Bagage égaré : l’aventure inattendue d’une valise disparue

Bagage égaré

La valise ne pesait pas comme dhabitude.

Camille sen aperçut dès le tapis roulant. Les douze kilos familiers lui parurent soudain différents plus lourds, plus denses, et le point déquilibre avait changé. Pourtant, la coque grise était identique : plastique, quatre roulettes, une éraflure sur le coin gauche. Elle attrapa la poignée et se dirigea vers la sortie.

Laéroport de Nice sentait le café et le carrelage mouillé. Derrière les vitres, la pluie de mars tombait avec constance, très loin des clichés touristiques. Camille se rappela que le congrès sur le verdissement urbain était certes une bonne raison de quitter Lille pour Nice. Mais pas une si bonne raison que cela, pas de quoi se réjouir pleinement.

Elle avait trente et un ans. Assistante de recherche à lInstitut durbanisme, studio en location de vingt-huit mètres carrés, des livres empilés contre les murs. Sa mère, à Angers, appelait tous les dimanches et répétait toujours la même question : « Alors, ma chérie, des nouvelles ? Personne ? » Et Camille de répondre : « Jai le travail, maman. » Comme si cela justifiait tout.

Le taxi pour lhôtel prit vingt minutes. Le chauffeur demanda si elle était en vacances. « Pour le boulot », répondit Camille. Il hocha la tête, comme si aucune autre option nexistait.

La chambre était petite mais propre, avec vue sur une bande grise de la Méditerranée. Un géranium en plastique trônait sur le rebord de la fenêtre un faux géranium, qui ne trompait personne. Camille posa la valise sur le lit, ouvrit les clips, et souleva le couvercle.

Elle se figea.

À lintérieur, il y avait des affaires dhomme.

Un pull épais vert sombre, sentant lherbe fraîche plutôt que le parfum. Bien trop grand pour elle : les épaules nettement plus larges. Un jean, des baskets taille 43 dans un sac plastique. Un chargeur inconnu. Un sachet de graines avec des inscriptions étrangères sûrement botanique. Et un carnet, à la couverture en cuir fatigué, maintenu par un élastique large.

Ce nétait pas sa valise. Camille sassit sur le bord du lit et contempla le contenu étranger. La coque grise, les quatre roues, léraflure au même coin, tout était semblable. Pourtant, cétait celle de quelquun dautre. Quelquun était reparti avec ses affaires ses livres, sa robe pour la conférence, son ordinateur avec la présentation, la photo de sa mère dans son cadre. Et elle avait emporté les affaires dun inconnu.

Durant cinq minutes, elle ne fit que rester assise, interdite. Puis elle appela laéroport. Un message automatique linvita à patienter. Onze longues minutes avant dêtre mise en relation. Lemployée prit son numéro de vol, la référence de létiquette, lui demanda de patienter. On la rappellerait. Forcément.

Camille reposa son portable et revint observer la valise ouverte. Le carnet trônait au sommet des vêtements, comme sil avait été posé en dernier. Les bords du cuir étaient usés, lélastique détendu.

Elle savait quelle ne devait pas. Cétait comme écouter aux portes ou espionner chez les voisins. Pas correct. Elle fit quelques pas dans la chambre, se servit un verre deau, but lentement. Puis revint, irrésistiblement attirée par ce carnet.

Son épaule gauche, basse de deux centimètres à force de trimbaler lordinateur chaque jour, savança comme malgré elle. Ses doigts lissés par le clavier touchèrent le cuir souple, tiède.

Elle ouvrit le carnet.

***

Lécriture était surprenante. Les lettres penchaient à gauche, rondes, avec de longues boucles au « y » et au « g ». Une écriture mesurée, réfléchie. On devinait une certaine lenteur dans sa façon de parler.

La première page navait pas de date.

« Lyon. Ce matin, monté à pied à Fourvière. La ville tout en bas ressemble à un immense jardin quon a oublié de tailler. Les arbres surgissent entre les immeubles, les buissons grimpent aux balcons. Jai dessiné un platane devant le funiculaire. Le tronc ? Comme une carte de pays inconnu : taches claires, îlots sombres. Trois heures assis là, jusquà ce que le froid gagne. »

Camille tourna la page.

« Marseille. Jai dessiné un baobab au Jardin botanique. Pas un vrai, évidemment : un bonsaï. Mais ses racines ont lair de vouloir séchapper du pot. Un arbre sérieux dans un minuscule format. Peut-être que je lui ressemble. »

Cela la fit sourire. Pour la première fois de la journée.

