Baby-sitter malgré elle : le jour où Léa a refusé de garder son petit frère et où ses parents lui on…

Journal intime « La baby-sitter pour mon frère »

Mais quelle soirée… Je narrête pas de repenser à tout ce qui sest passé, impossible de fermer lœil. Déjà, ce fichu portable Élodie na pas décroché quand jai essayé de lappeler. Pourtant, elle avait promis à dix-huit heures dêtre disponible pour garder Paul. Résultat, je nai pas pu aller chez Maman Jaurais dû préparer à manger pour elle, pour la maison, mais non, coincée ici Et Paul, il ny a jamais personne pour me soulager de ce petit ! On dirait que jai été élevée pour être la domestique de service.

La porte a claqué, interrompant mes pensées.

Encore debout ? fit Camille sans même retirer ses écouteurs. Elle a filé vers sa chambre sans même jeter un coup dœil vers moi et Papa.

Mais Maman nallait pas la laisser séchapper ainsi.

Camille, stop ! Le ton de Maman la figée sur place, mais pas de face-à-face, elle restait obstinément tournée dos à nous. Tu comptes aller où comme ça ? Tu sais quelle heure il est ? Six heures de retard ! Tu ne voudrais pas texpliquer un peu ?

Camille a arraché ses écouteurs, agacée.

Pourquoi tout ce drame ?

Tu avais promis ! Jen pouvais plus, jétais tellement épuisée. Tu avais promis que tu resterais avec Paul ce soir !

Camille, qui navait visiblement quune envie, sécrouler sur son lit, a marmonné :

Bon, je nai pas pu. Personne nest mort. Tétais là de toute façon.

Ça fait pourtant une semaine que je ten parle : Papa travaille ce soir, il ne rentre pas avant minuit, et moi, javais Maman à voir. Il ny a que toi pour prendre le relais Tu penses encore à ton frère ou à ta grand-mère ? On dirait que non Et moi, tu ten fiches aussi !

Camille Franchement, elle laurait pu, elle aurait juste envoyé un message, mais on était tous tellement fatigués. Jaurais aussi pu la prévenir, mais au fond, je savais quelle voulait sortir avec ses potes. Sauf quelle a coupé son téléphone, cétait pas un oubli.

Javais promis, mais mes plans ont changé, Maman.

Souffle-moi dessus, a exigé Maman.

Cest quoi ? On est en prison, maintenant ? a bougonné Camille.

Tas bu. Maman a haussé les épaules, Les soirées, cest plus important que la famille, jimagine.

Et là, Camille a explosé :

Eh bien, oui, cest plus important ! Désolée, mais je ne suis pas votre nounou attitrée et je nai pas envie de passer mes soirées à garder mon frère, à faire comme si tout le monde ne pouvait compter que sur moi. Si vous vouliez un gosse pendant vos vieux jours, il fallait y penser avant. Moi, jai ma propre vie !

Jai senti Papa, si doux dhabitude, faire un effort surhumain pour intervenir calmement.

Camille, écoute Personne ne ta jamais demandé dassumer tout le temps. Cest rare quon sollicite ton aide ! Mais ce soir, on comptait vraiment sur toi. Tu nous poses un lapin, tu coupes ton téléphone, et après cest nous les coupables ?

Mais cest votre enfant, pas le mien. Jétais chez une amie, tout le monde sort, moi aussi. Jai rien fait de mal.

On a toujours évité de lui demander trop de tâches domestiques. Elle vient à peine dentrer en fac à Lyon, en droit en plus, un parcours exigeant On lui facilite la vie parce quon sait à quel point cest compliqué, mais elle, ça ne la touche même pas.

Tu nes même pas un peu désolée ? a répliqué Maman, la gorge serrée, Tu ne comprends pas que jai sacrifié ma soirée chez ta grand-mère à cause de toi ? Elle ne peut même pas se faire à manger Et tu penses quà toi !

Camille, défaisant sa tresse faite par Claire à la fac, na eu pour seule réponse quun « Cest ton problème, Maman. Cest toi qui voulais un autre enfant sur le tard, à toi dassumer. Je ne vous dois rien. »

Cétait si violent, même Papa a blêmi.

Camille, tu dépasses les bornes !

Pourquoi ? Jai le droit à une vie sociale, non ? Je dois mentourer, profiter de la jeunesse, rencontrer un copain, construire mon avenir ! Pas passer toutes mes soirées à la maison avec VOUS et VOTRE fils !

Papa la alors invitée à sasseoir :

Camille, écoute-moi bien. On ne ta jamais imposé le rôle de nounou. Ce soir, on te demandait un service, pour la famille, rien de plus. Tu avais accepté.

Camille, maintenant lancée, nallait pas reculer :

Jai changé davis, cest tout. La vie, cest imprévus et changements de dernière minute.

Limprévu, daccord Mais tu nas même pas prévenu… Je comprends que tu veuilles sortir entre amis, mais tu fais partie de cette famille. On ne tenferme pas, mais nous aussi on compte sur toi parfois. Tu pourrais juste garder Paul de temps en temps, pour quon puisse souffler ? Quelques heures par semaine, ce nest pas la mer à boire

Elle na pas laissé finir. Elle a levé les yeux au ciel en rigolant, laissant tomber des épingles de ses cheveux :

Non.

Pourquoi ?

Parce que ce nest pas mon problème, Papa. Je ne suis pas obligée de sacrifier ma vie pour vos choix.

