Il est temps darrêter dêtre trop conciliante
Voilà qui est entendu, Mariette ! chantonnait tante Sylviane, en tamponnant délicatement ses lèvres avec une serviette en papier. Une serviette venant du gâteau que Marie-Louise Deniau avait confectionné spécialement pour larrivée de sa visiteuse ; elle portait encore la marque de la crème au beurre. Le cinq mai, on se retrouve chez toi. Je rapporte mes fameuses saucisses marinées, tu sais, ma recette personnelle, et toi, eh bien, tu toccupes du plat chaud, je compte sur toi ! Après tout, c’est toi la reine du jour ! On aura du beau monde : les collègues de Julien, des gens sérieux. Il faut recevoir dignement.
Marie-Louise était assise de lautre côté de la petite table du salon, tenant une tasse de thé refroidi entre ses mains. Elle acquiesçait poliment, mais son esprit vagabondait déjà : demain, il fallait rendre le bilan trimestriel au bureau, le beurre manquait dans le frigo, son mari Claude avait encore mal au dos il faudrait penser à racheter des patchs chauffants. Elle pensait à tout, sauf aux paroles de tante Sylviane. Celle-ci continuait à ajuster son foulard parme avec gestes affectés, tout en jetant des regards vers la fenêtre comme si elle dressait dans sa tête le plan de table dun dîner mondain.
Une vingtaine de personnes, pas moins poursuivit linvitée en soupirant, fais un effort, Mariette, on sait tous que tu sais faire. Tu te souviens du mariage de Cécile ? Cest toi qui avais tout cuisiné : il nest rien resté, pas même une miette ! Fais-nous le même miracle cette fois-ci. Je taiderai, bien sûr, je superviserai
Elle rit de son fameux rire bref et sec, un peu criard, rappelant laboiement dun caniche minuscule.
Marie-Louise esquissa aussi un sourire cétait une habitude. Parce que tante Sylviane était la sœur du beau-père de Julien, le mari de sa fille unique, Cécile. Parce quon ne faisait pas dhistoires en famille. Parce quelle avait toujours fait comme ça : sourire, acquiescer.
Daccord, dit-elle tout bas. Cest noté.
Tante Sylviane repartit vers vingt heures et demie, le ventre plein et lesprit satisfait. Marie-Louise referma la porte derrière elle, sy adossa un instant, respirant le parfum lourd et sucré laissé par la visiteuse. Dans le salon, la télévision ronronnait : Claude, plongé dans un documentaire sur la pêche, navait même pas pris la peine de saluer linvitée.
Elle est partie ? lança-t-il à travers la cloison.
Oui, répondit-elle.
Elle voulait quoi, finalement ?
Sans répondre, Marie-Louise se dirigea vers la cuisine et entreprit de laver les tasses. Leau chaude courait sur ses doigts, presque brûlante, mais elle la laissait couler sans broncher.
On organise une fête ici, le cinq mai, annonça-t-elle. Pour mon anniversaire. Et une occasion pour Julien, rapport à son travail.
Un grognement indistinct lui parvint du salon, puis le silence, puis le bruit de la télé.
Elle sessuya les mains avec son vieux torchon brodé de coqs délavés acheté un été sur le marché de Tours quinze ans plus tôt, quelle navait jamais jeté. Elle le fixa longuement, songeuse. Elle se sentit tout à coup semblable à ce torchon : usée, effacée, reléguée. Suspendue là, à attendre quon essuie sur elle les épluchures de la vie.
Chassant ce sentiment, elle ouvrit le frigo pour faire linventaire.
Dans dix jours, Marie-Louise Deniau allait avoir cinquante ans. Un anniversaire marquant. La moitié dun siècle à se rappeler, dont trente-cinq années claires dans sa mémoire et pas un seul jour, se dit-elle, où elle nait agi pour elle seule : toujours pour Claude, pour Cécile, pour sa mère disparue depuis cinq ans quelle visitait chaque week-end pour préparer son pot-au-feu préféré, pour sa belle-mère qui logeait de lautre côté de la place et réclamait ses soins comme un enfant. Jamais seulement pour elle.