Elle enchaîna les pages.

Paris, Bordeaux, Nantes, Strasbourg. Chacun des textes parlait dun lieu et de ses arbres. Lauteur voyageait, dessinait des troncs, des feuillages, écrivait à mi-voix sur le papier. Aucun mot sur les hôtels, les restaurants ou les monuments. Rien que du vert. Branches, racines, feuilles, écorces. Entre les lignes, quelques croquis vifs et précis. Une branche à trois feuilles. Une racine entourant une pierre.

« Bordeaux. Un oranger pousse au beau milieu du marché. Les marchands suspendent sacs et étiquettes aux branches. Il doit avoir au moins deux cents ans. Il a survécu à tous les marchés, tous les vendeurs. Jai essayé de le dessiner. Mes mains tremblaient sous le soleil. »

« Nantes. Les glycines du Quai de la Fosse tombent si bas quelles frôlent la tête. Les Nantais contournent, les touristes photographient. Je suis resté là, pensant : voilà un arbre qui se moque des frontières. Il pousse où il veut. Si seulement je savais faire pareil. »

Camille réalisa quelle lisait depuis quarante minutes. Dehors, il faisait nuit noire. La pluie tambourinait doucement sur le rebord de la fenêtre.

Elle tourna encore une page.

« Strasbourg. Dans un parc abandonné. Les tilleuls font trois fois ma taille, leurs racines éventrent le bitume. Ici, autrefois, les gens se promenaient. Aujourdhui, il ne reste queux. Et moi. Jai dessiné un tilleul : droit, immobile, aucun frémissement dans les feuilles. Voilà à quoi ressemble la fidélité. Attendre jusquà ce que quelquun revienne. »

Chaque note était une conversation avec les arbres, sans retenue ni filtre. Camille fut saisie dun désir den savoir plus sur la personne qui dialoguait ainsi avec les plantes.

Puis, la page qui la fit reposer le carnet, perdue dans ses pensées.

« Lille. Deux ans après mon divorce. Quatorze ans avec Anne, du master jusquau dernier jour. Elle a dit : Tu aimes les arbres plus que les gens. Elle navait peut-être pas tort. Peut-être que je ne savais pas aimer les gens suffisamment fort pour quils le sentent. Je ne crois plus trouver. Pas un arbre une personne. Qui comprenne pourquoi je dessine des racines. »

Camille ferma le carnet. Le posa sur la table de nuit. Se leva et alla jusquà la fenêtre.

La pluie navait pas cessé. La mer était noire, sans une lumière. En bas, une porte claqua, des voix jeunes éclatèrent de rire étrangères, joyeuses.

Trente et un ans. Studio en location. Livres empilés. « Des nouvelles ? Personne ? » La dernière histoire avait pris fin il y a un an et demi, et Camille ne sut même pas quand elle avait cessé despérer. Un soir, rentrée du labo, elle sétait assise dans la cuisine et sétait surprise à se sentir bien seule. Non, pas bien mais habituée. Lhabitude finit par tenir lieu de bonheur, si lon ne réfléchit pas trop.

Elle rangea avec soin les affaires dans la valise. Et sen souvint soudain.

La lettre.

Celle quelle avait commencée dans lavion, par ennui. Le vol avait été retardé deux heures, elle avait sorti une feuille et un stylo, juste pour occuper ses mains. Ni un journal, ni une note. Un gribouillage absurde pour une adulte. « Cher inconnu, je rêve de rencontrer… » Elle ne lavait pas terminée. Glissée dans la poche intérieure de la valise avant latterrissage. Oubliée.

Et cette feuille était à présent dans sa propre valise. Dans la valise de cet homme, propriétaire du carnet sur la table.

Camille sassit sur le lit. Les joues échauffées.

***

Le lendemain matin, elle contacta de nouveau laéroport.

Service objets trouvés, Isabelle à lappareil. La voix fatiguée, le bruit dun croissant quon croque en arrière-plan.

Jai déposé une déclaration hier. Vol Lille Paris Nice, étiquette numéro…

Un instant. Le bruit cessa. Voilà. Votre dossier est en cours. Nous vous contactons.

Quand ?

Par ordre darrivée. En général de trois à dix jours ouvrés.

Dix ?

Ouvrés. Mais ça peut être plus rapide. Restez joignable.

Camille raccrocha et fixa la valise étrangère. Il lui fallait des vêtements. La conférence débutait après-demain. Sa seule robe correcte, son ordinateur, ses chaussures étaient ailleurs, chez un inconnu, dans une ville inconnue.

