Bagage égaré

Bagage égaré

La valise navait pas le poids habituel.

Camille le sentit rien quen attendant au tapis roulant. Les douze kilos auxquels elle était accoutumée avaient soudain pris une autre densité plus lourds, plus compacts, avec un centre de gravité étrange. Pourtant, la coque grise semblait familière: plastique usé, quatre roulettes, une éraflure sur le coin gauche. Camille saisit la poignée et se mit en route vers la sortie.

Laéroport de Nice sentait le café et la céramique humide. Dehors, à travers les baies vitrées, tombait une pluie fine et tenace de mars, très éloignée de limage balnéaire de la Côte dAzur. Camille se dit que le colloque sur la végétalisation urbaine justifiait bien son déplacement depuis Lyon Mais pas au point de la réjouir vraiment.

Elle avait trente et un ans. Ingénieure junior au CEREMA, studio meublé de 28 mètres carrés, des piles de livres contre le mur. Sa mère, restée à Nantes, lappelait chaque dimanche, invariablement: «Alors? Toujours personne?» Et chaque fois, Camille répondait: «Maman, jai mon travail.» Comme si cela pouvait tout résumer.

Le taxi pour lhôtel prit vingt minutes. Le chauffeur demanda si elle venait pour le soleil. Camille se contenta dun «Non, pour le boulot». Il acquiesça en silence, comme sil nespérait guère dautre réponse.

La chambre était minuscule, mais propre. Vue sur un ruban grisâtre de mer. Sur le rebord de la fenêtre, une fausse géranium en plastique: jamais une géranium naurait ressemblé à ça. Camille posa la valise sur le lit, fit sauter les serrures et ouvrit le couvercle.

Et resta figée.

À lintérieur: des affaires dhomme.

Un pull épais, vert sombre, qui sentait fortement lherbe coupée, rien de cosmétique. Taille démesurée pour elle épaules larges, presque une fois et demie les siennes. Un jean. Des baskets dans un sac plastique, pointure 44. Un chargeur de téléphone inconnu. Un sachet de graines le nom en langue étrangère, sûrement quelque chose de botanique. Et un carnet. Épais, relié de cuir, bande élastique vétuste refermée en travers.

Ce nétait pas sa valise. Camille sassit sur le bord du lit et contempla les objets incongrus. Coque grise, quatre roues, même éraflure mais ce bagage était celui dun autre. Quelquun avait pris sa vie ses livres, sa robe de conférence, son ordinateur avec la présentation, une photo de sa mère encadrée et elle avait emporté celle dun inconnu.

Cinq minutes durant, elle resta sans bouger, tentant de rassembler ses idées. Puis elle appela laéroport. Un automate lui demanda de patienter. Après onze minutes, une opératrice la prit enfin: vol, numéro détiquette enregistrés, et cette assurance un peu vague quon la rappellerait très vite.

Camille reposa le téléphone, le regard glissant à nouveau sur le carnet. Sur le dessus, posé ostensiblement, le cuir patiné par les années, lélastique fatigué. Elle savait quelle ne devait pas. Pas toucher. Pas lire. Ce serait comme écouter aux portes, ou épier les fenêtres éclairées des autres. Ce nétait pas correct.

Elle fit trois pas dans la chambre, se versa de leau, la but. Reposa machinalement le regard sur le carnet.

Son épaule gauche, affaissée de deux centimètres à force de porter un ordinateur portable, se redressa. Lindex et le majeur, lissés à force de clavier, caressèrent la couverture. Le cuir était doux et tiède.

Camille ouvrit le carnet.

***

Lécriture avait de la personnalité. Les lettres, rondes et inclinées vers la gauche, se terminaient en longues boucles pour les «y» et les «g». Un style réfléchi, posé, trahissant une manière sans hâte de parler.

Première page, sans date.

