Anna était allongée dans son lit depuis plusieurs jours, incapable de se lever. Elle n’avait aucune douleur, seulement des vertiges, aucune énergie, et l’envie de se lever lui manquait complètement.

Claire était allongée dans son lit depuis plusieurs jours, incapable de se lever. Elle navait pourtant pas mal quelque part. Sa tête tournait, elle se sentait sans force, et franchement, elle navait aucune envie de sortir du lit.

À quoi bon ? pensai-je, toutes les grandes étapes de la vie sont derrière moi : mes enfants sont adultes, mes parents enterrés, et maintenant, je me sens inutile, effacée. Les années ont filé comme un éclair.

Rien ne me tentait, aucune envie ne me prenait. Dans la pénombre, jexaminai la chambre : des filaments de toiles daraignée pendaient du plafond. Mon regard sarrêta sur la fenêtre donnant sur le petit potager, aujourdhui envahi par les herbes. Le jour levait doucement. Je fermai les yeux et je sombrai dans le sommeil.

Dans mon rêve, jai vu ma mère. Cela ma bouleversée : elle ne m’était apparue qu’une fois, tout juste après ses obsèques, il y a trois ans. Elle me souriait tendrement, tendant les bras comme si elle voulait métreindre et me caresser les cheveux, comme autrefois. Mais une barrière invisible len empêchait.

Ma chérie, murmura-t-elle dune voix que je retrouvais à peine, demain est ton dernier jour

Je sortis brusquement du rêve, secouée de frissons.

Le dernier ? Déjà ? Mais pourquoi si tôt ? criai-je à personne, le cœur battant.

Je mimaginai allongée, inerte, dans ce même lit ; les enfants, les amis et la famille débarquant dans une maison en désordre, le jardin envahi, et rien à offrir à manger. Je me mis à courir à travers la maison, affolée, sans savoir quoi faire en premier.

Dans la cuisine, je lançai la préparation dune pâte à tarte : Elle lèvera pour ce soir, je ferai des tartes. Si jy arrive jusque-là.

Jempoignai un seau, une éponge et mattaquai à la poussière. Jastiquai tous les coins, rangeai tout ce qui traînait, mattaquai ensuite au sol.

Voilà, la maison est en ordre, soupirai-je.

Il restait le jardin. Jattaquai les mauvaises herbes, avancant comme une folle, insensible à la faim et à la fatigue. Je navais quune idée en tête : Dernier jour ! Dernier jour !

Ce nest quaprès avoir désherbé la dernière planche que mes jambes commencèrent à me lancer.

Il faudrait se reposer. Non, plus tard.

Je repensai à la pâte et filai en cuisine.

Déjà, les tartes embaumaient la pièce.

Voilà, demain les enfants viendront prendre le thé, ils mangeront mes tartes, ils penseront à leur mère, murmurai-je avec les larmes aux yeux. Goûtons Hum, elles sont légères comme un nuage !

Assise devant la fenêtre, je repensais à tout cela.

La vie est tout de même belle !

Mais il faut bien se préparer au dernier voyage

Je fouillai mes affaires, cherchant une tenue, et choisis finalement une robe neuve, jamais encore portée.

Devant le miroir, jarrangeai mes cheveux, mis un peu de maquillage, enfilai la robe, et un sourire me vient malgré moi.

Quelle allure ! Ce serait dommage daller sous terre, il faudrait me marier ! pensai-je en riant.

Mais on ne discute pas avec le destin Je mallongeai, prête, mais la mort ne vint pas tout de suite. Dehors, jentendis soudain un moteur de voiture sarrêter devant la maison. Puis un coup de klaxon.

Ce doit être pour les voisins, ils reçoivent souvent du monde, pensai-je.

Quelques minutes plus tard, on frappa à la porte, puis encore.

Et si cétaient mes enfants ? Je regardai par la fenêtre, mais la voiture métait inconnue.