Elle se lança dehors. Un centre commercial se trouva à quinze minutes de marche. Elle acheta un pantalon, une chemise, des sous-vêtements, un chargeur. À la caisse, la vendeuse demanda :

Cest la valise, hein ?

On les a échangées.

Ça se voit souvent à Nice. Toutes pareilles, grises.

Camille acquiesça. Cela la consola elle nétait pas la seule.

À la pharmacie, elle acheta une brosse à dents, un dentifrice, puis un café sur le pouce dans un bar, debout faute de place (toutes occupées par des couples). Sur le chemin du retour, elle appela sa mère.

Tu es bien arrivée ? Il fait beau ?

Il pleut.

Tu as pris un parapluie ?

Maman, jai perdu la valise.

Mon Dieu. On te la volée ?

Non, échangée à laéroport. On a pris la mienne, jai celle de quelquun dautre.

Silence. Puis :

Cest étrange, quelquun déambule avec tes affaires. Tu crois quil lit tes livres ?

Maman…

Je suis sérieuse. Tu voyages toujours avec une demi bibliothèque !

Camille ne lui parla pas du carnet avec ses arbres. Ni de lécriture penchée à gauche. Ni de la note sur Lille. Elle se contenta de lui dire : « Ça va sarranger, Maman », puis raccrocha.

De retour à lhôtel, elle ouvrit la valise, non pour le carnet, mais à la recherche dun indice nom, contact, nimporte quoi. Dans une poche latérale fermée, elle trouva une carte de visite.

« Thomas Rondeau. Paysagiste. Études, aménagements, conseils. »

Un numéro de portable.

Camille écrivit sur WhatsApp :

« Bonjour, jai limpression que nous avons échangé nos valises à laéroport de Nice. Jai une grise, rayée. À lintérieur : carnet, carte de visite. Je vous contacte à ce numéro. »

La réponse tomba au bout de neuf minutes.

« Bonjour. Je viens douvrir votre valise. Non, ce nest pas la mienne : des livres, un carnet, une robe. Toutes mes excuses. Je suis aussi à Nice. Peut-on se rencontrer et échanger ? »

Il connaissait donc son bagage par cœur.

« Oui, où préférez-vous ? »

« Au café Le Phare, sur la Promenade. Demain, dix heures. Jaurai votre valise. »

« Parfait. À demain. »

Camille relut les messages. Livres, carnet, robe. Il avait ouvert sa valise. Vu le carnet sur lequel elle note ses idées darticles ? La photo de sa mère, encadrée, quelle trimballe partout ?

Peut-être la lettre.

Elle ferma les yeux. Imaginaire lui revenait : cet homme, dans sa chambre ou sur une terrasse, ou au café découvrant sa feuille manuscrite. Ce quelle naurait jamais voulu livrer.

Elle rouvrit les yeux. Saisit le carnet pour relire la page sur Lille.

« Je ne crois plus trouver. »

Et elle, elle avait écrit « cher inconnu, je rêve de rencontrer… » Que cette lettre est maintenant dans les mains dun homme qui dessine des arbres et écrit pour être compris par quelquun.

Coïncidence ? Peut-être pas.

Elle ouvrit le carnet aux dernières pages. Après Lille, il y avait un passage :

« Toulouse. Par le printemps. Le balcon est une jungle, les voisins protestent. Cent quatorze plantes jai compté. Anne aurait dit : Tu es fou. Mais Anne nest plus là. Seul le ficus mécoute. Il ne dit rien. Parfait interlocuteur. »

Et, à la toute fin :

« Je pars à Nice. Jardin botanique. Paraît quil y a un tulipier centenaire. Première fois depuis deux ans que je voyage sans motif professionnel. Ça fait drôle de voyager pour rien, comme sil fallait toujours une justification. »

Camille referma le carnet. Le rangea dans la valise. Ferma la fermeture éclair.

Lui venait à Nice pour voir un arbre. Elle, pour un congrès sur la végétalisation urbaine. Lui dessinait des plantes à travers la France. Elle écrivait des articles pour les ramener dans nos villes. Deux raisons, deux vies, et lironie davoir échangé deux valises grises strictement identiques.

Peu à peu, la nuit vint, et Camille comprit combien la vie pouvait être étrange. On vit, on travaille, on plie ses vêtements, on verrouille ses bagages. Il suffit dune toute petite coïncidence pour quun inconnu se dévoile plus quen une année damitié.