«Lyon. Ce matin, grimpé à la Croix-Rousse à pied. La ville en contrebas un immense jardin que nul naurait jamais taillé. Arbres entrelacés autour des immeubles, arbustes qui envahissent les balcons. Croqué un platane devant le funiculaire. Le tronc, carte dun pays inconnu: tâches claires, îlots sombres. Trois heures assis là, jusquà avoir froid.»

Camille tourna la page.

«Marseille. Dessiné un faux baobab au jardin botanique. Bonsai, évidemment. Mais les racines semblent sévader du pot. Un arbre sérieux, à léchelle de la plaisanterie. Jy ressemble peut-être.»

Elle sourit: première fois de la journée.

Et continua, de page en page.

Carnets de voyages ségrenant: Bordeaux, Nantes, Strasbourg, Lille. Partout, la ville et les plantes. Quelquun voyageait ainsi, croquant les arbres et parlant à haute voix sur le papier. Jamais un mot sur les hôtels, les restaurants, les musées. Rien que la végétation. Troncs, branches, feuillages. Esquisses entre les lignes: un rameau à trois feuilles, une racine entourant une pierre.

«Nantes. Sur le marché, un oranger planté au beau milieu des étals. Les forains suspendent sacs plastiques et étiquettes à ses branches. Larbre trône. Deux cents ans, pas moins. Il a vu passer tous les marchands, toutes les générations. Je lai dessiné, malgré la main qui tremblait de chaleur.»

«Bordeaux. Les glycines du quai tombent si bas quelles frôlent les têtes. Les Bordelais les évitent, les touristes les photographient. Moi, je me suis arrêté là en pensant à cet arbre qui ne se soucie pas des limites. Il pousse où il veut. Jaimerais en faire autant.»

Camille constata quelle lisait depuis quarante minutes. Dehors, la nuit était tombée. Il pleuvait toujours, les gouttes tambourinaient dures sur la vitre.

Elle tourna encore.

«Strasbourg. Entré dans un vieux parc abandonné. Des tilleuls colossaux soulèvent lasphalte. Jadis, il y avait du monde ici. Plus que les arbres et moi, désormais. Dessiné un tilleul, dressé droit comme un veilleur. Aucun frémissement dans les feuilles. Jai pensé: voilà à quoi ressemble la fidélité. Attendre. Rester là, jour après jour.»

Camille remarqua ce que trahissait chaque page: lauteur parlait aux arbres comme à des amis. Sans gène, sans barrière. Les arbres lui répondaient. Et elle, soudain, voulait savoir pourquoi.

Puis vint la note qui la fit déposer le carnet, le regard perdu dans le mur.

«Lille. Deux ans après le divorce. Avec Élodie, quatorze ans ensemble. Elle ma dit: Tu aimes davantage les arbres que les humains. Peut-être. Peut-être ai-je été incapable daimer les gens comme il faut. Maintenant, je ne crois plus que je trouverai. Pas un arbre une personne. Qui comprendrait pourquoi je dessine des racines.»

Camille ferma le carnet. Le reposa sur la table de nuit. Se leva, sapprocha de la fenêtre.

La pluie continuait. Le trait de mer derrière la vitre était aussi noir quun tableau effacé. En bas, une porte claqua, deux voix éclatèrent, rieuses, étrangères.

Trente et un ans. Studio en location. Piles de bouquins. «Toujours personne?» Sa dernière relation remontait à un an et demi. Et Camille naurait su dire quand elle cessa vraiment de chercher. Un soir, rentrant du travail, elle sétait assise dans sa cuisine, comprenant soudain quelle était bien seule. Ou non, pas bien: habituée. Et lhabitude, si lon ne creuse pas, finit par se prendre pour le bonheur.

Elle voulut ranger les affaires du voyageur dans la valise. Cest là quelle y pensa.

La lettre.

Celle quelle avait griffonnée dans lavion, par ennui, quand le vol avait pris deux heures de retard. Elle avait sorti une feuille, son stylo pour soccuper. Ni journal, ni note sérieuse. Une sottise à laquelle on renonce adulte. «Cher inconnu, jaimerais tant rencontrer» Elle navait pas terminé, glissant la feuille dans la poche avant le décollage. Oubliée, depuis.

