Après ma consultation, le docteur glissa en douce dans la poche de mon manteau un billet : « Fuis ta famille ! ». Ce soir-là, je compris soudain quil venait de me sauver la vie Mais ce qui advint ensuite dépassa lentendement Cest un de ces rêves brumeux et sombres où la logique se plie, où la réalité flotte tel un parfum sur les rues de Paris sous la bruine.
Je sortais dun rendez-vous avec mon médecin généraliste, Monsieur Émile Montfort, ce vieil homme à la moustache grise, aussi familier que la cloche de Notre-Dame. Alors que je serrais sa main, il glissa subrepticement un papier froissé dans ma poche. Je le dévisageai, il posa lindex sur ses lèvres, ses yeux assombris par une tristesse immense. Une fois dans le couloir en mosaïque de la clinique, entre lodeur déther et de café froid, je déroulai la missive : quatre mots, griffonnés, désespérés « Partez loin de votre famille ».
Sur le coup, lidée me fit sourire, comme un mauvais calembour parisien. Mais, ce soir-là, tandis que le crépuscule dissolvait les toits gris, une vérité inquiétante sinvita dans mon esprit. Pourquoi Émile, si sage et pondéré depuis le deuil de mon mari, Paul, pourquoi ce geste alarmant ? Je me blottais dans mon manteau, fourrant la feuille au fond dune poche comme on refoule un mauvais rêve.
Ma vie me semblait dhabitude aussi rangée que le linge plié chez une grand-mère. Depuis que Paul était parti, mon unique consolation restait mon fils, Rémi. Un an auparavant, Rémi amena à la maison sa fiancée Églantine, et je laccueillis dun cœur ouvert, empli du soupir humide des vieilles dames solitaires. Les jeunes sétaient mariés et logeaient avec moi dans mon appartement de trois pièces, dans un quartier animé du 14ème arrondissement. « Maman, jamais on ne te laisserait seule ! », murmurait Rémi, lodeur de lessive et de tendresse autour du cou.
Je tournai la clef dans la porte ; tout sentait la pomme et la cannelle Églantine cuisinait sans doute ma tarte préférée. « Maman, vous voilà ! », lança-t-elle, jaillissant de la cuisine, rouge aux joues. « Le docteur, tout va bien ? » Son regard sincère lavait mes soupçons. « Parfaitement, Églantine, juste un peu de tension. Il ma prescrit de nouveaux médicaments », mentis-je avec une douceur feutrée.
« On vous a préparé un thé de plantes pour le cœur, » dit-elle, affectueuse, me guidant bras dessus, bras dessous vers le salon. De la chambre surgit Rémi, membrassant la joue, confiant : « Ce soir, cest pour vous. Églantine a déniché des vitamines ; un pharmacien ami les recommande. Avec le thé, chaque soir, comme un rituel. » Il plaça sur mes genoux un joli flacon. « Vous êtes adorables », soupirai-je, prise dune onde douce-amère de gratitude.
Leur attention débordait, menveloppait comme une nappe épaisse. Je la mis sur le compte dun excès damour, bien que parfois cette sollicitude devînt suffocante, comme une main invisible. Le repas fut ponctué dinfusions tièdes et de morceaux de tarte savoureux on eût dit un festin de songes.
La nuit tombée, prise dune lassitude étrange, je me réfugiai dans ma chambre. Juste avant que le sommeil ne menlace, la porte grinça à peine, et Églantine entra, telle une ombre bienveillante, tenant une grande pilule blanche sans marque sur une soucoupe et une tisane fumante sur un plateau.
« Maman, noubliez pas votre vitamine ! » chuchota-t-elle dans la pénombre. Elle attendit, mains jointes. Je massis, prit la pilule du bout des doigts, fis mine de lavaler, mais la serrai dans mon poing un geste denfant rusé. Quelques gouttes de tisane plus tard, je lui souris, la remerciant dune voix légère : « Bonne nuit, ma chérie. »
Une fois seule, je rouvris la main. La pilule, craie glacée sur mes paumes. Je la laissai tomber elle roula sous la vieille commode, mystérieuse et hors de vue. « Demain, aux oubliettes, » pensai-je en me couchant, sans savoir que ce geste, aussi flou quun geste dans un rêve, me sauverait la vie.
Au cœur de la nuit, éveillée par un bruit étrange, grincement et couinement plaintif, je crus dabord à un souvenir ; mais le son venait de sous la commode. Allumant ma veilleuse, je frôlai le parquet, regardant sous lombre du meuble. Là, dans la lumière tremblotante, japerçus notre hamster, Pamplemousse, peluche minuscule et frémissante, allongée sur le côté, agitant faiblement ses petites pattes, les yeux mi-clos.
Un pincement angoissé me traversa. Je le ramassai doucement, sentant sa fourrure moite. Cherchant de leau, je vis, à côté, la pilule égarée. Soudain une évidence me glaça le sang ce nétait pas une vitamine, cétait un poison, un sortilège en blanc.