***

Le café Le Phare dominait la promenade, entre deux palmiers. Murs vitrés, mobilier bois, parfums de pain chaud et de cannelle. Une serveuse en tablier à rayures déposait les tasses.

Camille arriva vingt minutes à lavance. Non par empressement, mais par incapacité à rester seule dans la chambre. Elle choisit une table fenêtre, déposa sa valise à côté, commanda un thé. Elle sentit ses mains trembler à louverture du menu. Absurde. Il ne sagissait que dun retour de bagages, rien de plus.

Mais ce nétait pas rien. Il y avait ce carnet qui lui donnait limpression de connaître lautre plus intimement que bien des proches.

Elle le reconnut aussitôt.

Il entra pile à dix heures, valise grise au pied. Grand, veste vert foncé le même vert que le pull trouvé dans la valise. Une marque de bronzage sur le nez et les pommettes, preuve dun port constant de lunettes de soleil. Il repéra la valise de Camille, sapprocha.

Camille ? Voix posée, légère pause avant le prénom, comme sil lélisait parmi plusieurs possibles.

Oui. Thomas ?

Il sassit, posa la valise de Camille à côté de la sienne. Deux sœurs jumelles.

Cest fou, sourit-il. Jai pourtant vérifié létiquette.

Moi aussi.

Les étiquettes se trompent. Ou alors on est simplement inattentifs.

Ou alors, les valises sont de mèche.

Il sourit dun seul coin des lèvres discret, mais si chaleureux quelle lui trouva la même douceur que dans ses carnets.

Je dois mexcuser, dit Thomas.

Pourquoi donc ?

Jai ouvert votre valise. Je pensais que cétait la mienne, puis jai vu les livres et compris.

Moi aussi jai ouvert la vôtre. Mais jai mis du temps à réaliser.

Silence. Il triturait sa cuillère entre les doigts. Des mains larges, terre incrustée sous les ongles pas de la saleté, plutôt une seconde nature.

Jai lu votre carnet, confia-t-il doucement. Des notes sur lespace urbain, la végétation. Ça ma intrigué. Je naurais pas dû, mais…

Jai lu votre journal, murmura Camille.

Il releva la tête.

Tout ?

Tout.

Silence. Le ressac derrière la vitre, des enfants jetaient du pain aux mouettes.

Alors, vous savez pour Lyon, dit Thomas.

Et pour Marseille. Le baobab-bonsaï.

Et Strasbourg.

La fidélité dun tilleul.

Il baissa les yeux.

Et aussi pour Lille.

Camille acquiesça. Il comprit.

Vous savez tant de moi, dhabitude je ne le confie à personne, avoua-t-il.

Et vous, à propos de moi ?

Il attendit. Sortit la feuille de sa poche. Camille la reconnut tout de suite.

Jai trouvé ceci dans la valise, il dit. Je lai lu. Je naurais pas dû, mais je lai fait.

Le rouge lui monta aux joues.

Cétait idiot, souffla-t-elle. Un jeu dans lavion.

« Cher inconnu, récita-t-il, sans regarder le papier, je rêve de rencontrer quelquun avec qui le silence ne serait jamais vide. Je suis fatiguée dexpliquer qui je suis. Je voudrais quun regard sur ma bibliothèque suffise. Je voudrais que quelquun »

Stop, chuchota-t-elle.

Ça sarrête là, sourit-il. Je voudrais que quelquun Vous navez pas fini.

Je ne savais pas dire le reste.

Je le sais, confia-t-il. Je laurais écrit aussi. Mais pour les arbres, pas les livres.

Elle le regarda : la bande de bronzage, les mains avec la terre. Les yeux calmes, posés.

Vous connaissez ma mère à Angers, dit-elle.

La photo encadrée, oui. Très belle femme. Vous lui ressemblez.

Vous savez pour mon métier.

Les notes sur la végétalisation des quartiers. Je suis paysagiste, cela ma intéressé puis, cest devenu plus que professionnel.

Vous savez que je vis seule.

Que vous venez à une conférence avec une seule robe. Cinq livres pour trois jours. La photo de votre mère nest pas sur votre téléphone, mais réelle, dans la valise. Que vous écrivez à la main, bien que vous travaillez sur ordi. Et que vous écrivez à linconnu.

Elle se tut.

Moi, reprit Thomas, je dessine des arbres, jai divorcé il y a deux ans et jhéberge cent quatorze plantes sur mon balcon, parce que je narrive pas à parler aux humains comme il faut. Vous le savez déjà.