Et maintenant, ce bout de papier était dans sa propre valise. Celle qui avait abouti chez un autre. Chez lhomme dont le carnet trônait là, sur sa table.

Camille sassit sur le lit. Les joues en feu.

***

Le lendemain matin, Camille appela de nouveau laéroport.

Service des bagages égarés, Sophie à lappareil, fit une voix fatiguée, mastiquant quelque chose qui croustillait.

Jai signalé la perte hier. Lyon Paris Nice, étiquette numéro

Un instant. Plus de bruit de biscuit. Voilà, cest en cours. Nous revenons vers vous.

Dans combien de temps?

Selon lordre. Entre trois et dix jours ouvrables.

Dix?

Ouvrables, oui. Mais cela peut aller plus vite! Merci de rester joignable.

Camille raccrocha et examina encore la valise de létranger. Il lui fallait des vêtements. Le colloque commençait dans deux jours; sa seule robe présentable, son ordinateur avec la présentation, ses chaussures tout cela dormait chez un inconnu.

Elle alla en ville. Le centre commercial, repéré à quinze minutes à pied, lui permit dacheter pantalon, chemisier, lingerie, chargeur. À la caisse, la vendeuse demanda:

Vous avez perdu votre valise?

On a échangé nos bagages.

À Nice, rien détonnant! Elles sont toutes pareilles, ces valises. Grises.

Camille esquissa un sourire un brin consolée de ne pas être la seule.

Elle fit un saut à la pharmacie pour une brosse à dents, soffrit un café debout (toutes les tables occupées par des couples), et appela sa mère sur le chemin du retour.

Tu es bien arrivée? Il fait beau?

Il pleut.

Tu as pris un parapluie?

Jai perdu ma valise, maman.

Mon Dieu ! Perdue ou volée?

Mélangée à laéroport. On a pris la mienne, jai récupéré une autre.

Sa mère se tut, puis répliqua:

Quelquun se promène donc avec toutes tes lectures. Je me demande bien ce quil pensera de ta bibliothèque.

Maman

Eh bien quoi? Je suis sérieuse. Tu voyages avec un livre par jour.

Camille ne parla pas du carnet darbres, ni de lécriture penchée, ni de la note de Lille. Elle souffla «Ça va aller», puis raccrocha.

Revenue à lhôtel, elle farfouilla dans la valise, cherchant un nom, un indice, nimporte quoi. Dans une poche latérale, elle trouva enfin une carte de visite.

«Théodore Roussillon, Paysagiste-conseil. Conception, aménagement, expertise.»

Et un numéro de téléphone.

Camille composa le numéro sur son application; écrivit:

«Bonjour, je crois que nous avons échangé nos valises à laéroport de Nice. Jai la vôtre. Grise, éraflée. À lintérieur, carnet et carte. Je vous écris donc.»

La réponse arriva neuf minutes plus tard.

«Bonjour, jai ouvert votre valise ce matin. Très clairement, ce nest pas la mienne: des livres, un carnet, une robe. Je suis aussi à Nice. On peut se retrouver pour échanger?»

Camille relut. Livres. Carnet. Robe. Il savait ce quil y avait chez elle.

«Bien sûr. Où vous convient-il?»

«Café Le Phare sur la Promenade. Demain dix heures? Avec votre valise.»

«Parfait. Jy serai.»

Elle posa le téléphone. Le rouvrit, lut à nouveau «Livres, carnet, robe». Il avait ouvert sa valise. Il avait vu ses affaires. Peut-être même son carnet de notes. Peut-être la photo de sa mère. Peut-être aussi la lettre.

Camille ferma les yeux. Imagina cet homme, dans sa chambre dhôtel ou en terrasse, tenant sa lettre: la page à carreaux à son écriture pressée, ces mots destinés à nul autre être humain. Il lisait ce quelle navait jamais osé montrer.