Eh bien, quel bolide ! pensai-je sans men empêcher. Se seraient-ils trompés de maison ? Jallai ouvrir.

Un homme, bien mis, élégant, se tenait sur le seuil. Je le détaillai.

On dirait quil vient à un mariage ! me suis-je dit.

Vous êtes Claire ? demanda-t-il.

Oui

Je suis venu pour vous. Désolé, jai eu du retard sur la route

Puis-je vous aider ? demandai-je, perplexe.

Euh oui, répondit-il, visiblement gêné.

Vous devez faire erreur

Non, je suis bien venu pour vous. Désolé de débarquer sans prévenir.

Il est un peu tard pour une visite, tout de même

Je sais, pardonnez-moi, je me rends compte que jaurais dû téléphoner. Je viens de loin, et je me suis perdu.

Voyant mon incompréhension, il précisa :

Je mappelle Laurent, et jaimerais faire votre connaissance.

Cétait vraiment pas mon programme de la journée pensai-je.

Mais comment connaissez-vous mon nom ? demandai-je.

Je vous ai envoyée une demande sur Facebook, mais vous ny venez presque jamais. Jai réussi à vous retrouver, ne me demandez pas comment, je vous raconterai. Et je me suis lancé.

Quest-ce que je vais faire de lui ? songeai-je.

Laurent, il faut me comprendre, je nai plus envie de rencontres ou de bouleversements. Il vaut mieux rentrer chez vous.

Cest vrai, vous avez raison Jaurais dû appeler. Au revoir, Claire.

Il retourna vers sa voiture, puis se retourna et me tendit une boîte de chocolats raffinés.

Pardonnez-moi.

Et il se dirigea vers sa voiture.

Je me sentis soudain gênée. Il me faisait presque de la peine, seul sur cette route, sans doute affamé après un si long trajet.

Laurent, attendez. Entrez au moins prendre un thé.

Ses yeux brillèrent, et il accourut.

Volontiers, Claire.

Il entra.

Lavez-vous les mains, la serviette est là.

Je mis le thé à infuser, posai les tartes sur la table.

Avez-vous faim ? demandai-je.

Un peu, oui.

Alors servez-vous, cest pour vous.

Je réalisai que javais aussi faim. Jinstallai la table en vitesse : heureusement, javais tout préparé.

Bon appétit, lançâmes-nous ensemble, et nous avons ri aux éclats.

Pour la première fois depuis longtemps, je mangeai avec appétit. Je me sentais bien, apaisée, alors même que cet homme métait inconnu. Laurent était passionnant à écouter. Une heure passa, et jeus limpression de lavoir toujours connu.

Si jamais vous avez besoin daide, dites-le, souffla Laurent.

Je remarquai sa tenue, et souris.

Pour aider, il y aurait à faire, effectivement La cabane menace de tomber, la clôture s’effondre…

Laurent sembla réfléchir.

Je men occuperai, Claire. Cest promis.

Il se leva pour partir.

Merci je ne vous retiens pas pour la nuit, je comprends que ça ne se fait pas, merci pour tout, Laurent.

Au revoir, Claire, bonne route.

Je débarrassai la table, restai songeuse un moment, et partis me coucher ou, plutôt, me laisser partir.

Je sombrai vite dans un sommeil profond la fatigue de la journée sûrement.

Ma grande, hier, tu es partie trop tôt, tu nas pas écouté, entendis-je dans mon rêve, la voix de ma mère douce et rassurante. Aujourdhui, c’était bien ton dernier jour de solitude. Nous savons combien la vie seule te pèse, alors nous tavons envoyé un ange gardien. Ne le repousse pas, il veillera sur toi, mais prends soin de lui, toi aussi, ma fille.

Mais qui dois-je donc protéger, maman ? Ton ange est déjà parti, il avait peur du travail

Elle me sourit, me bénit, puis disparut.

