Après quatre mois d’échanges en ligne, j’accepte enfin un rendez-vous avec un prétendant de 52 ans — il débute la conversation par cinq reproches

Après quatre mois déchanges quasi quotidiens, Marianne, quarante-cinq ans, accepta enfin de rencontrer en personne le galant quinquagénaire avec qui elle entretenait ce feuilleton épistolaire François, cinquante-deux ans.

On dit souvent que lattente dun moment agréable est plus douce que linstant lui-même. Pour Marianne, ce suspense sétait transformé, au fil des mois, en une sorte de série en ligne, où chaque message apportait son petit épisode de tendresse ou despoir.

Elle connaissait désormais les moindres préférences de François, nignorait rien des prénoms de ses amis denfance ni de sa manie dajouter systématiquement trois points de suspension après chaque « bonjour ».

À quarante-cinq ans, on ne part plus à un rendez-vous le cœur battant, mais avec ce recul amusé des explorateurs : « Voyons un peu, sur quel spécimen vais-je tomber cette fois-ci ? », pensait Marianne en ajustant son foulard de cachemire préféré.

Elle appartenait à cette catégorie de femmes capables de hisser un simple pull marine au rang de robe de soirée, et qui savent désamorcer le malaise par un brin dautodérision.

François, dont l’anniversaire venait tout juste de passer, paraissait à travers ses messages un homme sérieux, posé, légèrement espiègle et, ce qui achevait de la séduire, évident de fiabilité.

« À notre âge, Marianne, écrivait-il tard le soir, on ne cherche plus les feux dartifice, mais la douceur. Jai seulement envie dune femme qui me comprenne dun regard ».

« Dun regard, soit. Mais si jamais on doit parler, que ce ne soit pas pour regretter la conversation », souriait Marianne en appliquant son mascara.

Le rendez-vous fut fixé dans un petit bistrot parisien, chaleureux et baigné dune odeur de cannelle. Marianne arriva à lheure, droite et confiante, prête à passer une belle soirée. Elle était impeccable.

François franchit la porte cinq minutes plus tard. En réalité, il était un peu moins grand quannoncé sur ses photos, avec ce regard de quelquun qui vient de trouver une faute grave dans un bilan de compte.

Il prit place en face delle, se contenta dun bref sourire, et salua poliment.

Ni compliment, ni « ravi de te revoir », ni chaleur.

François observa Marianne, la scrutant presque. Il proposa de commander un café accompagné de pâtisseries ce qui fut accepté.

Marianne, commença-t-il dun ton digne dun conseiller pédagogique, cela fait près de quatre mois que janalyse nos échanges. Maintenant que je te rencontre enfin, il me semble essentiel de clarifier certains points. Jai cinq reproches à te faire.

Intérieurement, elle sentit lambiance craquer, comme un verre qui se brise discrètement. Marianne posa son menton au creux de la main et acquiesça.

Cinq reproches ? Voilà qui promet. Je técoute très sérieusement.

François ignora la pointe dhumour et leva son premier doigt.

Premier reproche : les photos.

Sur une des photos où tu portes une robe bleue, ta silhouette paraît différente. À présent, je vois que tu es plus marquée. Cela pourrait tromper un homme. À notre âge, une femme devrait jouer la carte de la vérité.

Marianne esquissa un sourire intérieur. « Marquée, cest déjà plus indulgent que monumentale. »

Deuxième reproche : la réactivité

Il tarrive souvent de répondre trop lentement. Par exemple, il y a trois semaines, je tai écrit à 14h15, tu nas répondu quà 16h40. Les hommes naiment pas attendre. Pour moi, cest un manque de respect.

Il me semble que jétais alors en réunion amorça-t-elle, mais François passa déjà à la suite.

Troisième reproche : le choix du lieu

Pourquoi ce café ? Cest trop chic. Javais proposé un endroit plus simple. Ce type de choix suggère un goût pour lostentatoire.

Marianne observa son latte et eut vaguement envie de le renverser sur les chaussures de François. Mais sa curiosité lemporta.

Quatrième reproche : la tenue

Pourquoi cette robe ? On venait simplement boire un café. Elle est trop voyante pour laprès-midi. Les bijoux aussi sont superflus. Ce nest pas ce que je recherche. À mon âge, cest la substance qui prime, pas la façade.

Cinquième reproche : lindépendance

Tu as choisi le restaurant, tu dis souvent « moi seule ». Tu nautorises pas lhomme à se sentir homme. Jai besoin dune femme qui demande conseil, pas dune indépendante invétérée. Si nous sommes ensemble, il va falloir que tu revoies ta façon dêtre.

Il conclut en croisant les bras, manifestement dans lattente dun remords ou dun merci pour tant de franchise.

Marianne, tout à coup, réalisa que ces quatre mois déchanges navaient été quune façade derrière laquelle se dissimulait un maniaque du contrôle. Il ne cherchait pas la chaleur humaine, mais plutôt un miroir à la mesure de son ego.

Tu sais, François, répondit-elle avec douceur, moi aussi jai analysé pas mal de choses. Et cinq minutes mont suffi pour tirer mes conclusions.

Lesquelles donc ? plissa-t-il les yeux.

Tu es un sacré numéro. Tu as traversé tout Paris pour dresser la facture dune inconnue sur ses goûts, son physique et sa liberté dêtre. Lassurance, chez toi, est vraiment hors normes.

François fronça les sourcils :

Je suis seulement honnête.

Non, répliqua Marianne, secouant la tête. Tu nes pas sincère. Tu es juste malheureux et tu veux ramener le monde à ta petite échelle. Tu naimes pas mes photos ? Va au musée, les tableaux, eux, ne changent jamais. Je suis trop lente à répondre ? Achète-toi un Tamagotchi. Ma robe te gêne ? Je lai mise pour moi, pas pour toi.

Elle se leva, remit sa sacoche sur lépaule et le fixa calmement :

Et pour finir. Si un simple « moi seule » te blesse, ce nest pas damour dont tu as besoin, mais dune bonne cure de remise en question. À mon âge, je tiens trop à mon temps pour le perdre avec quelquun qui inaugure une rencontre en listant mes « défauts ».

Mais et le café ? bredouilla François.

Tu termineras seul. Au moins, ça taidera à préserver ton budget Et un petit conseil : si tu veux quon tadmire la bouche ouverte, prenez rendez-vous chez un dentiste.

Une fois rentrée chez elle, Marianne prit soin de bloquer François sur toutes les applications. Le confort, à quarante-cinq ans, ce nest pas seulement un plaid et le calme à la maison : cest aussi un téléphone sans importuns qui voudraient te façonner à leur mesure.

Et vous, pensez-vous quil sagissait dun simple rendez-vous raté ou dune véritable mise en scène ? Et doit-on vraiment donner suite à une histoire quand, dès la première minute, on vous présente la facture dêtre vous-même ?

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