Elle rouvrit les yeux. Saisit le carnet et relut la note sur Lille.

«Je ne crois plus que je trouverai.»

Et elle, elle avait écrit «Cher inconnu, jaimerais tant rencontrer» désormais entre les mains dun homme qui dessinait des arbres et cherchait celle qui comprendrait pourquoi.

Coïncidence absurde de valises identiques.

Ou pas.

Camille alla sasseoir, ouvrit le carnet à la dernière page. Après Lille, quelques notes encore.

«Toulouse. Le printemps. Mon balcon devenu jungle, les voisins se plaignent. 114 plantes, jai compté. Élodie aurait ri, mais elle nest plus là. Plus personne pour râler Sauf le ficus. Le ficus, lui, se tait. Parfait confident.»

Et la dernière note:

«Je pars à Nice. Jardin botanique. Je veux voir le tulipier centenaire. Vacances. Premières depuis deux ans où je voyage sans raison pro. Étrange de voyager sans alibi. Il me faudrait une justification.»

Camille referma le carnet. Le rangea dans la valise. Remonta la fermeture éclair.

Il était venu à Nice pour un arbre. Elle, pour la végétalisation urbaine. Lui, dessinait des plantes dans des villes étrangères ; elle, écrivait sur la réintroduction de la nature dans la ville. Deux raison dêtre, deux valises identiques, mais échangées.

Camille se coucha, le sommeil tardant. Réfléchissant à la bizarrerie de lexistence: tout ce quotidien rigoureux, les conférences, les listes, la routine puis une petite maladresse, et voilà un inconnu qui souvre à vous, bien plus vite quune année entière damitié.

***

Le «Phare» trônait sur la Promenade, entre palmiers et lampadaire. Grandes vitres, tables de bois, parfum de brioche toute chaude et de cannelle. Une serveuse en tablier à rayures alignait des tasses.

Camille arriva vingt minutes davance. Non quelle fût pressée, mais elle ne supportait plus dattendre seule à lhôtel. Elle choisit une table près de la baie, cale la valise contre sa chaise, commanda un thé. Ses mains tremblaient un peu sur la carte. Ridicule, pensa-t-elle. Ce nétait quun échange de bagages. Rien de plus.

Mais il y avait plus. Il y avait tout ce carnet lu, une vie dévoilée, soudain plus intime que bien des proches.

Elle le reconnut aussitôt.

Lhomme entra à dix heures précises, une valise grise sur roulettes. Grand, manteau vert sombre, exactement la nuance du pull dans la valise. Un bronzage net lui barrait la racine du nez: les lunettes de soleil, visiblement, portées souvent. Il sarrêta, repéra la valise de Camille, sapprocha.

Camille? lança-t-il de sa voix calme avec une pause, comme sil avait pesé le prénom.

Oui. Théodore?

Il hocha la tête, sassit. Déposa sa valise à côté de la sienne. Deux jumelles grises, côte à côte.

Bizarre, dit-il. Javais vérifié létiquette.

Moi aussi.

Elles ont dû être inversées. Ou bien nous ne sommes pas attentifs.

Ou ce sont les valises qui ont conspiré.

Un sourire en coin. Un sourire retenu, un brin grave, mais cordial, tout comme son écriture.

Je mexcuse de vous dire

De quoi?

Jai ouvert votre valise en croyant retrouver la mienne. Quand jai vu les livres, jai compris.

Jai lu le carnet, avoua Camille. Jai compris seulement après.

Un silence. Il faisait pivoter la cuillère entre ses doigts. De grandes mains, marquées de terre sous les ongles plus une habitude quune crasse.

Jai lu votre carnet, murmura Théodore. Les notes pour vos articles, sur les espaces urbains. Ça ma intéressé. Je naurais pas dû, mais

Jai parcouru votre journal, confia Camille.

Il releva la tête.

Tout?

Oui.

Silence. Derrière la vitre, la mer clapait sur le béton. Un enfant lançait du pain aux mouettes.

