Journal de Camille
On dit souvent que lattente dun événement est plus douce que sa réalisation. Pour moi, cette maxime sest confirmée cet hiver : mon « histoire » avec Didier sest étirée en dialogues quotidiens pendant près de quatre mois, prenant la tournure dune véritable série feuilletonnante en ligne.
Au fil des semaines, jai appris ses goûts avec précision, retenu les noms de ses amis denfance, et je me suis même habituée à sa manie dajouter trois points de suspension après chaque « bonjour » du matin.
À quarante-cinq ans, lâge où lon va à un rendez-vous non plus avec le cœur battant, mais avec la curiosité ironique dune anthropologue, je me suis surprise à sourire devant la glace : « Voyons donc, sur quel spécimen vais-je tomber cette fois-ci ? »
Je fais partie de ces femmes qui savent porter un simple pull en cachemire comme une cape dapparat, et dont lautodérision désamorce toutes les situations gênantes.
Didier, qui venait davoir cinquante-deux ans, mapparaissait à lécrit comme un homme sérieux, réfléchi, un soupçon moqueur, mais surtout et cétait ce qui me séduisait rassurant.
« À notre âge, Camille, on ne cherche plus de feux dartifice mais juste un peu de chaleur. Être avec quelquun qui comprend sans mot. »
« Sans mot, pas de problème », pensais-je, mascara en main, mais pourvu que les mots échangés naient pas leffet inverse et me donnent envie de fuir.
Nous avons fixé notre rendez-vous dans un petit café cosy du quartier Latin, lumière tamisée et parfum de cannelle flottant dans lair. Jétais à lheure, coiffée, détendue, dhumeur optimiste. Impeccable.
Didier, lui, est arrivé cinq minutes plus tard. En vrai, il était un peu plus petit quen photo, lair de celui qui vient de repérer une anomalie dans son relevé de comptes.
Il sest assis, sourire expéditif, pas un mot gentil, pas le moindre compliment, rien qui évoque la chaleur attendue.
Son regard ma auscultée avec minutie, et il ma proposé de prendre un café et une pâtisserie. Soit, cest entendu.
« Camille », entame-t-il, dun ton digne dun proviseur juste avant le conseil de classe, « jai beaucoup réfléchi à nos échanges. Après presque quatre mois, il me semble honnête de poser demblée ce qui me préoccupe. Jai cinq reproches à te faire. »
Dedans, jai senti se fissurer mon enthousiasme, comme un verre quon ébrèche. Je me suis appuyée sur ma main, lair faussement intéressée.
« Cinq reproches ? Voilà qui promet. Je técoute. »
Il na pas remarqué mon ironie et dressa son premier doigt.
Première réclamation : tes photos.
« Sur la photo en robe bleue, ta silhouette paraissait différente. Aujourdhui, tu es plus marquée. Il ne faut pas tromper sur la marchandise. À notre âge, les femmes devraient être plus transparentes. »
Jai eu un rire intérieur. « Marquée cest déjà mieux que monumentale, merci Didier. »
Deuxième réclamation : la lenteur de tes réponses.
« Tu mets parfois trop de temps à répondre. Il y a trois semaines, je tai écrit à 14h15, tu nas répondu quà 16h40. Les hommes naiment pas attendre, cest un manque de respect. »
« Jétais en réunion à ce moment-là » voulus-je expliquer, mais il avait déjà levé un deuxième doigt.
Troisième reproche : le lieu du rendez-vous.
« Pourquoi ici ? Ce café est trop sophistiqué. Javais proposé un truc plus simple, ce choix montre une tendance à lostentation. »
Jai regardé mon latte avec la tentation de lui renverser sur la tête, mais ma curiosité a gagné.
Quatrième réclamation : ta tenue.
« Pourquoi cette robe ? On devait juste boire un café, elle est beaucoup trop voyante, surtout en journée. Pareil pour les bijoux. Une femme devrait attirer par sa profondeur, pas par son éclat. Moi, je cherche la substance, pas la devanture. »
Cinquième reproche : ton autonomie.
« Tu as choisi le restaurant toi-même, tu insistes souvent sur le fait de faire les choses seule. Tu ne laisses pas de place à lhomme. Jai besoin dune femme qui demande conseil, pas dune indépendante. Si on devait être ensemble, il faudrait changer tout ça. »
Il a terminé, bras croisés, visiblement en attente daveux ou de remerciements pour tant de « franchise ».
Je lai regardé et jai compris en un clin dœil : ces quatre mois écrits nétaient quun masque commode dun maniaque du contrôle. Il ne cherchait pas la chaleur, mais une marionnette pour flatter son ego.
« Tu sais, Didier », ai-je soufflé doucement, presque tendrement, « jai aussi pris le temps danalyser la situation Et il ma fallu cinq minutes en ta présence pour me faire mon avis. »
« Lequel donc ? » répondit-il, plissant les yeux.
« Tu es un sacré phénomène. Tu traverses Paris pour dresser la facture dune inconnue, pour son style, son apparence et son droit à exister telle quelle est. Cest une forme rare dassurance. »
Didier sest renfrogné :
« Je ne fais que dire ce que je pense. »
« Non », ai-je secoué la tête. « Tu nes pas franc, tu es malheureux. Tu mesures le monde avec un mètre tordu. Mes photos ne conviennent pas ? Va au musée, les œuvres ne bougent pas là-bas. Je réponds trop lentement ? Adopte un tamagotchi. Tu naimes pas ma robe ? Je lai choisie pour moi, pas pour toi. »
Je me suis levée calmement, rangeant mon sac.
« Et pour finir Si un simple moi-même menace ta virilité, tu as besoin de thérapie, pas didylle. À quarante-cinq ans, je nai plus le moindre intérêt à consacrer du temps à quelquun qui entame une relation en listant mes défauts. »
« Tu pars ? Et le café ? » murmura-t-il.
« Finis-le donc. Ça fera des économies », ai-je souri. « Et un conseil : si tu veux quon te regarde la bouche ouverte, prends rendez-vous chez le dentiste. »
Rentée chez moi, je lai bloqué sur tous les réseaux. À mon âge, le vrai confort ce nest pas quun plaid ou le silence du soir, cest aussi un téléphone sans ceux qui veulent te plier à leur propre modèle abîmé.
Et vous alors, que feriez-vous ? Un échec amoureux ou un spectacle soigneusement rodé ? Faut-il donner une chance à une relation qui commence par laddition de ce que vous êtes ?