Elle était comptable depuis vingt-deux ans dans une société de construction à Orléans. Appréciée, reconnue, mais jamais promue : à quoi bon ? Marie-Louise ne protestait jamais, on savait qu’elle ferait tout.
À la maison, c’était la même chose. Claude avait cinquante-quatre ans, était ingénieur à lusine, et supportait son poste machinalement à lapproche de la retraite. Il disait : « À la maison, je me repose » ce qui signifiait : télévision, téléphone, canapé, parfois le garage. Marie-Louise, elle, cuisinait, nettoyait, gérait les factures parce quelle « sen sortait mieux », faisait toutes les courses, recevait tous les invités. Claude sen tenait à lécart. Cétait devenu une routine tranquille, un bruit de fond auquel elle avait cessé de prêter attention.
Cécile, la fille, sétait mariée quatre ans plus tôt à Julien, travailleur correct mais dont la famille était compliquée. Sa mère était décédée, son père sétait retranché en Bretagne, mais la tante Sylviane, la sœur du père, jouait le rôle de toute la famille à elle seule : autoritaire, voyante, persuadée que son avis devait primer sur tout. Elle navait jamais aimé Marie-Louise non pas pour une raison précise, mais parce que la discrétion et le dévouement provoquaient chez elle moins de respect que lenvie de donner des ordres.
Cécile aimait sa mère, mais aimait Julien davantage ce qui était naturel, pensait Marie-Louise. Mais dès quil fallait choisir entre la tranquillité de Julien et ce qui arrangeait sa mère, Cécile optait silencieusement pour la première.
Ainsi coulait la vie de Marie-Louise. Dans un appartement de trois pièces, au neuvième étage dun immeuble de Tours, quartier Lamartine, où tout se ressemble les mêmes balcons, les mêmes ascenseurs grinçants, seuls les arbres percent la monotonie, chacun poussant à sa guise. Elle vivait là, sans se plaindre. À qui se serait-elle plainte ? Pourquoi ?
Après le départ de tante Sylviane, elle passa une heure à dresser la liste de ce quil fallait préparer pour vingt personnes. La liste était interminable, le total en euros aussi effrayant que le ruisseau dencre sur son vieux reçu de boulangerie. Une angoisse sourde la serra. Pas de souffrance franche, juste une lourdeur, comme une pierre posée sur la poitrine.
Elle éteignit la lumière de la cuisine et gagna sa chambre.
Les neuf jours suivants furent ce quelle appelait en sourdine : la corvée davant-fête. Au début, elle se voulait raisonnable : elle aidait la famille, le repas serait une réussite, il ne fallait pas flancher. Mais dès le troisième jour, la patience était épuisée.
Lever six heures, pour commencer plus tôt à dégeler viandes et poissons, établir le planning des courses, téléphoner au supermarché pour la livraison. La journée de travail jusquà 18 ou 19 heures pour rendre le fameux bilan trimestriel, puis direction l’épicerie : boîtes lourdes, packs de lait, pains, viande. Elle portait tout jusquau neuvième étage parce que lascenseur faisait des caprices. À la maison : lancement des préparatifs, ménage rapide. Elle se couchait à une heure, parfois deux.
Claude voyait bien sûr tout cela du moins la présence de son épouse à la maison mais il la regardait sans la voir. Une fois, il demanda sil pouvait aider. Elle répondit : « Je men occupe. » Il hocha la tête, soulagé, et retourna à son téléphone.
Cécile téléphona le mercredi pour savoir si tout avançait et rappeler que tante Sylviane insistait sur la garniture et les amuse-bouche. Marie-Louise osa demander : « Cécile, tu pourrais me faire les salades ? Ça maiderait beaucoup » Silence dune seconde, puis : « Maman, tu sais bien, avec le boulot, Julien aussi, mais on viendra mettre la table. » Ce qui signifiait simplement transvaser. Marie-Louise comprit lallusion et ninsista pas.