Vous connaissez Lyon, souffla-t-il.

Et Marseille. Le baobab-bonsai.

Et Strasbourg.

Le tilleul, image de la fidélité.

Il baissa les yeux.

Et Lille.

Camille fit un signe de tête. Inutile de détailler. Il comprenait.

Vous savez des choses sur moi que je navoue à personne.

Et vous sur moi?

Il se tut un moment. Puis tira de sa poche un papier plié. Camille le reconnut: ligné, coin corné. Sa lettre.

Jai trouvé ça dans la poche de la valise, dit-il. Je lai lu. Je ne voulais pas. Mais jai lu.

Camille regardait la feuille, les joues de nouveau rouges.

Cest idiot, finit-elle par bafouiller. Cétait un gribouillis davion.

«Cher inconnu, lut Théodore, jaimerais rencontrer quelquun avec qui me taire. Pas faute de paroles, mais parce quon se comprend. Jen ai assez de me justifier, de tourner les phrases. Jaimerais quà lire ma bibliothèque, on sache tout. Jaimerais que quelquun»

Arrêtez, murmura Camille.

Ça sinterrompt là, sourit-il. «Jaimerais que quelquun» Vous navez pas terminé.

Je ne savais pas quoi ajouter ensuite.

Je crois savoir, dit-il. Parce que jaurais écrit de même. Sauf que cest pour les arbres, dans mon cas.

Camille le fixa. La marque de bronzage, les mains terreuses, les yeux paisibles.

Vous savez pour ma mère à Nantes, dit-elle.

La photo encadrée. Une belle femme. Vous lui ressemblez.

Vous savez mon métier.

Les notes sur lespace vert. Je suis architecte paysagiste. Jai dabord été curieux professionnellement puis autrement.

Vous savez que je suis seule.

Je sais que vous partez en conférence avec une seule robe, cinq livres pour quatre jours. Vous rangez la photo de votre mère en vrai, pas sur votre téléphone, car vous laimez tangible. Vous écrivez à la main, bien que vous passiez vos journées devant lordinateur. Et vous adressez une lettre à un inconnu fictif.

Camille se tut.

Moi, poursuivit Théodore, je dessine des arbres dans mes carnets, jai divorcé il y a deux ans et mon balcon sert de refuge à 114 plantes, car dialoguer correctement avec les gens reste un art mystérieux. Voilà, vous savez tout.

Je sais.

Alors, nous avons découvert la vie de lautre à travers ses objets. On se rencontre maintenant, comme si les deux premiers rendez-vous étaient faits.

Camille rit. Un jet bref, sincère. Théodore sourit franchement.

Je vous connais mieux que prévu, fit-il. Et vice versa. Ça nest pas très juste. Ou au contraire Cest le plus honnête sur Terre.

Parce quon na pas choisi ce quon montrait?

Voilà. La valise, cest lempreinte vivante. Pas de tricherie. On prend ce dont on a besoin, cest tout. Et cela suffit à révéler qui lon est vraiment.

Camille regarda les deux valises, grises et identiques, entremêlées.

Une promenade? proposa Théodore. Juste à côté, il y a le jardin botanique. Jétais venu pour voir le tulipier.

Je sais, dit Camille. Cest dans votre carnet.

Il acquiesça. Termina son café, se leva.

On laisse les valises? Elle montra les sièges.

Quelles papotent entre elles. Elles en auront des choses à se raconter!

Ils sortirent. Il ne pleuvait plus: la Promenade était lavée, miroitante. Les palmiers alignés, immobiles. Camille pensa au tilleul du carnet: fidélité, attente.

Dites-moi quelque chose quon ne trouve pas dans votre journal, demanda-t-elle.

Jai la phobie des pigeons, répondit solennellement Théodore.

Des pigeons?

Enfant, lun deux est entré par la fenêtre il sest posé direct sur ma tête. Depuis, jévite.

Camille éclata doucement de rire, vite rejoint par lui.