Oui.

Nous avons lu la vie lun de lautre à travers des objets. À présent, nous nous retrouvons, intimes demblée. Comme si on avait sauté les deux premiers rendez-vous.

Camille éclata de rire, court mais vrai. Thomas sourit, dun sourire large, qui éclairait tout son visage.

Je vous connais plus que je ne laurais voulu, songea-t-il. Vous, de même. Ce nest pas équitable. Ou alors, cest la rencontre la plus franche de ma vie.

Parce quon ne choisit pas quoi montrer ?

Voilà. Une valise, cest lessentiel quon emporte. Ce quon donne à voir, sans y penser.

Camille contempla les deux valises grises jumelles.

Une balade, ça vous tente ? Ici, le jardin botanique nest pas loin. Jy vais pour voir un tulipier centenaire.

Je sais, répondit-elle. Cest dans votre carnet.

Il acquiesça, termina son café, se leva.

On laisse les valises ici ? demanda-t-elle.

Oui, elles ont des choses à se raconter.

Dehors, la pluie sétait arrêtée le matin même, la promenade brillait de propreté. Les palmiers étaient immobiles ; Camille songea au tilleul : fidélité, attente.

Racontez-moi quelque chose quil ny a pas dans votre carnet, dit-elle.

Jai peur des pigeons, répondit-il sérieusement.

Des pigeons ?

Enfant, lun sest posé sur ma tête par la fenêtre. Depuis, je les évite.

Elle éclata de rire. Lui aussi.

Et vous ? demanda-t-il.

Je parle tout haut à mes livres. Je débats avec lauteur, quand il écrit des sottises.

Qui gagne ?

Le plus souvent lauteur. Mais jinsiste.

Ils avançaient, et Camille sétonnait de la facilité de la conversation. Elle navait pas parlé ainsi depuis longtemps : sans se forcer, sans feindre.

Vous avez écrit que vous ne croyez plus trouver, dit-elle. À Lille.

Je me souviens.

Vous avez trouvé ma valise.

Et vous, la mienne.

Ils se turent. Pas un silence pesant, mais celui, tellement rare, où le principal se dit sans paroles.

Le jardin botanique apparut bientôt. Derrière les grilles, des arbres plus hauts que les immeubles.

Le tulipier, cest celui-là, Thomas désigna un tronc souverain, massif. Cent vingt ans. Trois guerres, deux révolutions.

Il est encore debout.

Il fleurit tous les mois de mai.

Il tira de sa poche un carnet pas le même, un plus petit et un crayon. Se mit à dessiner.

Camille le regarda : la main assurée, allant vite. Tronc, branches, la silhouette dune feuille. La bande bronzée sur le nez, les yeux plissés.

Je peux vous demander ? Quand vous avez lu ma lettre, vous avez pensé à quoi ?

Il ne releva pas les yeux.

Que je voudrais savoir comment elle finit.

Je lignorais moi-même.

Peut-être que vous le savez maintenant ?

Camille ne répondit pas. Mais ne détourna pas le regard. Un rayon de soleil traversait les feuilles, tachetant son visage de lumière, comme des taches de rousseur.

Ils passèrent trois heures à se promener. Cheminant dun arbre à lautre, Thomas commentait, non en guide, mais comme quelquun qui présente ses amis. Il dessinait ; Camille parlait de son boulot transformer les cours bétonnées en jardins, batailler contre la mairie, raconter ce retraité qui avait planté vingt-trois pommiers dans son lotissement et se battait avec le syndic.

Vingt-trois pommiers ? sexclama Thomas, surpris.

Il les a baptisés de prénoms féminins. Elles sont plus proches de lui que ses voisins.

Je comprends, sourit-il. Mon ficus sappelle Armand. Cinq ans quil me supporte. Le seul à avoir survécu à tous les déménagements.

Armand ?

Vous le verriez, vous comprendriez : sérieux, un peu de travers, mais solide.

Elle rit. Jamais, elle ne sétait sentie aussi en confiance quavec cet inconnu.

Ils sassirent sous le tulipier. Un demi-mètre les séparait.

Votre conférence, cest demain ? demanda-t-il.

Oui, à midi.

Sur quoi ?

Limpact du vert sur le bien-être psychologique des citadins. Sujet pas passionnant.

Pas pour moi.

Elle lui lança un regard.

Vous venez ?

À une conférence scientifique ?

Sur les arbres.

Jen ai fait toute ma vie. Je madapterai.

Ils rirent ensemble.