Deux jours avant lévénement, elle lavait les vitres tante Sylviane ayant fait une remarque à propos de la poussière la fois précédente. Juchée sur un tabouret, elle crut tomber, glissa, se rattrapa de justesse. Le cœur battait plus fort. Elle sassit, adossée au mur, un moment, épuisée.
Elle eut cette pensée : si je me brisais une jambe, on se demanderait surtout : que va-t-on faire pour la fête ?
Ça la fit rire, un rire essoufflé et triste, mais rire quand même. Puis elle termina ce quelle avait commencé.
La nuit du quatre au cinq mai, elle dormit trois heures. Le reste du temps, elle cuisinait, arrangeait, disposait. Gratin dauphinois, deux sortes de salades, terrine de poisson qu’elle n’appréciait pas mais que tante Sylviane voulait. Petits chaussons au chou, pour le cousin Pierre, qui ne concevait pas une fête sans eux. Le gâteau, elle lavait fait la veille, façon génoise, aux griottes, son favori le seul plat préparé rien que pour elle.
À sept heures, elle prit une douche, enfila la robe bleue soigneusement gardée depuis deux ans et jamais mise. Se regarda dans le miroir : des cernes, les lèvres gercées, les mains rougies par la vaisselle, mais la robe était belle. Elle le savait.
Oh, tu tes fait élégante, dit Claude en passant dans le couloir. Bravo.
Ce fut tout. Pas de « tu es ravissante », pas de « bon anniversaire », pas de « comment vas-tu ? ». Juste un « bravo », puis il poursuivit sa route.
Les invités se rassemblèrent à midi. Tante Sylviane arriva la première, à onze heures et demie, chargée de saucisses, dun bocal de cornichons, dune boîte de chocolats quelle déposa sur la table comme sa contribution. Puis elle inspecta la cuisine et lança :
Bravo, Mariette, tu as fait des merveilles !
Tournant dans lappartement, elle oubliant sans doute quelle nétait pas chez elle. Puis, déjà au téléphone à organiser la suite.
Bientôt, ils étaient vingt-trois autour de la grande table créée en joignant une table à manger aux deux bureaux, sous la nappe blanche que Marie-Louise avait repassée la veille jusquà minuit. De tous ces gens, elle en connaissait six. Les autres étaient des collègues de Julien, des connaissances de tante Sylviane. Des inconnus, dégustant ses plats, assis sur les chaises prêtées par la voisine du troisième, madame Perrault il ny en avait pas assez chez eux.
Les toasts débutèrent par le cousin Pierre, qui se lança dans une longue anecdote des années quatre-vingt-dix nayant rien à voir ni avec lanniversaire, ni avec la maîtresse de maison. Tout le monde riait. Puis Julien leva son verre : « Félicitations à Marie-Louise pour ce superbe anniversaire, vraiment remarquable. » Les verres tintèrent. Puis il enchaîna aussitôt sur les succès de son collègue Antoine, assis là, avec chiffres et intitulés incompréhensibles pour Marie-Louise.
Tante Sylviane, elle, avait préparé une allocution. Elle célébra Antoine, son obstination, ses brillantes réussites, puis ajouta, lair de rien : « Sans oublier notre hôtesse, puisquon mange chez elle ! » Énième salve de rires. Santé à tous.
Marie-Louise gardait un sourire poli. On lui demandait dêtre à la tête de table, ainsi le veut la tradition, mais son esprit flottait ailleurs, comme une casserole qui bout lentement jusquà déborder.
Mariette, il manque du sel ! lança-t-on au bout de la table.
Elle alla chercher le sel.
Un peu plus de pain, sil te plaît, demanda Pierre.
Elle rapporta le pain.
Il ny a pas assez de fourchettes, ajouta une femme quelle voyait pour la première fois.
Elle apporta les fourchettes.
