le regard perdu par la fenêtre. Dehors, la pluie balayait les vitres du salon, traçant de longs sillons et martelant la ville avec violence. Cette humeur maussade nétait quun pâle reflet du vide qui emplissait son cœur depuis la rupture. La nostalgie de leurs cinq années le hantait, peignant ses journées dune teinte grisâtre. La chaleur des étreintes dAnaïs, leurs rires partagés et leurs rêves communs semblaient désormais si lointains quil lui arrivait de douter de leur réalité. Il serra les poings, la voix hésitante : Cest terminé, tu comprends ? Complètement terminé
Mais pourquoi ? Camille se pencha un peu, auscultant le visage fermé de son ami. Anaïs ta attendu six mois pendant ton déplacement à Lyon ! Toujours fidèle, elle ne se laissait séduire ni par compliments ni par cadeaux.
Comment tu sais tout ça, dailleurs ? Tu habites à Bordeaux, non ? Paul eut un sourire amer. Ou alors, cest la fameuse solidarité féminine ?
Jai peut-être quitté Paris, mais tu oublies que jai plein damis ici. Tu sais, Anaïs sest métamorphosée, sans quon men dise précisément les raisons. Elle a coupé ses longs cheveux, sest remise au sport, relooké Tout ça pendant que tu étais absent. On sentait que ça lui tenait à cœur, Paul.
Voilà, tu touches au problème ! lança-t-il en bondissant presque dans le couloir pour attraper son téléphone. Il revenait, fébrile, lappareil déjà allumé : Tu ten souviens, de la Anaïs davant, nest-ce pas ?
Bien sûr ! soupira Camille, glacée dun pressentiment. Elle visualisa son amie : longue chevelure châtain clair, yeux verts immenses, petit nez délicat Jolie silhouette, peut-être pas tout à fait « parfaite », mais tu avais lair comblé, non ?
Exactement. Moi, elle me plaisait comme elle était ! Il serrait son téléphone, les yeux durs. Anaïs était mon idéal. Mais il a suffi que je parte pour que ses copines lui retournent la tête. Elles lui ont répété quelle te perdrait si elle ne changeait pas. Et elle y a cru Elle a changé, non pas pour elle, mais parce quon lui a dit que sinon je ne laimerais plus.
Cétait si grave que ça ? demanda Camille, les mains crispées sur les accoudoirs, le front plissé dangoisse.
Regarde par toi-même. Paul lui brandit lécran sous le nez. Sur la photo, Anaïs était méconnaissable. Sa longue chevelure avait disparu : elle arborait aujourdhui une coupe ultra-courte, décolorée en blond platine criard. Au lieu de douceur, son visage semblait dur, transformé. Ses lèvres, visiblement gonflées, saccordaient mal à ses traits, et son corps amaigri, creusant les clavicules et les joues, donnait une impression maladive. Plus encore, Anaïs sétait fait refaire la poitrine, alors que Paul lui avait souvent affirmé aimer son naturel.
Le pire, cest quelle est venue maccueillir à laéroport ainsi. Javais devant moi une inconnue, Camille ! Je voulais presque passer mon chemin Comment peut-on se détruire à ce point en si peu de temps ? Pourquoi na-t-elle pas compris que je laimais tout entière, sans transformation aucune ?
Il faisait les cent pas dans le salon, la colère et la tristesse alternant sur son visage. Par moments, il sinterrompait, les poings crispés, les yeux embués.
Camille, elle, se souvenait bien des inquiétudes de Paul avant ce fameux déplacement à Lyon. Il avait tout fait pour rassurer Anaïs, lappelait chaque soir, lui disait les mots tendres quelle semblait apprécier. Et voilà que maintenant, il retrouvait une autre femme.
Peut-être quelle voulait juste te plaire, souffla-t-elle doucement, avançant vers lui. Peut-être quon lui a fait croire quelle devait changer, pour que tu sois fier delle
Paul ne put retenir un sourire douloureux. Vouloir me plaire, au point de seffacer elle-même ? Cela na plus rien à voir avec lamour, Camille. Jaimais celle quelle était, pas ce masque quelle porte maintenant.
