Après quatre mois déchanges en ligne, jai finalement accepté de rencontrer un prétendant de 52 ans qui a ouvert la soirée par cinq reproches.
On dit souvent que lattente dun événement est parfois plus douce que lévénement lui-même. Pour moi, lattente avait duré presque quatre mois et sétait transformée en une sorte de web-série quotidienne, pleine de messages et de petits rituels.
Au fil du temps, javais appris par cœur les préférences de Philippe, mémorisé les prénoms de ses amis denfance et cessé dêtre surpris par sa manie de ponctuer chaque « bonjour » de points de suspension.
À quarante-cinq ans, japprochais les rendez-vous galants non plus avec nervosité, mais avec une curiosité amusée. « Voyons voir sur qui je tombe cette fois-ci », me disais-je en enfilant ma tenue.
Jappartiens à ces femmes capables de transformer un pull en cachemire en une véritable parure, et qui maîtrisent lart de lautodérision pour désamorcer toute gêne.
Philippe, qui venait de fêter ses cinquante-deux ans, paraissait en ligne un homme pondéré, réfléchi, avec une pointe dironie et, surtout, dune grande fiabilité.
« À notre âge, Camille, écrivait-il tard le soir, on ne cherche plus les feux dartifice, mais la chaleur humaine. On a envie dêtre avec quelquun qui comprend sans les mots. »
« Sans les mots, sil le faut », me disais-je en me maquillant. Lessentiel, cest que ceux qui seront dits nincitent pas à fuir tout de suite.
Nous avions convenu de nous retrouver dans un petit café chaleureux, à la lumière douce et au parfum de cannelle. Jarrivai pile à lheure sereine, confiante, prête à passer un bon moment. Ma tenue était impeccable.
Philippe arriva cinq minutes plus tard. Plus petit quen photo, le regard dun homme qui venait de trouver une erreur dans un bilan comptable.
Il sinstalla en face, esquissa un sourire bref, et salua.
Pas de compliment, ni même de « ça me fait plaisir de te voir ».
Philippe mobserva comme sil menait une inspection. Puis il proposa de commander un café avec un dessert nous sommes tombés daccord sur ce point.
Camille, commença-t-il dune voix magistrale, jai longuement réfléchi à nos échanges. Près de quatre mois. Maintenant que je te vois, je crois nécessaire de te présenter tout de suite cinq remarques importantes.
Je sentis en moi un petit clic, comme lorsquon brise son enthousiasme. Je pris appui sur ma main, lair de lécouter.
Cinq remarques ? Voilà qui sannonce prometteur. Je técoute.
Philippe ne sembla pas saisir lironie et leva un doigt.
Remarque numéro un : les photos
Sur une de tes photos, celle où tu portes la robe bleue, ta silhouette paraît différente. En vrai, tu es plus « dessinée ». Cela peut induire un homme en erreur. À notre âge, une femme devrait être plus honnête.
Je souris intérieurement. « Dessinée » cest déjà plus élégant que « monumentale », merci.
Remarque numéro deux : le temps de réponse
Parfois tu réponds bien trop lentement. Il y a trois semaines, je tai écrit à 14h15, tu nas répondu quà 16h40. Les hommes naiment pas attendre, cest un manque de respect.
Je crois pourtant que jétais en réunion ce jour-là tentai-je, mais il continuait déjà.
Remarque numéro trois : le lieu de rendez-vous
Pourquoi ce café ? Cest trop chic. Javais proposé un endroit plus simple. Ce choix révèle une tendance à lostentation.
Je regardai mon latte et lidée de le lui renverser sur la tête me traversa lesprit. Mais ma curiosité lemporta.
Remarque numéro quatre : la tenue
Pourquoi cette robe ? On venait juste boire un café. Cest trop voyant pour laprès-midi. Trop de bijoux aussi. Une femme doit attirer par sa profondeur, pas ses artifices. À mon âge, je cherche du contenu, pas du tape-à-lœil.
Remarque numéro cinq : lindépendance
Tu as choisi seule le restaurant, tu parles souvent dinitiatives personnelles. Tu ne permets pas à lhomme de se sentir homme. Je veux une femme qui demande conseil, pas qui affiche son indépendance. Si on est ensemble, il faudra revoir ça.
Il conclut, croisa les bras, attendant la confession ou la gratitude pour sa sincérité.
Je lobservai et soudain, tout me parut limpide : ces quatre mois déchanges nétaient quun masque convenu pour un maniaque du contrôle. Il ne cherchait pas la chaleur, mais quelquun pour flatter son ego.
Tu sais, Philippe, soufflai-je calmement, jai, moi aussi, fait mon analyse. Il ma suffi de cinq minutes, pas quatre mois, pour en tirer une conclusion.
Et laquelle ? fronça-t-il les sourcils.
Que tu es un spécimen fascinant. Traverser tout Paris pour faire le procès dune femme que tu rencontres pour la première fois, pour son goût, son apparence, et son droit dêtre elle-même, cest un sacré niveau dassurance.
Il se renfrogna :
Je ne fais que dire la vérité.
Non, secouai-je la tête. Tu nes pas sincère. Tu es malheureux, et cherches à mesurer le monde avec une règle cassée. Mes photos ne te conviennent pas ? Va au musée les œuvres y sont figées. Je tarde à répondre ? Achète-toi un tamagotchi. Ma robe te dérange ? Je ne lai pas mise pour toi, mais pour moi.
Je me levai, réajustai mon sac, le regardant dans les yeux :
Et pour finir : si ton ego se fissure à cause dun simple « moi-même », tu nas pas besoin dune romance, mais dune thérapie. À quarante-cinq ans, je tiens trop à mon temps pour le gaspiller avec quelquun qui commence une histoire en dressant la liste de mes « défauts ».
Où vas-tu ? Et le café ? murmura Philippe.
Tu le boiras seul. Cela téconomisera de lénergie. Et un conseil : si tu veux quon técoute la bouche ouverte, prends rendez-vous chez le dentiste.
De retour chez moi, la première chose que jai faite a été de bloquer Philippe sur tous les réseaux. À mon âge, le confort, ce nest pas seulement un plaid et le silence, cest aussi un téléphone sans ceux qui veulent te remodeler à leur image tordue.
Et vous, quen dites-vous ? Était-ce un rendez-vous raté ou une mise en scène parfaitement rôdée ? Et faut-il vraiment continuer une conversation quand, dès la première minute, on vous présente laddition pour ce que vous êtes ?