La Bas-Bleue
Ma chère Amélie, tu pourrais me remplacer demain, s’il te plaît ? Cest l’anniversaire de ma belle-mère. Impossible dy couper.
Mais tu ne las pas déjà félicitée le mois dernier ? Amélie leva les yeux de sa pile de fiches cartonnées.
Mais tu chipotes pour rien ?! Là cétait sa fête, maintenant cest son anniversaire ! Enfin bref, jen ai besoin, tu comprends ? Toi, franchement, ça te coûte quoi ? Pas denfants, pas de mari, seule comme les pierres ! Oups Pardon Ça ma échappé
Clémence se tapa la bouche, mais trop tard. Amélie détourna la tête, acquiesça brièvement et quitta la salle de lecture.
Jai été nulle Clémence haussa les épaules et lança un regard en biais à Lucie.
Alors, elle, Lucie, il ne fallait pas espérer tirer la moindre faveur sur ce genre de terrain. La bibliothécaire lucide, pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. Amélie en restait souvent pantoise, alors que Clémence sen amusait à gorge déployée.
Eh bien, Amélie, tu vois bien que toutes les bibliothécaires ne sont pas des « bas-bleus » comme toi ! Regarde Lucie, regarde-moi. Cest ça, la belle vie ! Mais toi, entre deux foulards, trois chats, tu es vieille fille avant lheure ! Pardon dêtre cash, mais qui va touvrir les yeux sinon ? Pourtant tu nes pas moche, tas du style ! Mais faut voir la tête parfois Dis, Lucie, jai pas raison ?
Dhabitude, Lucie coupait court :
Faut arrêter de tériger en modèle, Clémence. Tu en as vu, des amants, il y en avait plus que de tickets de métro ! Et alors ? Résultat, tu vis avec ton Victor, il te fait la misère ou il va courir le guilledou. Bravo la réussite !
Oui, sauf que MOI au moins, jai un mari et des enfants ! Et Amélie, hein ? Elle va adopter un autre matou ou quoi ? À la prochaine portée, elle finira par habiter dans la bibliothèque parmi ses chats ! Amélie, pourquoi tu ne fais pas un bébé au moins, pour toi ? Tas hérité des parents, tu pourrais ten tirer ! Il te resterait à assumer toute seule, ça te ferait une compagnie.
À ce stade, Lucie passait en mode absinthe bien frappée, et Clémence filait un prétexte fumeux pour séclipser. Amélie, elle, allait cacher ses larmes derrière les rayons.
Pourquoi elle devait encaisser tout ça ? Elle navait rien demandé, si la vie avait été cruelle. Dabord le père malade, puis la mère, quinze ans de soins, de lessives, de corvées Quelle vie sentimentale possible ? Qui voudrait dun cas pareil ? Et puis, elle, elle le savait : ni une beauté, ni une laideur. Juste une Amélie quelconque, des yeux noisette, un visage « comme il faut », une tresse épaisse coupée court, par commodité, après la mort de sa mère.
Bref, rien de passionnant. Et puis franchement, pourquoi chercher midi à quatorze heures ? Elle repensait à la vie des copines, et franchement, ça lui filait des boutons.
Prenons Clémence. Mariée, ouais, mais à quel prix ? Tout le quartier savait pour le double jeu de Victor. Les disputes de Clémence et Victor étaient devenues le feuilleton de la rue. Ils se séparaient, puis se rabibochaient, de nouvelles explosions Et tout ça, sans jamais baisser la voix pour les voisins. Clémence disait, les gens parlent de toute façon, autant faire le spectacle. Elle avait la conscience tranquille, cétait elle qui avait lalliance, point.
Pour Amélie, tout ça fuyait lentendement. À quoi bon entretenir pareilles tragédies ? Et la dignité, alors ? Et la fierté ? Certes, dans les romans quAmélie affectionnait, cétait différent. On se rassure quand on a des manoirs, un oncle riche, pas deux gosses et un salaire misérable de bibliothécaire. Bref, elle ne jugeait pas Clémence ; elle essayait juste de comprendre. Pas gagné, mais bon Puis, il fallait le reconnaître, quand il fallait un vrai coup de main, Clémence répondait présente. Elle sétait improvisée infirmière pour sa mère, parfaite avec la seringue. Quand Amélie nen pouvait plus pour trouver un service de soins à domicile, Clémence débarquait, faisait ce quil fallait, et basta. Et gratis !