Le plus dur, cétait aussi quAnaïs avait systématiquement évité les appels vidéo pendant ses mois dabsence. Toujours une excuse, toujours une promesse de surprise. Paul sétait même demandé si elle navait pas déjà tourné la page, et cette incertitude lui avait empoisonné lesprit.
Finalement, il avait sollicité discrètement laide dun ami, Simon, qui habitait dans le quartier dAnaïs. Celui-ci accepta de se renseigner. Deux jours plus tard, Simon lappela : Elle prépare un changement, cest sûr, mais ce nest pas ce que tu crois. Elle attend vraiment ton retour. Pas de nouvel homme dans sa vie.
Ces mots calmèrent Paul. Il sétait alors abstenu de demander à son ami la photo quil proposait denvoyer, préférant garder le mystère Il sen mordait maintenant les doigts.
Le jour du retour à Paris, Paul était si nerveux quil narrivait ni à lire ni à se concentrer durant le vol. Dans sa tête défilaient le moment des retrouvailles, les soirées à se raconter leurs anecdotes, la chaleur douce du foyer. Mais ce quil trouva à laéroport navait rien du bonheur espéré : Anaïs avançait vers lui, méconnaissable, les bras grands ouverts.
Paul ! Tu mas tant manqué ! sécria-t-elle, mais il fit un pas en arrière, esquivant létreinte.
Quest-ce quil tarrive ? Cest moi, tu ne me reconnais pas ? questionna Anaïs, oscillant entre attente et inquiétude, un sourire nerveux sur les lèvres.
Je ne comprends plus où est passée la femme que jaimais répondit Paul, détaché, la voix grave. Où sont tes beaux cheveux, ta silhouette naturelle ? Pourquoi cette métamorphose ?
Tu veux dire trop ronde, cest ça ? sindigna Anaïs. La déception fit trembler sa voix. Dans lombre, ses amies gloussaient en la dévisageant.
Tu peux être honnête, continua-t-elle, je savais bien que javais besoin de changer Mais maintenant tu as une compagne moderne, stylée. Cest ce que tu voulais, non ?
Qui ta dit cela ? Depuis quand décides-tu seule de qui je dois aimer ? répondit Paul, de plus en plus dur. On discutait de tout ensemble. Pourquoi mavoir exclu cette fois-ci ?
Une des copines dAnaïs intervint : Arrête, Paul. On na jamais vu Anaïs aussi belle, tous les hommes la regardent maintenant ! Tu devrais être fier delle !
Paul se tourna vers elle, furieux : Elle na pas fait tout ça pour moi, mais pour elle, ou pour vous satisfaire ! Ne me faites pas porter le chapeau.
Il sapprocha dAnaïs, la voix brisée par le chagrin : Tu savais pourtant ce que je pensais de tout cela. Jai toujours trouvé ta beauté naturelle. Là, ce nest plus toi Je voulais te demander en mariage à mon retour Javais même acheté une bague. Mais je ne peux pas vivre avec une image fausse. Avec une poupée.
Le teint dAnaïs vira au blanc, la gorge serrée, les larmes jaillirent sans retenue. Je voulais juste que tu sois fier de moi Cétait pour nous deux
Mais Paul avait déjà tourné les talons. Les paroles sétranglaient à la gorge dAnaïs, qui tenta de le suivre, mais ses amies la retinrent.
Laisse-le ! souffla lune delles, lui tapant lépaule. Cest sûrement le choc, il reviendra sexcuser. Franchement, avec la bombe que tes devenue, tu trouveras mieux !
Anaïs percevait ces mots comme une série de balles perdues, et dans son cœur, rien dautre quun vide terrible.
Jaurais vraiment voulu lépouser, conclut Paul en racontant son histoire à Camille, la gorge nouée. Ses mains couvraient son visage, ses épaules tremblaient.
Pourquoi, Camille, pourquoi tant de femmes doutent-elles de leur beauté ? Jaimais Anaïs comme elle était, jadorais ses éclats de rire, nos habitudes banales, chaque petit défaut Elle a tout balayé, anéanti ce qui la rendait unique, pour ressembler à une image imposée.
