AU CAS OÙ Véra jeta un regard indifférent à sa collègue en larmes, se retourna vers son ordinateur…

AU CAS OÙ

Claire jeta un regard indifférent à sa collègue en pleurs, puis retourna à son ordinateur pour pianoter frénétiquement quelques lignes.

Tas vraiment un cœur de pierre, Claire, lança dun ton agacé sa cheffe, Mme Dubois.

Moi ? Tu sors ça doù ?

Parce que, même si tout roule pour toi dans ta vie privée, ça veut pas dire que cest pareil pour tout le monde. Regarde-la, Marie, elle se ronge, elle pleure. Tu pourrais au moins la consoler, lui filer un conseil, partager un peu de ton expérience. Surtout que toi, tas lair davoir trouvé la recette.

Moi ? Partager mon expérience avec elle ? Franchement, je crois pas que ça plairait à notre petite Nadège. Et jai déjà essayé, tu sais. Il y a cinq ans, quand elle venait au bureau des bleus sur le visage, pour mieux voir la route, jimagine Tétais pas encore là à cette époque.

Et non, cétait pas son mec qui la tapait, cest elle qui se cognait toute seule ; maladroite comme pas deux, tombait tout le temps. Et quand il sest fait la malle au loin, les bleus sur le visage ont disparu aussi, cétait déjà son troisième qui se tirait.

Cest là que jai voulu lui tendre la main, partager un peu ce que javais appris. Et tu sais quoi ? Je suis passée pour la méchante qui brise le bonheur des autres.

Les collègues mont dit plus tard que cétait fichu davance, Nadège elle sait tout mieux que tout le monde.

À lépoque, elle courait chez les voyantes, elle tentait de jeter des sorts pour garder ses hommes. Maintenant elle se met à la page, elle va chez les psys. Elle “travaille sur ses traumatismes”.

Mais elle pige toujours pas que cest le même scénario qui recommence à chaque fois, seuls les prénoms changent.

Bref, tu mexcuseras, mais je vais pas me torturer pour elle ni sortir les mouchoirs.

Quand même, Claire Cest dur ce que tu dis.

À la pause déjeuner, toute léquipe était réunie autour de la table et, bien sûr, la conversation tournait autour de lex de Nadège, ce salaud, ce menteur. Claire mangeait en silence, se servit un café, alla sinstaller dans un coin pour souffler en scrollant sur son portable.

Claire, souffla Lucie, toujours rigolote dhabitude mais là, elle faisait grise mine, tu ressens vraiment rien pour Nadège ?

Lucie, sérieusement, quest-ce que vous attendez de moi ?

Laisse tomber, lança Irène qui passait, elle a son chéri, Paul, elle mène la belle vie, elle peut pas comprendre ce que cest de se retrouver seule avec un enfant, avec zéro aide, même pas une pension correcte de ce pauvre papa démissionnaire.

Fallait y penser avant de faire un enfant, hein. Surtout avec nimporte qui, et puis bon lâge naide pas non plus, coupa Mado, la doyenne, que tout le monde appelait Mamie Mado. Claire na pas tort, Nadège a déjà pleuré toutes les larmes de son corps, même quand elle était enceinte, cétait du cinéma tous les jours

Un petit cercle de femmes sétait formé autour de Nadège, qui pleurnichait sans relâche, chacune y allant de son petit conseil.

Quoi ? Ben voilà, la forte et indépendante Nadège, elle décide de montrer quelle peut rebondir. Fini de pleurer. Sa mère débarque de province express pour aider avec le petit et ce ingrat, et Nadège commence à reprendre du poil de la bête.

Frange refaite, sourcils tatoués, extensions de cils, elle voulait même se faire percer le nez mais tout le service len a dissuadée.

Et cétait reparti.

Tu verras, Nadège, lencourageaient les copines, il va regretter, il va pleurer à son tour.

Mais non, dit Claire, doucement, pensant ne pas être entendue, mais évidemment, les collègues un peu éméchées lentendirent et senflammèrent : Comment ça, il ne pleurera pas ?