Tu veux vexer qui avec ton billet ? Allez, range ça ! Je vais pas membêter hein, tes voisine, basta ! Clémence grognait en piquant la seringue.
Amélie en avait presque honte, sanglotait ses excuses et tricotait en raffale bonnets, écharpes et mitaines quelle leur offrait en remerciement. Les moufles avec des mésanges, sa fille de Clémence ne les sortait que les jours de fête tant elles étaient jolies.
Tas peur de les perdre ?
Clémence, admirant le travail, lança sur un ton entrepreneurial :
Tu devrais ouvrir une boutique sur Internet ! Cest canon ce que tu fais !
Amélie hésita, puis déclina : sa production était « artisanale », pas industrielle. Mais Clémence insista :
Tas quà enrôler le « club des grands-mères » sous le porche, toute la troupe, ça leur ferait un bonus sur leur retraite !
Incroyable, mais laffaire tourna. Clémence avait le nez pour le commerce, et voilà que le site apporta les premières commandes. Rien dextravagant, mais un coup de pouce appréciable ; et les mamies étaient ravies : le soir, elles tricotaient à la lumière du lampadaire, et Amélie avec Clémence planifiaient leurs prochaines « œuvres ».
Regarde, Amé, ça cest de la dernière Fashion Week, non ? Tatie Violette ma montré le même motif en napperon ! Suffit de transformer, et hop, à la mode ! Moi, je la mettrais, cette jupe, sans problème.
Amélie se mettait au boulot. Et deux semaines plus tard, Clémence arborait sa nouvelle jupe, aussitôt mise en vitrine sur leur site.
Ça rapportait pas le jackpot, mais Amélie expérimenta, pour la première fois, le sentiment dêtre une vraie « cheffe dentreprise » ! Elle, inutile ? Pas tant, finalement
Lucie, sceptique au début, se surprit à aider : elle faisait une dentelle sublime, œuvre que sa grand-mère lui avait apprise ; sauf quavec ses jumeaux et le quotidien, elle navait jamais le temps.
Cest la mamie qui voulait, elle disait que ça servirait. Avait peut-être raison.
Les créations de Lucie étaient les pièces les plus cotées du site. Et Clémence ne mouftait plus quand Lucie sinstallait devant la fenêtre pour travailler, laissant ses collègues gérer la salle de lecture. Elles savaient, ses copines, combien ces ventes comptaient pour Lucie.
Son mari, à Lucie, avait pris la poudre descampette juste après la naissance des jumeaux. Un artiste dans lâme, disait-il : il se cherchait. Depuis, il ne sétait jamais retrouvé, surtout pas dans la famille. Lucie avait tout essayé, mais il ne revenait quen coup de vent, « inspiré » par ses rêves de peintre, les poches vides. Sa fille aînée lappelait simplement « le monsieur ».
Maman, le monsieur Paul est là
Ce qui vexait Paul à mort.
Tu me fais honte devant notre fille ! Elle a le droit de savoir qui je suis.
Au début, Lucie encaissait, linstruction maternelle en tête : « On na jamais rien fait de mieux quun vrai père ». Mais Lucie ouvrit les yeux et cessa de se taire.
Et tas fait quoi, pour elle, toi ?
Peut-être à cause de la grossesse, de la lassitude, Paul disparut vraiment quand il apprit pour les jumeaux aussi costauds quun rugbyman normand. Lucie versa une larme, puis jongla avec boulot et ravitaillement parental : ses vieux vivaient à la campagne et fournissaient en légumes et charcutaille. Les vacances ? Elle nen connaissait que celles chez eux, à la ferme.
Et pourtant, ses enfants étaient merveilleux. Quand Amélie les regardait, elle se disait que si elle avait eu la certitude davoir des gamins pareils, elle aurait suivi les conseils de Clémence sans hésiter.
Mais Amélie nosait pas franchir le pas, faire un enfant seule. Trop peur dabandonner un jour, elle qui navait plus de famille. Les copines avaient leurs propres galères ; et si elle disparaissait, qui soccuperait du petit ? Un foyer ? Un internat public ? Hors de question ! Elle préférait ses chats et ses foulards, cétait moins risqué.
Évidemment, Amélie ignorait que tout le « club » chapeauté par Clémence lançait régulièrement le grand casting du candidat parfait à la mairie du bourg. Revue de tous les célibataires, rien de bon à lhorizon. Alors, silence radio, pas de fausse alerte pour Amélie, et Clémence rongeait son frein, regrettant après chaque écart de parole.