On réclama davantage de charcuterie. Il fallut dautres assiettes. Puis leau gazeuse que Cécile avait oubliée, restée sur le balcon.
Marie-Louise faisait la navette cuisine-salon sans sasseoir deux minutes daffilée. Son assiette restait pleine pas le temps de manger.
À un moment, elle voulut prononcer un toast. Se leva, leva son verre. Cécile fit de même, mais juste alors, tante Sylviane éclata de rire en lançant une anecdote sur Antoine, captant toute lattention. Cécile reposa son verre, Marie-Louise aussi. Le toast, elle ne le fit jamais.
Les invités se régalaient. « La terrine de poisson fond dans la bouche ! », « Ces chaussons sont exquis ! », « Le gratin quelle tendresse, cest votre secret ? ». Marie-Louise remerciait, expliquait ses recettes, mais sentait un goût amer : on complimentait la cuisine, pas elle. Elle était dans sa propre fête la cuisine ambulante, la servante. Non lhéroïne du jour.
Le temps passait. Trois heures déjà. Les fenêtres ouvertes laissaient entrer la lumière du joli mois de mai. On parlait fort sur la table : Antoine évoquait sa nouvelle promotion, tante Sylviane ponctuait de ses « ouaf-ouaf » sonores, Claude, à lautre bout, discutait voiture avec Pierre.
Marie-Louise alla en cuisine pour la quatrième tournée de gratin. Elle mit ses maniques, sortit le plat du four, les mains un peu tremblantes de lassitude. Trois heures de sommeil la nuit dernière, sa tête tournait. Elle commença à servir.
Tout à coup, la voix de tante Sylviane, haut et claire :
Marie-Louise ! Ça vient ? Et amène de la crème, il ny en a plus !
Pas de « sil te plaît ». Pas de « ma chérie ». Juste lordre, net, sec, comme à une bonne.
Marie-Louise sarrêta, la cuillère en main, laissa couler le silence. Elle reposa la cuillère, rangea les maniques à leur place habituelle. Puis, calmement, elle prit le plat, la crème, et revint au salon.
Elle posa tout sur la table.
Se redressa.
Excusez-moi, dit-elle, pas fort, mais juste assez pour quon lécoute.
Quelques têtes se tournèrent. Tante Sylviane continuait à parler, mais devant linsistance, elle sarrêta, agacée.
Il y a un problème ? demanda-t-elle.
Marie-Louise regarda autour delle : son époux, sa fille, les invités connus et inconnus, tous suspendus à ses lèvres.
Je voudrais dire quelques mots, dit-elle. Aujourdhui, cest mon anniversaire, mes cinquante ans.
Oui, on sait ! lança quelquun avec entrain, et on leva les verres.
Attendez, dit-elle plus fermement.
Le silence se fit.
Son cœur battait, étonnamment régulier. Elle sentit que, pour la première fois depuis longtemps, ses gestes suivaient une volonté nouvelle.
Depuis dix jours, jai tout organisé seule pour cette fête. Jai dormi trois heures par nuit. Jai acheté, cuisiné, nettoyé, repassé, emprunté des chaises. Jai fait tout cela sans que personne noffre vraiment daide. Aujourdhui, cest censé être ma célébration. Pourtant, pendant quon trinque et quon discute de promotions, je me lève pour servir le pain, la crème, la vaisselle. On me demande les choses comme à une employée.
Un silence consterné.
Marie-Louise commença Claude, perdu.
Maman souffla Cécile.
Tante Sylviane, lèvres pincées, préparait une riposte. Marie-Louise la fixa droitement. La remarque resta coincée.
Je vous demande, sil vous plaît, de prendre ce que vous avez apporté et de poursuivre la fête ailleurs. Il y a un café au coin de la rue Gambetta, chez « Douce Pause », cest tout à fait correct. Je suis même disposée à régler la suite de la soirée. Mais ici, on arrête là. Ma fête est terminée.