Parce que cest comme ça. Il pleurera pas et il regrettera pas. Nadège en trouvera un autre, pareil ou presque dici peu…

Facile pour toi de juger, avec ton Paul Il doit pas être comme les autres, ton Paul, hein ?

Eh bien non, il nest pas comme les autres. Mon Paul, cest le type en or, il ne lève pas la main, ne boit pas, ne court pas les jupons. Il maime, vraiment.

Tous pareils, va, tous des chiens. Faut se méfier.

Attention, Claire, y en a ici qui lui feraient bien du gringue, à ton Paul !

Oh, vous pouvez toujours essayer, il ira nulle part.

Moi je ne serais pas aussi sûre !

Rêvez pas.

Les verres de vin commençaient à mettre lambiance, elles se mirent à discuter de plus en plus fort.

On na quà aller chez toi alors, Claire, voir si ton Paul résiste à autant de charme ! Tu nous inviteras jamais, hein tu crains quon te le pique

Pas de souci, venez donc.

Banco, les filles, on va toutes chez Claire récupérer Paul ! Mamie Mado, tu suis ?

Non mes chéries, jai Gérard qui mattend Vous, amusez-vous bien, répondit Mado en souriant.

En bande, elles débarquèrent chez Claire, envahissant sa cuisine dans la bonne humeur.

Allez, vite, préparons un petit truc, Paul nest pas encore là, on lui dresse la table pour son retour.

Nen faites pas trop, il nest pas gourmand, très difficile même, et puis oui, il ne va pas tarder.

Peu à peu lambiance retomba, les filles pensant à leurs obligations, prirent congé une à une, sauf Nadège, Lucie et Olympe. Restées à prendre le thé, elles semblaient nerveuses à lidée de rencontrer le mystérieux Paul. Au bout dun moment, elles allèrent chercher leur manteau.

Quelquun sonna à la porte.

Paul, mon Paulette, mon trésor, minauda Claire, accourant dans lentrée.

Les invitées seffacèrent, un peu gênées, quand entra un grand et beau jeune homme.

Tout séclaira : le “mari” était bien plus jeune que Claire !

Voilà les filles, je vous présente mon fils, Adrien.

Adrien ? Comment ça Adrien ? On croyait que

Mon fils, Adrien. Alors, Paul, il a été sage, Dédé ?

Oui, maman, il doit juste se reposer, dans un jour ou deux il pourra refaire le fou. Surtout, évite quil lèche ses points de suture

Les femmes virèrent au rouge écarlate

On va vous laisser

Attendez, je ne vous ai pas présenté Paul ! Mais chut, il vient de se faire opérer, Adrien et Léa lont amené chez le véto pendant que je bossais, castration oblige, monsieur a recommencé à marquer les rideaux… Venez voir.

Voilà Paul, mon amour, il dort, ma petite beauté.

Pour éviter déclater de rire, les dames prirent la fuite de la salle.

Claire, mais cest un chat, Paul !

Bien évidemment, quest-ce que vous croyiez ?

Et ton fameux mari ?

Je nen ai plus. Vous avez bien voulu me coller un époux parfait, je nai jamais dit le contraire. Un jour jai dit que javais un homme formidable, mais je nai pas pu finir la phrase, vous avez brodé le reste !

Jai épousé le père dAdrien trop jeune, la première histoire, linévitable. Je nai pas eu le temps de finir mes études, un bébé, et trois ans de galère avant de divorcer. Mes parents mont bien épaulée.

Remariée vers la trentaine, je pensais avoir mis la main sur le bon. Il voulait fonder une famille, tout bien comme il faut, avec un héritier, une petite princesse et Adrien, il aurait pu aller en pension, au pire, chez ma mère. Jai préféré envoyer mon époux chez sa maman.

Évidemment, elle ma traitée de tous les noms, alors quelle-même avait élevé son fils avec le nouveau mari, mais bon Allez comprendre.

Jai vécu longtemps seule avec Adrien, et la troisième fois que jai cru à lamour, jy suis allée en sachant très bien que mon “marché” nétait plus ce quil était, et puis, on dit bien : “Jamais deux sans trois” !