En moi, je sentais la tempête arriver Mes parents allaient me faire la leçon

Très bien, a simplement répondu Papa dun ton calme, Jai compris.

Hein ? Cest tout ? Pas de coup de gueule, pas de confiscation de portable, pas de « Tu regretteras quand on ne sera plus là ! » ?

Cest fini les discussions ? Jai demandé, inquiète.

Oui, pour ce soir, cest bon.

Un peu secouée par la facilité de tout ça, je me suis planquée dans la salle de bain, jai démaquillé en vitesse. Je navais quune envie : dormir après cette soirée épuisante. Mais, forcément, ils nallaient pas en rester là.

Dans leur chambre, ils reprenaient le débat :

François, comment elle a pu devenir si insensible ? On ne la pas mal élevée, on lui a tout donné On lui interdisait rarement quelque chose, jamais de punitions sans raison Et voilà quon dirait quelle ne nous aime même plus Tu crois quon va devoir la supplier pour quelle garde son frère quand ce sera nécessaire ?

Non, a dit Papa, On ne va pas la supplier. Si elle estime ne rien nous devoir, alors nous ne lui devons plus rien non plus. Jusquà ce quelle comprenne ce que cest que vivre seule, vraiment.

***

Ce matin, la tension était encore là, même pas besoin de café pour le sentir.

Camille la première levée, a grignoté ce que Maman avait mis de côté la veille. Quand Maman est arrivée, Paul dans les bras, Camille sest plongée dans son téléphone pour éviter tout sermon. Au moins, Maman a gardé le silence. Papa est arrivé, a dit bonjour :

Bonjour, ma-t-il lancé.

Incroyable : on me parle ! a ironisé Camille.

Papa a sorti le dossier Excel de la famille, le fameux présentant le budget.

Camille, on doit discuter.

Elle a levé les yeux au ciel.

Encore avec vos responsabilités ? Jai dit que

Non, pas exactement, a-t-il coupé. Enfin, si, un peu, mais surtout dargent. À partir de ce mois-ci, on attend ta participation pour les courses et les charges. Tu paieras ta part.

Camille a cru à une blague pour la taquiner après la veille, style on rigole comme tu nous as pris la tête hier soir. Sauf que non.

Cest ça, Papa. Ton humour fait peur, mais je ne marche pas.

Mais Papa nen démordait pas.

Ce nest pas de lhumour. À présent, comme tu es une adulte indépendante selon tes dires, tu paieras ta part : nourriture, électricité, charges. Et surtout, tes frais duniversité à Lyon.

Paul, qui sen mettait plein la bouche de Chocapic, a levé la tête, intrigué.

Quoi ? Camille en est restée bouche bée.

Tu ne nous dois rien, donc tu ne dépends plus de nous pour rien. Dès ce mois-ci, ta part de nourriture, délectricité, de loyer, et surtout, dinscription à la fac, cest pour toi. On a toujours dit quon taiderait tant que tu vivrais sous notre toit, mais il fallait aussi un minimum de respect et dimplication familiale. Tu refuses de timpliquer ? On respecte ton choix. Mais on arrête de tout prendre en charge.

Maman ma regardée, un peu mal à laise : On ne va pas trop loin ?

Camille, le couteau sur le fromage à la main, la reposé violemment, sest levée dun bond :

Très bien, je ne mange plus du tout, alors ! Comme ça, pas de dettes à me réclamer !

Ils ont dîné à trois. Jai filé à la fac, claquant toutes mes affaires pour être sûre que tout le monde mentende.

Tu crois quon a été trop loin ? a demandé Maman.

Papa grignotait son comté, visiblement lestomac noué.

Non, cest ce quil fallait. Elle ne doit rien à personne ? Ok, elle assume. Ça sera dur, mais nécessaire. Il faut apprendre à soutenir les autres aussi un jour.

Ensuite, on ne se croisait presque plus. Je partais tôt, rentrais tard. À la maison, je ne mangeais plus. Maman, malgré linterdiction tacite de Papa, ma quand même timidement demandé si je ne manquais de rien Mais jai juste haussé les épaules revêche.

Jai trouvé un petit boulot dans un petit café au Vieux Lyon ; jai dépanné une amie une fois, puis elle a démissionné et cest devenu mon job à moi, quatre heures après la fac à courir entre les tables Mais au moins, javais un peu dargent pour moi.

Papa et Maman se faisaient du souci, mais tenaient bon.

Elle nest même pas venue ce soir manger, François. Elle doit crever la faim On veut lélever, OK, mais on ne veut pas quelle sépuise !

Elle va finir par comprendre quici, tout le monde aide lautre, Julie. Elle retrouvera la raison, cest juste de la fierté mal placée.

Au bout de trois mois de cette guerre froide, jen ai eu ras-le-bol :

Bon, considérez que vous avez gagné. Je nen peux plus de cumuler la fac et le boulot, surtout pour trois fois rien Jaccepte de garder Paul, plusieurs soirs par semaine si vous voulez. Trois heures max. Considérez que cest mon boulot officiel ! Tenez, voilà mes économies pour les charges de ce mois-ci : mille deux cents euros. Jaurais pas pu faire plus

Mais ils nont pas voulu prendre largent.

Camille on ne cherchait pas à thumilier. On ne fait pas du chantage. On sest occupés de toi non pas parce quon y était obligés, mais parce quon est tes parents et quon taime. On aimerait juste un peu de retour, un peu de solidarité, cest tout.

Jai compris, jai fondu en larmes, et cest moi qui les ai pris dans mes bras pour la première fois depuis bien longtemps.

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