Quelques secondes de stupeur. Puis, dun coup, tous parlèrent.
Pierre marmonna une insulte, on commença à ramasser les vestes. Tante Sylviane, sans un mot, empaqueta ses cornichons, ce qui amusait presque Marie-Louise, tant la scène semblait ridicule.
Cécile sapprocha.
Maman, quest-ce que tu fais ? Cest affreux. Tu imagines la réaction de tante Sylviane ?
Ma chérie, coupa Marie-Louise doucement, je taime, mais là, je voudrais être seule. Va, sil te plaît.
Sa fille la regarda, comme éberluée : sûrement parce que celle qui osait face à tous nétait plus tout à fait la “petite maman” dautrefois.
Claude quitta la pièce le dernier : il sarrêta, la jaugeant comme une étrangère.
Tas perdu la tête ? lança-t-il. Non pas avec colère, mais comme sil découvrait une nouvelle facette de la vie.
Non, murmura Marie-Louise. Je crois enfin lavoir retrouvée.
Il ne répondit rien et sortit.
Elle ferma la porte. Tourna doucement la clé. Resta debout, dans la pénombre du couloir.
Le silence était épais, paisible, tangible semblable à celui des tout débuts du matin, quand tout le monde dort encore, mais il était trois heures, le cinq mai, dehors les moineaux bavardaient, en bas une porte dimmeuble claquait. Elle était enfin seule, et cétait comme expirer après une éternité de souffle retenu.
Elle gagna la salle à manger, contempla le festin abandonné : plat de viande, salades entamées, pain, couverts. Son assiette lattendait, intacte.
Elle saisit son assiette. Nalla pas la réchauffer. Elle sinstalla à la cuisine, là où reposait son gâteau génoise, griottes, crème légère. Elle plaça près delle une part de viande, une part de gâteau. Se fit un thé bien chaud.
Sassit.
Dehors, un marronnier balançait ses jeunes feuilles sous la brise de mai. Marie-Louise mâchait lentement, savourant. Elle savait cuisiner, cétait vrai. Même tante Sylviane naurait pu le nier.
Elle goûta enfin à sa part de gâteau.
La génoise était aérienne, la griotte acidulée, la crème onctueuse. Elle prenait le temps, savourait. Personne pour réclamer un service, personne pour leffacer. Juste elle et son gâteau, pour elle seule, pour la première fois depuis combien dannées ?
Elle ne pleura pas. Elle sy attendait pourtant, cest ce quon attend dans un film triste à ce moment précis, mais non. Elle ressentit plutôt une sorte de solidité calme, comme si soudainement la terre sous ses pieds cessait de fléchir.
Elle laissa le téléphone de côté deux heures, avant de le consulter.
Beaucoup de messages. Cécile, trois fois : « Maman, rappelle-moi », puis « Je ne comprends pas ce qui se passe », enfin « Au moins dis-moi si tu vas bien ». Claude : « Ce nétait pas correct ». Pas de message de tante Sylviane, ce qui la surprit. Quelques numéros inconnus, sûrement parmi les invités. Et madame Perrault : « Mariette, quand pourrais-tu me rendre les chaises ? ».
Elle répondit à madame Perrault : « Je te les ramène demain, désolée pour le dérangement ».
À Cécile : « Je vais bien. Ne tinquiète pas. On parle demain ».
À Claude : rien.
Elle rangea lentement, sans rage. Rangea les restes dans des boîtes, mit les assiettes à tremper, jeta les papiers, plia la nappe. Rendit les chaises à madame Perrault, qui ouvrit la porte, attentive, mais ne posa pas de questions.
De retour à la maison, elle prit un vrai bain, long, mousseux. Allongée, elle suivait du regard la tache dhumidité sur le plafond : trois ans quils disaient la repeindre, Claude et elle ; jamais fait. Elle songea que repousser la peinture du plafond ou sa propre vie, cétait un peu pareil.