À laube, le bruit dune camionnette me réveilla. Par la fenêtre, japerçus un fourgon débordant de matériaux de chantier. Il se gara devant la maison, puis un autre encore. Des ouvriers commencèrent à décharger les planches.

Mais enfin, doù ça sort tout ça ? Je nai rien commandé !

Jétais sur le point de sortir en criant de tout reprendre, quand je vis Laurent, en train de diriger la livraison.

Quand tout fut déchargé, les camions repartirent.

Je sortis.

Eh bien ! On pourrait bâtir une maison avec tout ça !

Vers midi, une nouvelle camionnette arriva. Cette fois, ce fut du métal, du grillage

Mais cest une clôture ! mexclamai-je. Pareille à celle de ma voisine sur laquelle jai tant bavé

Les hommes attaquèrent aussitôt le chantier. Parmi eux, japerçus Laurent qui maniait outils et matériaux avec vigueur.

Je sortis dans le froid.

Laurent, enfin, pourquoi tant defforts pour moi ? tentai-je.

Ne vous inquiétez pas, tout va bien, rentrez, il fait frais aujourdhui.

Je me sentais perdue. La vie ne mavait pas habituée à faire confiance aux hommes, et les deux que javais connus mavaient déçue. Javais toujours pris soin de moi seule. Je ne savais comment réagir.

Le chantier avançait vite. En quelques jours, une nouvelle clôture était dressée, la cabane réparée, le plancher refait, le vieux poêle remis en état. Mais javais beau observer Laurent, je cherchais la faille.

Que veut-il donc ? Peut-être dois-je lui proposer de largent

Mais je navais pas les moyens.

Je lui donnerais ce que jai et le reste, je verrai.

Quand Laurent, fatigué mais ravi, entra, je lui dis :

Je vous remercie du fond du cœur, mais pourquoi faites-vous tout ceci ?

Claire, voyons

Je lui tendis les quelques billets rouges que javais (des euros bien sûr).

Prenez, ce nest pas grand-chose, je vous rembourserai le reste.

Tenez, Claire, il nen est pas question.

Si, si, un travail mérite salaire.

Laurent sortit. Jentendis bientôt le bruit de sa voiture qui séloignait.

Je courus dehors. Il nétait plus là. Ni le lendemain, ni la semaine suivante

Je ne savais plus quoi faire. Un vide immense me rongeait de lintérieur. Je narrivais plus à penser à autre chose jétais amoureuse, comme une jeune fille.

Pourquoi lai-je froissé ? Et comment vais-je vivre sans lui ? pensais-je, comme si je lavais toujours connu.

Je marchais, un peu hagarde sur la route, sans but. Ma voisine, qui savait tout, marrêta.

Claire, ne laisse pas filer un homme pareil ! Tu as vu ce quil a fait chez toi ? Un vrai homme de valeur.

Mais il est reparti, soupirai-je.

Tu parles Sa voiture est garée chaque nuit au tournant en sortant du village !

Où ça ? vraiment ?

Mais oui ! Sur la route du bois

Je ne lécoutais déjà plus, courant vers le tournant, avec lespoir de le retrouver. Mais ni voiture, ni Laurent.

Elle sest moquée de moi, me murmurai-je en retournant chez moi.

La nuit, impossible de dormir. Je me levai, attrapai un plaid et allai masseoir sur le perron, emmitouflée.

Pourquoi suis-je si malheureuse et bête ? marmonnai-je à voix haute, incapable de retenir mes larmes.

Soudain, quelquun surgit, me serra, membrassa sur les joues, sur les lèvres, essuyant mes pleurs.

Claire, ne pleure pas, sil te plaît ! suppliait Laurent.

Où étais-tu ? Pourquoi es-tu parti ?

Je ne suis pas parti, jétais incapable de partir Parce que je taime.

Moi aussi, plus que tout.

Je me blottis contre mon ange, celui envoyé par maman.

Merci, maman ! soufflai-je une dernière fois avant de pleurer mais cette fois, de bonheur.

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