Au retour, Thomas raconta Toulouse le balcon-jungle, la voisine qui venait arroser les plantes et restait boire le thé. Après la séparation, il était resté cloîtré deux mois, puis avait acheté un billet pour Lyon sur un coup de tête.

Et vous avez commencé à écrire ?

Jai toujours dessiné. Mais à Lyon, jai eu besoin de mots. Avant, les lignes suffisaient. Là, non.

Camille savait bien ce que cétait. Quand les dessins ne suffisent plus, il faut oser les phrases.

Devant le café, ils sarrêtèrent. Les valises attendaient, retrouvant leur légitimité respective.

***

Le soir, Camille était dans sa chambre, thé froid à la main. Sa valise enfin récupérée, avec ses livres, son bloc-notes, sa robe de conférence. Tout était là. Sauf la lettre.

À côté, sur la chaise, un dessin.

Thomas lavait offert avant de se séparer. Une feuille détachée du carnet. On y voyait un arbre, imaginaire, avec un feuillage ample et des racines épaisse rayonnant en étoile.

Quest-ce que cest ? demanda-t-elle.

Un arbre pour une ville sans arbres, dit-il. Je viens de linventer. Cest vous, lurbaniste, qui pourrez le planter.

Puis il était parti. Un pas plus lent à langle, comme sil voulait se retourner, puis non.

Camille resta debout, le dessin à la main. Elle pensa quavec certaines personnes, le silence compte plus que nimporte quelle phrase. Et que cet homme-là venait de sortir, la lettre en poche.

Elle prit son portable.

« Merci pour larbre. Je vais le planter. »

Réponse, une minute plus tard.

« Sérieusement. Si jélabore un projet de végétalisation de cour, vous menverrez votre avis de chercheuse ? »

« Bien sûr. »

« Dans ce cas, jaurai besoin de votre adresse à Lille jenvoie toujours les plans par la poste. À lancienne. »

Camille esquissa un sourire. Elle tapa ladresse. Puis ajouta :

« Attention : ma boîte aux lettres est minuscule. Pour les grands rouleaux, il faudra venir vous-même. »

Réponse quasi immédiate :

« Jen prends note. »

Elle reposa son téléphone. Derrière la cloison, un voisin mit la télé, les voix filtrèrent à peine. Soirée ordinaire, hôtel anodin. Mais quelque chose avait changé ; Camille comprit : elle souriait toute seule. Inexplicablement. Enfin la raison était trop singulière pour se raconter : « Jai échangé ma valise, et rencontré quelquun. » On dirait le début dun mauvais film.

Elle ouvrit sa valise, tira une feuille blanche de la poche intérieure celle de la lettre égarée, désormais dans celle de Thomas. Il ne lavait pas rendue. Elle navait pas réclamé.

Camille sinstalla à son bureau. Elle écrivit :

« Cher inconnu, je rêve de croiser un jour quelquun avec qui le silence est bonheur. Non parce quil ny a rien à dire, mais parce quon se comprend sans paroles. Je suis lasse dexpliquer qui je suis. Je rêve que quelquun regarde ma bibliothèque et comprenne tout. Je voudrais que quelquun »

Elle marqua une pause. Releva les yeux vers le dessin accroché au mur.

Et ajouta un mot.

« Thomas. »

Elle replia soigneusement la lettre. La rangea dans la poche de la valise. La boucle était bouclée.

Au dehors, la Méditerranée bruissait. Nice en mars sentait la terre mouillée et une promesse de printemps. Le ciel sétait éclairci en soirée une mince bande rose entre les nuages et la mer sombre.

Camille éteignit. Demain serait le jour du congrès. Elle parlerait devant un auditoire, vêtue dune robe qui aura fait le tour dun autre univers pendant deux jours, et évoquerait la nature en ville. Et sans doute, au troisième rang, un homme observerait, celui qui dessine des arbres pour les cités dénuées de vert.

Le surlendemain, promenade prévue. Il promettait de lui faire découvrir lallée de cyprès sur lautre rive de la ville. Là-bas, les cyprès se touchent tellement que leurs cimes forment un tunnel vert. « Ça vous plaira de chercheuse et autrement ».

Ensuite ? Lille. Toulouse. Deux villes, deux vies. Mais entre elles, il y aurait désormais un plan, envoyé par la poste. Une adresse confiée. Une lettre terminée.

La valise reposait contre le mur. Grise, rayée au coin gauche. La même. Mais tout autour, rien nétait plus comme avant.

Le bagage était retrouvé.

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