Claude rentra à dix heures. Elle lentendit franchir la porte, se déchausser. Il stationna un instant devant la chambre. Elle était déjà sous la couette, un livre entre les mains.
Tu te rends compte ? demanda-t-il.
Oui, souffla-t-elle.
Et ?
Et cest tout. Jen suis consciente.
Sylviane Julien tu penses à la suite ?
Jy ai pensé, répondit Marie-Louise. Claude, je suis épuisée. On en parle demain ?
Il resta planté, puis sen alla. Il dormit sur le canapé du salon, comme lors des rares disputes. Elle lentendait. Elle ne tenta pas de le convaincre.
Elle éteignit la lampe. Resta plongée dans le noir.
Dix heures de sommeil dun trait. Pour la première fois depuis des mois.
Le six mai souvrit sur un matin banal : soleil entre les rideaux, moineaux, odeur de café programmé la veille. Elle se leva, but un café, croqua une tartine. Claude dormait encore, on entendait son souffle régulier du salon.
Elle alluma son ordinateur.
Au départ, elle voulait vérifier la météo. Mais elle tomba sur un onglet resté ouvert depuis des semaines : lannonce dune agence de voyage. Circuits en France, découverte du Val de Loire et de ses châteaux. Elle se souvenait elle avait survolé lannonce un soir, rêvé, puis refermé. « On na pas le temps », sétait-elle dit.
Elle cliqua dessus.
Chambord, Chenonceau, Azay-le-Rideau huit jours, petits groupes, car en autocar, logement simple. Les photos déroulaient : pierres blanches dans la verdure, fenêtres à meneaux, eaux dormantes de la Loire sous le soleil. Jamais elle navait vu ces lieux en vrai, mais elle en rêvait depuis toujours. Claude détestait ce genre de voyage (« Autant aller au jardin ») ; vingt ans de vacances à la campagne, leur potager, la routine campagnarde.
Elle appela lagence dès louverture.
Bonjour madame, cest pour le séjour « Châteaux de la Loire » de huit jours ? fit une voix douce.
Oui, répondit Marie-Louise. Il reste de la place pour la session du quinze mai ?
Il reste une place seulement.
Parfait. Il men faut quune.
Elle régla la réservation avec sa carte. Le téléphone encore à la main, elle se sentit apaisée. Pas emportée denthousiasme : simplement en paix. Comme si elle venait daccomplir une chose juste.
Cécile appela peu après midi. Voix prudente, comme sur de la glace fine.
Maman, comment tu vas ?
Bien, ma chérie.
Maman, il faut quon parle. Tante Sylviane est furieuse. Julien est déçu. Ce nétait pas attendu.
Je comprends.
Tu pourrais appeler tante Sylviane pour texcuser ? Elle se calmerait
Non, Cécile.
Pause.
Comment ça « non » ?
Je ne mexcuserai pas davoir demandé aux gens de quitter mon appartement, le jour de mon anniversaire.
Mais maman
Cécile, écoute-moi bien. Prends le temps découter, pas comme la fille qui veut protéger Julien ou tenter darranger tout le monde, mais écoute-moi comme ta mère.
Silence.
Jai eu cinquante ans hier. Je les ai passés comme domestique à ma propre fête. Jétais épuisée, bousculée, interrompue, affamée. Personne ne ma dit simplement « merci » ou « sil te plaît ». Le plus étonnant, cest que cest moi qui ai permis ça en meffaçant, en servant. Personne ne sest jamais soucié de mon état parce que je n’en fais jamais une priorité.
Elle sarrêta au-dehors passait un tramway, sur le rebord de la fenêtre, un pigeon picorait.
Maman tu as sûrement raison. Mais ça bouscule tout.
Je sais. Pour moi aussi.
Tu vas continuer comme ça ?
Marie-Louise sourit.
Peut-être. En tout cas, jai réservé un voyage.
Un voyage ? Seule ?
Oui. Dans la vallée de la Loire. Huit jours. Je pars le quinze.
Long silence.
Toute seule ?
Oui.