Pendant les rendez-vous, le prétendant ma mis un œil au beurre noir, par jalousie De la grande passion, paraît-il. Mon Adrien faisait du judo depuis ses six ans et parfois, je mentraînais avec lui à la maison. Je me suis défendue, crois-moi, il a volé à lautre bout de lappart, et là, je me suis dit, cest fini tout ça.

Adrien sest marié, jai eu un coup de blues, alors jai adopté Paul. On vit tranquillement.

Pour le ciné, jai un compagnon fidèle, pour les vacances aussi : personne ne doit rien à personne. Parfois jinvite, je fais un bon dîner, tout le monde repart content, zéro prise de tête.

Au début, Adrien ne comprenait pas, il me demandait pourquoi on ne vivait pas ensemble.

Mais à quoi bon ? Nous sommes adultes, chacun a sa vie, ses habitudes. Cest autre chose quand on vit ensemble depuis jeunes, comme mon frère et sa femme, eux, trente ans damour, ils ne savent plus qui pense quoi ou qui parle, comme mes parents. Mais moi, jai pas réussi, alors pourquoi jouer la parfaite épouse ?

Non, très peu pour moi !

Paul et moi, on est bien comme ça.

Nest-ce pas, mon chéri ? Regarde-moi avec tes grands yeux ! Je tavais prévenu, à force de marquer les rideaux, tu perdais tes attributs…

Les filles sont reparties toutes pensives, surtout Nadège.

Mais Nadège ne pouvait pas faire comme Claire. Un mois plus tard, elle gazouillait au bureau, exhibant de beaux bouquets reçus de son nouvel amoureux.

Claire et Mamie Mado se lançaient des sourires complices.

Et ton Gérard, il va mieux, la patte ?

Oui, Clairette, lors de la promenade il sest sûrement piqué à quelque chose, tout est rentré dans lordre, grâce à Dieu, guérison express, comme un vrai cabot. Les petits-enfants voulaient quon lemmène à une expo, tu parles, pas question dembêter la bête, il est bien à la maison !… On dirait bien que tout va mieux pour Nadège.

Eh oui, Mado, il y a ceux qui recueillent des animaux, dautres qui ramènent des maris…

Cest selon, ma chérie… Avec un peu de chance, cette fois ça tiendra pour elle ?

Je lespère

De quoi vous parlez, à voix basse ?

De toi, Nadège, on se disait, pourvu que ça marche cette fois !

Les filles, je sais bien que ça fait un peu pathétique, mais jy arrive pas toute seule, cest plus fort que moi.

Chacun sa vie, Nadège, arrête de te justifier

Clairette, appela Nadège alors que Claire sortait du boulot.

Si jamais, tu peux me conseiller pour adopter un chat ? Cest mieux une femelle ou un mâle ?

Vas, va. On verra ça si besoin, répondit Claire en riant.

Cétait juste, au cas oùDans la rue, le soir commençait à tomber, tamisant la lumière sur les pavés. Claire marchait dun pas tranquille, son sac à lépaule, un sourire discret aux lèvres. Derrière elle, les éclats de voix et de rires de ses collègues séloignaient déjà, avalés par le ronron de la ville.

Arrivée chez elle, Paul attendait sagement derrière la porte, frottant sa tête contre ses chevilles. Claire saccroupit, lui gratta le menton en murmurant : « Tu vois, mon vieux, ils pensent tous quil faut quelquun à tout prix, mais toi et moi, on sait que cest pas la recette qui compte, cest ce quon en fait. »

Dans la cuisine, elle ouvrit la fenêtre, sentant lair un peu frais du soir. Elle sarrêta un instant, savourant ce silence doux, où le simple bruit du ronronnement de Paul suffisait à remplir lespace.

Son téléphone vibra dans son sac : un message de Nadège. « Tu crois quon les appelle comment, les chats heureux ? »

Claire rit doucement. Elle répondit juste : « On les appelle chez soi, ils répondent toujours présents. »

Ce soir-là, Claire sinstalla sur le canapé, Paul roulé en boule contre elle. Pas de promesses, pas de serments, juste la certitude tranquille dêtre exactement là où elle voulait être. Et, dehors, dans la nuit, une étoile filante passa comme une chance, une possibilité, ou juste un clin dœil, au cas où.

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