Et vous? Quelque chose que votre valise ignore.

Je parle à mes livres. À haute voix. Quand lauteur raconte nimporte quoi, je le contredis.

Et qui gagne?

Lauteur, la plupart du temps. Mais je tiens bon!

Ils longèrent la Promenade. Camille découvrit létrangeté dune marche auprès dun inconnu dont elle connaissait déjà la graphie, les dessins, les pensées sur la fidélité du tilleul et sur lart dattendre. Un peu comme si on avait lu un livre, puis rencontré lauteur.

Vous avez écrit que vous ne croyiez plus trouver, dit-elle. Dans la note de Lille.

Je sais.

Mais vous avez trouvé ma valise.

Et vous la mienne.

Un silence. Pas pesant: cet échange tranquille quelle espérait dans sa lettre.

Le jardin botanique apparut la grille ouvragée, les cimes dominant les toits.

Le tulipier, cest celui-là, montra Théodore. Tronc de colonne. 120 ans, je crois. Trois guerres et deux révolutions, il est toujours debout.

Et il fleurit encore. Tous les mois de mai.

Il sortit un carnet, plus petit que lautre, avec un crayon. Se mit à dessiner.

Camille observa le tracé sûr de la main, la ligne du tronc, lombre des feuilles, le soleil courant sur son visage.

Puis-je demander une chose?

Bien sûr.

Quand vous avez lu ma lettre, quavez-vous pensé?

Que je voulais connaître la fin.

Jai dit que je ne savais pas quoi écrire ensuite.

Peut-être le saurez-vous aujourdhui.

Camille ne répondit pas. Mais ne détourna pas non plus le regard. Les rayons perçaient la ramure, dressant sur son visage des taches fugaces.

Ils passèrent trois heures dans les allées. Marchant, sarrêtant devant chaque arbre, Théodore expliquant, dessinant, lintroduisant à ses compagnons végétaux. Camille lui parla de sa passion: les quartiers transformés par la verdure, les ambassades administratives, un vieux monsieur qui avait replanté vingt-trois pommiers et se battait contre le syndic.

Vingt-trois pommiers? sétonna Théodore.

Il leur a donné des prénoms féminins. Plus proches pour lui que les voisins.

Je comprends. Jappelle mon ficus Arthur. Cinq ans déjà. Seul survivant du divorce.

Arthur?

Il a une tête dArthur: robuste, un peu tordu, mais loyal.

Camille éclata de rire. Elle naurait pas cru, en un an à Lyon, se sentir aussi libre dans un échange. Pas de malaise, pas deffort pour briller. Juste deux personnes parlant de plantes aux prénoms humains.

Assis côte à côte sur un banc, sous le tulipier, un demi-mètre de distance les séparait.

Demain, cest votre conférence.

Oui. Je passe à midi.

Sur quel sujet?

Les espaces verts, et le bien-être psychologique. Sujet bateau.

Pour certains, oui. Pour moi, non.

Camille le fixa.

Vous viendrez?

À une conférence scientifique sérieuse?

Sur les arbres, soporifique à mourir.

Toute ma vie, je vais à de telles réunions. Cest mon métier!

Ils rirent tous deux. Limpression étrange, retrouvée du carnet juste, sincère, sans calcul.

Le retour se fit à pas lents. Théodore lui raconta Toulouse: balcon-jungle, voisine qui venait arroser, puis rester pour du thé. Il parla du long hiver post-divorce, et du billet acheté un jour pour Lyon sur un coup de tête, parce que le vol était soldé.

Vous avez recommencé à dessiner là-bas?

Jai toujours dessiné. Mais là, jai commencé à écrire. Avant, il y avait seulement les lignes. Et tout à coup, les mots sont venus.

Camille acquiesça. Elle aussi connaissait cette pression grandissante Il ne suffit plus dune image, il faut coucher tout cela en mots.

De retour au «Phare», les valises les attendaient, bien sages. Chacun reprit la sienne.