Maman
Cest la première fois, Cécile. À cinquante ans, il est temps dessayer.
Cécile resta muette, puis souffla : « Daccord. Appelle-moi ».
Claude apprit la nouvelle à midi. Elle préparait une soupe et lui annonça calmement : elle partait pour huit jours, voir les châteaux.
Il la fixa, longuement.
Tu ne men as pas parlé.
Non.
Tu veux dire quoi, par là ?
Ce que tu veux, Claude.
Tout va bien ? Tu es sûre
Elle goûta la soupe.
Tout va bien. Le déjeuner sera prêt dans vingt minutes.
Il séloigna, fit un peu de bruit, puis alluma la télévision. La vie suivait son cours.
Les jours suivants furent tendus. Claude alternait les reproches et les silences : « Tu nes plus la même », « Ce nest pas comme ça quon fait », « Les gens normaux ne font pas ça ». Elle écoutait, sans approuver ni se justifier. Cétait nouveau. Avant, elle sexcusait même des fautes des autres. Plus maintenant.
Cécile rappela trois jours avant le départ : tante Sylviane jurait ne plus jamais remettre les pieds chez eux. Marie-Louise répondit : « Très bien. »
Maman, tu nes pas triste ?
Non. Ce nest pas ma famille, Sylviane. Cest la famille de Julien. La mienne, cest toi, Claude Et je réfléchis à notre bonheur, pas à celui de tante Sylviane.
Cécile eut un « hum » dubitatif, puis demanda le programme du séjour, la description de lhôtel. Un début, mais pour Marie-Louise, cétait déjà beaucoup.
La veille du départ, elle fit sa valise compacte, légère, pour voyager autonome. Dernière fois quelle avait préparé un bagage, cétait quand ils étaient allés à la mer, il y a sept ans : alors, elle avait tout géré, y compris pour Claude. Cette fois, ce nétait que pour elle. Elle prit même la robe bleue, pour voir.
Claude entra, sassit au bord du lit.
Tu pars vraiment.
Oui, huit jours.
Il se frotta le visage.
Et pour la nourriture ?
Claude, tu es un adulte. Il y a des repas pour trois jours au frigo, tout prêt. Ensuite, tu feras comme tu veux : cuisiner ou commander. Je suis sûre que ça ira.
Il la regarda longtemps, prêt à réagir de travers, mais il se retint. Même lui devinait que quelque chose avait changé chez elle.
Bon, file.
Juste « file ». Pas de « bon voyage », ni de « prends soin de toi ». Pas non plus daccusation. Cétait déjà un progrès.
Elle ferma la valise.
Le soir, son amie denfance, Gaëlle, lappela. On ne se voyait plus beaucoup, mais pour les événements importants, on se retrouvait toujours.
Jai entendu par madame Perrault tu as mis tout le monde dehors à ton anniversaire !
Je leur ai demandé de partir, précisa Marie-Louise.
Eh bien Bravo, Marie-Louise !
Un court silence.
Tu le penses ?
On se connaît depuis trente ans. Tu as toujours tout accepté, tout porté sans rien dire. Je suis contente que tu oses enfin
Sil te plaît, pas denvolées ! plaisanta Marie-Louise.
Très bien, sans emphase. Tu pars où ?
Circuits des châteaux de la Loire. Seule.
Seule ? Mon mari ne me laisserait jamais
Gaëlle, « ne pas laisser », c’était quand on avait huit ans. À cinquante ans, si tu ne vas pas, ce nest pas lui, cest toi.
Gaëlle se mit à rire, puis redevint sérieuse.
Tu as changé, Marie-Louise.
Je me lasse juste dêtre accommodante tout le temps.
Beaucoup en ont assez, mais tu es la première à agir.
Peut-être quon nen parle juste pas. Peut-être par honte.
As-tu honte, toi ?
Assise à la fenêtre ouverte sur la nuit tourangelle, elle regardait danser la lumière chez les voisins : ici, une femme lavait la vaisselle, là, la télé clignotait.