Mais un jour, la chance sonna à la porte dune façon complètement farfelue. Aucun stratagème, ni de Clémence, ni de la brigade des mamies, naurait pu limaginer.
Encore un dialogue à la Clémence, Amélie pleure, accepte de la remplacer à la bibliothèque le lendemain, tâche prévue pour le soir, ce qui lui laissait du temps pour publier de nouvelles créations sur le site : ce fameux ensemble de dentelle blanche, chef-dœuvre brodé par Lucie, devait servir de carte de visite à leur boutique.
Un vrai modèle de mariage, Lucie ! Tu as des mains en or !
Dis-le à mes fils ! Hier, ils ont failli commettre lirréparable. Javais quitté la pièce une minute, et quand je suis revenue, ils attaquaient le jupon aux ciseaux. Il a fallu tout réparer, jai retapé le motif toute la nuit.
On ne voit rien, au moins ?
Non, jai remplacé tout le motif. On na rien vu, ouf !
Ce soir-là, Amélie cogita tout le chemin du retour sur la manière de vendre la robe sur le site. Elle grimpait les escaliers, perdue dans ses mots, quand soudain, elle sarrêta net, les oreilles aux aguets.
À laide
Un appel, à peine distinct, perdu dans le brouhaha du vieil immeuble. Des voisins fêtaient un anniversaire, les enfants braillaient, mais Amélie cru percevoir, sous le rire, cet appel.
À laide
Là, plus de doute. Quelquun avait besoin delle.
Limmeuble dAmélie était peuplé majoritairement de retraités, certains isolés, dautres entassés avec famille. Ceux qui restaient seuls, Amélie les connaissait tous. Ils lavaient soutenue quand ses propres parents étaient malades. Certains étaient devenus membres du club de tricot, dautres restaient plus distants, la gratifiant au passage dun « un mari, des enfants, Amélie, il te faut ça, voyons ! »
Parmi eux, Madame Zinaïde, ancienne prof de maths, grande amie de la mère dAmélie. Elle répondait toujours aux questions de ses voisines, avec ce flegme magnifique :
La santé, Amélie ? Bah, ça fait bien longtemps quelle a plié bagage ! Parle-moi plutôt de toi.
Étrangement, Amélie trouvait toujours un peu de réconfort dans ses conseils discrets.
Ma chère, vis comme tu lentends. Les gens parlent, point. Le jour où tu seras heureuse dans leur costume, alors fais-le. Sinon, passe ton chemin. On néduque pas le bonheur au « il faut ».
Zinaïde avait la sagesse des grands. Elle-même avait traversé la vie avec son époux, un collègue de fac, ménagé toute la France avant de sancrer dans ce bout de Bourgogne. Pas denfants, alors elle avait donné son affection à ses élèves, qui ne loubliaient jamais et lui rendaient bien.
Mes enfants ! souriait-elle, chaque nouveau coup de fil la rendant lumineuse.
Son mari parti il y a quelques années, Amélie lui avait offert un chaton errant, Boris, pour laider à traverser la solitude.
Lui aussi, il est tout seul. Alors, Zinaïde ?
La vieille dame accepta Boris, et Amélie en était convaincue : ce chat, qui exigeait sa petite dorade chaque matin, avait prolongé sa vie dune décennie. Impossible de déprimer, fallait aller au marché du coin !
Voilà comment la routine sétait installée : la chatte, la mamie, contentes, indépendantes. Zinaïde ne demandait de laide quen dernier recours, préférant sen sortir seule.
Sauf que, ce soir-là, lappel venait bien de chez elle.
Sans réfléchir, Amélie dévala les marches quatre à quatre, tambourina à la porte de la présidente du syndic :
Madame Martin ! Vite, il y a urgence !
Madame Martin, experte en règlements, hésita puis jeta les règles à la poubelle après deux heures à attendre des secours.
Tant pis, sils veulent coffrer les bonnes âmes, je ferai de la résistance citoyenne !
Depuis des lustres, elle gardait les doubles de tous les locataires seniors. On ne sait jamais
On ouvrit la porte : Zinaïde gisait inanimée dans la salle de bain. Un diagnostic incertain, la jambe douloureuse, le bras inerte. Combien de temps restée là ? Impossible à dire. Seule Amélie lavait entendue.
Elle fit tout pour laider, la réconforta, puis jugea que laisser quelquun dans cette galère cétait inhumain.