***

Le soir, Camille, tasse de thé refroidi à la main, sassit dans sa chambre. Valise contre le mur, enfin la sienne. Elle vérifia tout était là: PC, chargeur, photo de sa mère, cinq livres, le carnet professionnel. Manquait juste la lettre.

Mais sur la chaise, un dessin.

Théodore le lui avait donné juste avant de se quitter. Feuille arrachée proprement dun carnet. Un arbre inventé: immense, ramifications tordues, racines rayonnant tout autour.

Quest-ce que cest? avait-elle demandé.

Un arbre pour une ville sans arbre, répondit-il. Je lai imaginé. Il nexiste pas encore. Mais cest votre travail de le planter.

Et il était parti, sans se retourner. Mais Camille lavait vu ralentir dun pas avant le coin, comme pris dun doute.

Elle resta là, le dessin entre les mains, songeant que le type de silence évoqué dans sa lettre, celui qui fait sens même sans parole, tenait peut-être à ce qui venait de se jouer. Car cet homme, celui de la lettre, venait de tourner dans la rue, sa lettre à elle dans la poche.

Elle sortit son mobile.

«Merci pour larbre. Je le planterai.»

La réponse ne tarda pas.

«Je suis sérieux. Si je dessine laménagement dune cour, vous me donnerez votre avis?»

«Oui.»

«Je vous enverrai les plans à lancienne par la poste. Il me faut votre adresse à Lyon.»

Camille sourit, confia son adresse. Puis ajouta:

«Boîte minuscule. Pour les grands plans, il faudra venir en personne.»

Réponse instantanée:

«Je note.»

Elle reposa le téléphone. Quelquun, à côté, alluma la télé: voix de JT derrière la cloison mince. Un soir banal, un hôtel standard. Mais tout avait changé. Sans pouvoir dire comment. Et Camille, tout simplement, souriait. Sans raison. Enfin, pour une raison si étrange quil serait impossible de lexpliquer à sa mère: « On a échangé ma valise, jai rencontré quelquun ». On dirait le début dun film à leau de rose.

Elle ouvrit la poche latérale, sortit une nouvelle feuille, un stylo. Ce même compartiment où avait dormi la lettre maintenant disparue, chez Théodore. Il ne lavait pas rendue, elle ne lavait pas réclamée.

Camille assembla sa feuille, écrivit:

«Cher inconnu, jaimerais rencontrer quelquun avec qui me taire. Pas parce que nous naurions rien à dire, mais parce que tout serait limpide, même dans le silence. Je suis fatiguée de toujours mexpliquer. Jaimerais que quelquun, dun regard sur ma bibliothèque, comprenne tout. Jaimerais que quelquun»

Elle marqua larrêt. Jeta un œil au dessin fixé au mur.

Et ajouta un mot.

«Théodore.»

Puis le plia délicatement, le glissa dans la valise. Bouclant la boucle.

Dehors, la mer grondait. Nice, en mars, avait lodeur de la terre mouillée et dun printemps qui ne commençait jamais vraiment, mais promettait déjà. La pluie avait cessé, une bande de ciel rose sétirait sur lhorizon, paisible.

Camille éteignit la lumière. Demain, le colloque, la robe qui avait traversé deux jours dans une autre valise, le sujet sur les plantes urbaines. Et peut-être, au troisième rang, un homme croquant les arbres des villes sans verdures.

Après-demain, balade promise. Il voulait lui montrer lallée de cyprès, à lautre bout de la ville. Lalignement si serré que les feuillages sentrecroisent en tunnel vert. «Vous aimerez, comme scientifique, et pas que» avait-il écrit.

Puis il faudrait rentrer. Lyon. Toulouse. Des villes, des vies à distance. Mais désormais un plan dessiné qui voyagerait par voie postale, une adresse partagée, et une lettre enfin complétée.

La valise, grise avec son éraflure, se tenait sagement contre le mur. La même, et pourtant plus tout à fait pareille.

Le bagage était rentré chez lui.

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