Non, assura-t-elle. Non, aucune honte.
Le quinze mai, Marie-Louise se leva à cinq heures trente. Claude dormait toujours. Elle prépara du café, du pain pour la route, vérifia papiers et billets. Elle se vêtit de sa robe bleue, parce quà cinquante ans, on peut bien porter du beau, même à laube.
Dans lentrée, elle regarda ses trois pièces, son étage élevé, la vue sur les marronniers, la trace dhumidité au plafond, le torchon délavé. Tout était à la fois si familier et si différent. Elle quittait lappartement, mais elle, elle n’était plus la même.
De la cuisine, un bruit : Claude sortit, en pyjama, cheveux en bataille.
Déjà sur le départ ?
Oui, le taxi mattend.
Il opina, hésitant.
Bon anniversaire, Marie-Louise. Je ne te lavais pas dit lautre jour.
Elle le fixa : ses cheveux gris, ses traits tirés ; vingt-sept ans passés ensemble. Elle ne savait pas de quoi serait fait leur avenir : changeront-ils ? Peut-on réapprendre à vivre ensemble à plus de cinquante ans ? Pas sûr. La vie nest pas un roman où tout se règle en huit jours.
Merci, Claude, répondit-elle juste.
Elle franchit la porte.
Le taxi lattendait déjà dehors. Installation rapide, le chauffeur, un jeune homme : « Gare de Tours ? »
Oui, la gare, sil vous plaît.
Tours séveillait lentement ; peu de voitures, la lumière pâle, les arbres frais de mai. Marie-Louise observait, avec un œil neuf, les nuances du matin.
À la gare, la foule, les appels, le parfum des croissants chauds. Elle trouva son quai, son compartiment. Le train était à lheure.
Elle installa sa valise sous le siège, du côté fenêtre. Les voisins de compartiment étaient courtois, la voyageuse en face proposa du thé. Elle refusa gentiment, plus tard peut-être.
Le train démarra.
Tours défila : immeubles, arbres, jardins potagers, puis la campagne souvrit à perte de vue, plate, verte, paisible. Elle regardait dehors, sans rien penser. Pour la première fois, elle sautorisait juste à regarder, à être là.
Le téléphone vibra. Message de Cécile : « Maman, tu vas bien ? Déjà dans le train ? »
Elle répondit : « Dans le train. Tout va bien. Ne tinquiète pas. »
Un autre message, numéro inconnu : « Bonjour, cest Catherine, votre guide. Je vous attends devant le car à Chambord avec un panneau. Bonne route ! »
Marie-Louise écrivit : « Merci, jarrive. »
Elle remit le téléphone dans son sac, se remit à la fenêtre.
Le train roulait, la campagne alternait : peupliers, collines, éclats de lumière sur la Loire. Derrière elle, la vie ordonnée de Tours, lappartement, le torchon effacé, le plafond taché, la table dressée à la hâte. Devant, les châteaux, les pierres blanches, les huit jours pour elle seule.
Elle ne savait ce que serait le retour. Discuterait-elle vraiment avec Claude, ou retomberait tout dans le silence ? Retrouverait-elle Cécile tout autrement ? Recevrait-elle un mot un jour de tante Sylviane ? À tout cela, elle navait aucune réponse, mais cet inconnu-là ne lui faisait plus peur. Avant, tout flou était une menace, un problème à régler.
Maintenant, ce nétait quune partie de la vie.
Le voyage continuait nouveau, mystérieux, mais siens.
Le train filait, gagnait les terres tourangelles ; les matinées de France, si lumineuses en mai. Marie-Louise Deniau, les yeux perdus au dehors, se disait que la prochaine fois quon exigeait quelque chose delle sans égard, elle saurait sourire, dire non paisiblement. Ce petit mot de rien, trois lettres, quelle avait prononcé la veille pour la première fois Il nest jamais trop tard pour apprendre à se choisir.
Jamais.