Le pire, tu sais quoi ? ajouta-t-il, les larmes aux yeux. Sa copine la poussée, peut-être même dans le but de nous séparer Je le découvre maintenant.
Comment ça ? Camille, émue, lui posa doucement la main sur lépaule.
Elle est venue me le dire, figure-toi, chez moi, un soir : Je suis bien mieux quAnaïs, moi, tout est naturel ! Le culot ! Je laurais jetée dehors sans scrupule.
Paul, abattu, la voix tremblante, poursuivit : Elle pensait sûrement récupérer le terrain. Mais moi, jaimais Anaïs. Ce qui me fait mal, cest quelle se soit laissée autant influencer.
Camille se tut, impuissante. Le voir ainsi, abattu, elle qui lavait connu solide et brillant, lui brisait le cœur.
Tu vas essayer de parler à Anaïs ? Peut-être quil reste une chance, si vous arrivez à discuter
Elle aime sa nouvelle apparence, elle na aucune envie de revenir en arrière, souffla Paul dun ton morne. Elle mappelle pour me faire culpabiliser : Après mavoir attendue si longtemps, tu ne peux pas me quitter maintenant ! Mais, moi La vraie Anaïs nest plus là. Elle a disparu. Il ne reste quune image, une caricature, une fausse beauté.
Camille prit sa main silencieusement, y mettant toute la chaleur possible. Elle ne lui donna pas de faux espoirs, ne chercha pas à minimiser. Elle était simplement là.
Paul frissonnait légèrement, le souffle court, tentant de ravaler ses larmes. Tu sais, Camille, un jour dautomne, alors quon marchait sous les platanes du Jardin du Luxembourg, elle riait, la capuche toujours de travers Paul, je veux que ce soit toujours comme ça, elle a dit. Et jai juré que oui Jy croyais tant.
Un silence retomba, lourd démotion. Finalement, il ajouta :
Maintenant, elle regarde son reflet et se sent fière. Et moi Je ne reconnais plus rien. Comment a-t-on pu se perdre ainsi, en quelques mois ? Pourquoi na-t-on pas parlé, avant de tout gâcher ?
Des larmes coulèrent sur ses joues. Camille resserra son étreinte, essayant de lui offrir un abri, un soutien discret.
Tu nes pas responsable, Paul. Tu las aimée, respectée, rassurée. Ce nest ni ta faute, ni la sienne. Cest cest parfois la cruelle bêtise ou la jalousie du monde, voilà tout. Naccuse pas ton propre cœur.
Paul, enfin, releva ses yeux rougis vers elle : Et si javais tort ? Si javais dû tenter de la comprendre ? Peut-être voulait-elle seulement me faire plaisir ? Peut-être quelle sest crue pas assez bien à cause de ce que ses amies lui ont soufflé ? Ai-je vraiment le droit de lui reprocher ?
Camille, les yeux dans les siens, lui répondit doucement : Tu as le droit de ressentir ce que tu ressens. Lamour ne se force pas. Mais si tu veux aller au bout, offre-lui la chance dexpliquer. Pour ce que vous avez partagé, pour lamour que tu portes encore. Parlez, vraiment.
Paul essuya ses larmes du revers de la manche. Le soleil perçait à nouveau le ciel de Paris, dorant les immeubles, dessinant des reflets dorés sur les pavés mouillés.
Peut-être que tu as raison, souffla-t-il. Mais aujourdhui il faut que je prenne le temps. Trouver qui je suis, ce que je veux Je ne peux pas tout balayer dun revers, mais non plus oublier le bonheur quon a eu ensemble. Peut-être le vrai secret, Camille, cest que le bonheur na rien à voir avec lapparence Il se trouve dans la vérité de nos sentiments, et dans lamour de ce que chacun est, sans masque ni fard.
La beauté sefface lorsque le cœur ne sy retrouve plus. Et aimer vraiment, cest vouloir que lautre reste lui-même surtout dans ce monde où tout nous pousse à devenir une copie.