Mes mains tremblaient lorsque je fourrai le médicament dans la poche de ma robe de nuit. Pamplemousse eut une ultime convulsion, puis ne bougea plus. Les larmes sur mes joues ruisselaient, la tristesse engluée aux souvenirs. Notre petit animal, fidèle testeur du sol, avait succombé. Ce quil avait trouvé, ce que jaurais pu avaler…
Soudain me revint la note dÉmile Montfort : « Partez loin de votre famille. » Il savait. Il mavait avertie envers et contre la raison. Toute la chambre semblait alors chanceler ; chaque objet criait son angoisse. Il fallait séchapper, agir promptement, mais avec douceur.
Enveloppant Pamplemousse dans un mouchoir brodé, je le posai comme un secret sur une étagère. Puis, sur la pointe des pieds, je récupérai une petite valise pour hospitalisations imprévues, y glissai papiers, cinquante euros, quelques vêtements. Mes mains palpitaient, mais je ne devais pas faire de bruit.
Ma dernière pensée effleura le flacon de « vitamines » et la boîte de tisane : je les saisis preuves ou énigmes ? Peut-être, le jour viendrait où la vérité coulerait comme le vin.
Jouvris la porte sans bruit, traversant le vestibule où le tic-tac de lhorloge paraissait immense. Les jeunes dormaient, ou feignaient de dormir ? Je méchappai comme une brume sur le palier, descendis lescalier, pieds nus sur la pierre froide, le souffle suspendu. La ville était noire et déserte, la Seine invisible sous la brume.
Je marchai vite, épiant les coins de rue, persuadée que Rémi ou Églantine surgiraient, luisants et irréels, à tout instant. Je sonnai à limmeuble dÉmile Montfort au petit matin. Sa voix fatiguée bébérit dans linterphone. « Cest moi Sil vous plaît ouvrez. »
Il ouvrit sans un mot. À lintérieur, sous la lueur pâle dune lampe à abat-jour, je posai flacon et pilule sur la table, la voix hachée par la fatigue :
« Voilà ce quils me donnaient. Et Pamplemousse il en a mangé une, et »
Le docteur examina tout, sortant une trousse de test chimique, grommelant, le front plissé comme un vieux parchemin. « Javais un doute, dit-il enfin, vos analyses révélaient des traces étranges. Jai voulu creuser » Il sinterrompit, puis : « Cest un neuroleptique très puissant. Dangereux à votre âge. Si vous en aviez pris régulièrement »
Je fermai les yeux. Mon fils. Ma belle-fille. Comment un tel cauchemar avait-il pu sinfiltrer dans mes jours ? « Pourquoi ? » demandai-je dans un souffle.
Il haussa les épaules, grave, tragique, appartenant déjà à la nuit. « Vous comprendrez bientôt Pour linstant, vous devez rester ici. Je vous aiderai. »
Les larmes revenaient, amères, là où naît la colère. Mais jétais vivante.
Épilogue
Six mois dilués dans des jours mous, moelleux et irréels.
Lenquête sétira. Rémi et Églantine nièrent, protestant que les vitamines étaient anodines, la tisane un simple calmant, la mort du hamster, hasard cruel. Mais les analyses étaient sans appel : la pilule contenait une dose massive de neuroleptique, la tisane, des sédatifs. Mes analyses montraient laccumulation insidieuse de toxines.
Rémi craqua ; il sanglota que tout était idée dÉglantine elle voyait déjà lappartement comme future promesse ; elle avait déniché le pharmacien, calculé les doses, insisté pour le « traitement » quotidien. Il disait filer doux par faiblesse, prisonnier dune volonté plus forte. Églantine, jusquau bout, affirma que « tout cela était chimère de vieille femme malade ».
Mais la justice française ne rêve pas. Églantine fut condamnée pour tentative dempoisonnement, Rémi, complice repentant, écopa dun sursis.
Moi, je vis désormais à Lyon. Grâce à Émile Montfort, jai trouvé un petit appartement coquet. Le matin, jarpente le Parc de la Tête dOr, tricotant des écharpes pour le marché, et je fréquente le club des retraités où lon mapprend le tarot. Ma vie coule, tranquille, bordée de silences et de petits gestes tendres.
Parfois, je pense à Rémi douleur sourde, comme un bleu sur le cœur. Parfois aux bras dantan, à ses mots doux. Je comprends que lenfant aimé ne reviendra plus. Notre famille, en vérité, était morte bien avant cette nuit.
Souvent aussi je laisse une petite fraise sur la commode, devant la photo de Pamplemousse et un jouet acheté en souvenir. Il ma sauvée. Sans même le savoir.
Émile Montfort vient parfois prendre le thé, vérifier ma tension, aussi discret quaux premiers jours. « Peut-être, dit-il dun air songeur, la vraie mission du médecin est là : sentir quand la maladie nest pas juste dans le sang, mais autour de la vie. »
Je hoche la tête, esquisse un sourire. Car désormais, même après la trahison, même dans la solitude, je sais : la vie recommence, jusque dans les rêves brisés, surtout quand le matin ramène la paix, et quon se sait, enfin, en sécurité.