Zinaïde passa des mois à lhôpital, puis Amélie la logea chez elle. Ça ne la changeait guère, ayant déjà lhabitude dune présence malade à la maison. Clémence grogna contre son excès daltruisme, mais, le lendemain même, elle débarquait avec seringues et conseils médicaux.
On va vous remettre daplomb, cest pas le moment de vous laisser emporter ! Vous nous ferez pas ce coup-là, Zinaïde !
Zinaïde rechigna, de peur de « gâcher la vie dAmélie », puis comprit quelle agissait par pur bonté.
Des gens comme toi, ma fille, cest rare. Où sont les anges quand on a besoin deux ? Tu dois en être une, cest pas possible.
Petit à petit, Zinaïde reprenait du poil de la bête. Amélie se réjouissait de ne plus rentrer dans un appartement vide : Zinaïde racontait sa journée, Boris tentait de diriger la ménagerie féline dAmélie, et la cohabitation virait parfois à la scène de théâtre, entre chats, coussins et papotages.
Arrête de râler, Boris. Cest plus lépoque de lharem, que veux-tu !
Et la vie dAmélie, qui filait tout droit jusque-là, se mit à swinguer. Elle navait rien vu venir, mais bientôt tous ses plans volèrent en éclats.
Un soir, ça sonne à la porte.
Clémence, encore une urgence ? Amélie met le film sur pause, va ouvrir.
Sur le palier, un homme. Dallure rustique : barbe, vieux cuir et jeans élimés, pas vraiment le genre de la ville. Air grognon, un poil menaçant.
Oui ?
Bonsoir, cest bien ici que vit Zinaïde, désormais ?
Et alors ?
Je venais la voir.
Amélie hésitait à laisser entrer linconnu ; cest alors quune boule de poils noire, Boris, fonça sur le visiteur.
Boris ! Mon vieux pote !
Le gars, soudain transformé, caresse le chat, sourire attendri.
Entrez
En voyant lhomme, Zinaïde sexclame, ravie :
Oh, Sébastien ! Mais quelle surprise ! Tu fais quoi là ?
Je descendais vers Avignon pour un rassemblement Je voulais prendre des nouvelles, tappelles plus, toi !
Pardon, jai eu des aventures Tiens, rencontre Amélie mon ange gardien, la meilleure femme de toute la Bourgogne, parole de Zinaïde !
Étonnamment, Sébastien rougit jusquaux oreilles.
Enchanté
Zinaïde, fine mouche, pigea la situation plus vite que tout le monde, et multiplia les prétextes pour laisser les deux se parler.
Sébastien repartit après deux jours, mais revint quelque temps plus tard. Sans savoir comment, Amélie se retrouva avec une bague au doigt.
Sébastien, mais enfin, on se connaît à peine Est-ce bien raisonnable ?
Et alors, on va pas demander la permission du village, si ?
Clémence et Lucie eurent un choc, mais cette fois gardèrent leurs réflexions pour elles.
Amélie, tu tenta Clémence. Non, je ne te demande pas si tu laimes, à nos âges cest autre chose. Il est bien, le gars, c’est tout ?
Eh ! Je suis pas une vieille croulante non plus, tu sais !
Clémence la scruta, bouche bée. Hier terne, aujourdhui éclatante. LAmour, vraiment
Parbleu, jai encore fait une gaffe ! Sois heureuse, Amélie ! Lucie, faut retirer la robe du site, non, pour le mariage ?
Cest déjà fait ! lança Lucie, complice. Tas plus quà penser au bouquet !
Ce fut LA noce de lannée. Le cortège de motos, cétait du jamais vu dans le quartier, les curieux en restaient bouche bée.
Pour qui toute cette cavalcade ?
Cest Amélie, la bibliothécaire ! Elle se marie !
Ah, bah grand Dieu, quelle brave femme ! Le gars a lair sérieux ?
On dirait, oui
Trois ans plus tard, Sébastien aidait Zinaïde à descendre dune voiture.
Laisse, mon garçon ! Va donc accueillir ton fils, cest pas tous les jours !
Amélie, dans une robe cousue main par Lucie, la chevelure apprêtée, prévint le photographe :
Je veux tout le monde sur la photo ! Quon soit tous là !
Il fallut sorganiser sur les marches de la maternité pour caser Clémence, Lucie, le Club des Mamies et la très officielle Madame Martin.
Parce que, dans la vie, quand y a des gens bien, on ne compte pas.