Au début, cela semblait être une blague.

Au début, ça avait tout dune blague.

Une gamine qui défiait un cheval sauvage.

« Je peux le monter. »

Les gens ont éclaté de rire.

Ont levé les yeux au ciel.

« Ça va mal finir, » souffla un oncle moustachu.

Mais la fille ne broncha pas.

Elle savança, tranquille, posée.

Le cheval redressa la tête.

Prêt.

Puis il sarrêta net.

Il lobservait.

Le silence est tombé sur la foule.

Il y avait quelque chose de bizarre dans lair.

« Mais pourquoi il lattaque pas ? » chuchota quelquun.

Le propriétaire fronça les sourcils.

« Qui ta appris ça ? »

La fille le fixa droit dans les yeux.

Et prononça une phrase,

une seule,

qui fit changer la couleur au visage du type.

Le cheval avait envoyé valser douze adultes en trois mois.

Un bras cassé pour lun,

des dents envolées pour lautre,

et le dernier cavalier était reparti inconscient, pendant que la bête frappait la barrière dacier assez fort pour la tordre.

On venait désormais pour assister au spectacle.

Pas par amour des chevaux.

Par amour du frisson.

Des volutes de poussière dérivaient dans la lumière du soleil couchant sur la carrière dun petit village du Pays Basque, pendant quun vieux haut-parleur perché sur un lampadaire grésillait avec des chansons dEddy Mitchell. Les stands de churros vociféraient. Les enfants grimpaient sur les barrières pour mieux voir.

Et au centre, il y avait le grand étalon noir.

Colosse.

Violent.

Superbe.

Les muscles palpitaient sous une robe plus sombre que du café.

La bave moussait près de ses naseaux.

À chaque seconde ou presque, il martelait le sol de son sabot comme sil voulait écrabouiller la terre entière.

Personne nosait sapprocher.

Le propriétaire, Gérard Dubois, planté là, mains cramponnées à sa ceinture, bombait le torse en écoutant les chuchotements autour de « son monstre ».

« Personne ne monte Lucifer, » répétait-il pour la centième fois de la semaine.

Mais la gamine le coupa.

« Moi je peux. »

Explosion de rires immédiate.

Un aide-berger faillit avaler de travers son Orangina.

Deux ados brandirent leur portable.

Une mamie murmura, « Sainte Marie… »

Parce quil fallait voir la gamine.

Riquiqui.

Maigrichonne.

Dix ou onze ans à tout casser.

Son jean était râpé aux genoux.

Ses bottes méritaient la poubelle.

Son blouson marron flottait autour de ses épaules.

Rien qui en impose.

Sauf les yeux.

Elle ne dévisageait pas Lucifer avec excitation.

Ni peur.

Comme si elle le connaissait déjà.

Gérard ricana.

« Petite, ce cheval va te tuer. »

La gamine se contenta denjamber la barrière.

Les rires se tarirent dun coup.

Certaines personnes se tortillèrent, soudain moins fières.

Parce que Lucifer lavait immédiatement remarquée.

Létalon leva brutalement la tête.

Oreilles en arrière.

Naseaux frémissants.

Sabot râclant la terre.

Tous attendaient quil fonce.

La fureur.

Le carnage.

Au lieu de ça

le cheval sarrêta.

Net.

La poussière serpentait à ses jambes dans un silence glaçant.

La gamine, elle, continuait davancer, tout doucement.

Sans lasso.

Sans selle.

Sans crainte.

Lucifer ne la quittait pas des yeux.

Il abaissa un peu la tête.

Un chuchotement monta dans la foule.

« Cest pas normal… »

Le sourire de Gérard seffaça.

Lucifer, dhabitude, détestait tout ce qui bouge ou fait du bruit.

Maintenant, on entendait les drapeaux du club hippique claquer dans la brise.

La gamine leva lentement une main.

Le cheval ne broncha pas.

Les gens rangèrent les téléphones.

Quelque chose clochait même pour filmer.

« Pourquoi il ne lattaque pas ? » glissa une voix.

Gérard se pencha vers la barrière, le front plissé.

La main de la fille toucha délicatement lencolure de létalon.

Lucifer ferma les yeux.

La foule entière se tassa dans un silence déglise.

Gérard la scruta.

« Qui ta appris ça ? »

Elle releva les yeux.

Regarda droit dans les siens.

Et répondit, tout naturellement :

« Mon père la élevé, avant lincendie. »

Le visage de Gérard Dubois devint pâle comme un linge.

Autour de la piste, ça bruissait déjà.

« Quel incendie ? »

« Elle parle de quoi, là ? »

Mais Gérard nécoutait plus.

Car seuls trois personnes en vie savaient que Lucifer existait déjà avant que le haras parte en fumée, douze ans plus tôt.

Gérard.

Son frère.

Et le soigneur quon pensait tous grillé vif dans létable, cette nuit-là.

La gamine posa doucement son front contre lencolure du cheval.

Puis souffla, à mi-voix :

« Mon père disait que tu las laissé là. »Tu croyais quil était mort, mais cest lui qui ma sauvée. »

Lucifer tourna lentement la tête, appuyant son encolure contre la petite silhouette.

Un frisson parcourut la foule.

Le cheval sagenouilla, presque docile, laissant la gamine grimper sur son dos sans un geste brusque, la poussière retombant comme une bénédiction.

Le silence nétait plus de la peur, mais de lémerveillement.

Au loin, on entendit la cloche de léglise.

Alors, dans un mouvement fluide, la fillette fit avancer létalon vers la sortie, sans forcer, sans tirer, comme si elle réveillait un pacte ancien.

Et juste avant de franchir la barrière, elle lança vers Gérard, dune voix douce mais inflexible :

« On ne trahit pas la confiance dun cheval. »

Puis elle disparut, portée par Lucifer, dans la lumière rousse du soir.

Personne nosa applaudir.

Personne naurait su comment.

Mais, longtemps après, les enfants du village continuèrent de raconter le miracle du dernier cavalier et le géant noir qui navait plus jamais fait de mal à personne.

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