Claire était restée alitée plusieurs jours, sans avoir le courage de se lever. Pourtant, rien ne lui faisait vraiment mal. Seulement la tête qui tournait, une lassitude inexplicable, et puis, à vrai dire, une absence totale denvie de sortir du lit.
Mais pourquoi donc ? songeait Claire. Jai accompli tout ce quil y avait à accomplir dans cette vie : les enfants sont grands, les parents ont été accompagnés jusquà la fin. Et maintenant, me voilà sans rôle précis. Les années ont filé, sans crier gare.
Lenvie dagir avait disparu. Du regard, Claire parcourut la chambre : ici ou là, des fils de poussière pendaient déjà du plafond. Son regard sattarda sur la fenêtre, derrière laquelle sétendait son potager, désormais envahi de mauvaises herbes. Laube pointait. Claire referma les yeux et sendormit.
Dans son sommeil, elle aperçut sa mère. Elle en fut bouleversée : sa mère ne lui était apparue en rêve quune seule fois, trois ans plus tôt, juste après les obsèques. Sa mère la regardait avec tendresse, tendant les bras, cherchant sans doute à lenlacer et à caresser doucement ses cheveux, comme elle lavait fait de son vivant. Mais une barrière invisible les séparait.
Ma fille chérie murmura doucement sa mère , demain est déjà ton dernier jour
Un choc brutal la fit sortir de son sommeil. Elle se redressa, prise de tremblements.
Le dernier ? Cest déjà la fin ? Mais pourquoi si tôt ? cria-t-elle dans le vide.
Claire se figura la scène : son corps étendu sur ce même lit, inerte, et, autour, les enfants, les proches, les amis Un désordre innommable, le potager devenu une jungle, plus rien à manger. Affolée, Claire se précipita partout dans la maison, sans trop savoir quoi entreprendre en premier.
Arrivée dans la cuisine, elle se mit à pétrir de la pâte à tarte : « Ce sera levé ce soir, je ferai des tartes. Si jen ai le temps »
Elle tira un seau deau, attrapa un chiffon et épousseta chaque recoin. Elle remit de lordre, puis sattela au sol.
Voilà, la maison est propre ! souffla-t-elle.
Restait le jardin. Claire courait partout, oubliant la faim et la fatigue, rien ne résonnait plus fort que ces mots dans sa tête : « Dernier jour ! Dernier jour ! »
Ce nest quaprès avoir désherbé le dernier carré quelle sentit ses jambes douloureuses.
Il faut que je me repose. Non, plus tard, plus tard
Se rappelant la pâte, Claire repartit à la cuisine.
Les tartes étaient bientôt prêtes, alignées sur la table.
Eh bien, demain les enfants viendront, ils prendront un peu de thé et se rappelleront leur mère murmura Claire, la gorge serrée. Goûtons Oh, elles sont légères comme des nuages !
Claire sassit près de la fenêtre, rêveuse.
Comme la vie est belle, finalement !
Mais à quoi bon, il fallait se préparer pour le dernier voyage.
Elle commença à sortir ses vêtements, cherchant la robe quelle navait jamais osé porter. Elle se peigna, appliqua un peu de maquillage, enfila la robe et sadmira, surprise.
Quelle allure ! Ce nest pas un enterrement quil faut, mais un mariage !
Mais le destin est ce quil est Elle sallongea, prête à mourir. Mais elle nen eut pas le temps. Un bruit de voiture se fit entendre devant la maison. Un klaxon retentit.
Sans doute chez les voisins pensa Claire, des visites, il y en avait souvent.
Mais quelques instants plus tard, on frappa à la porte. Puis encore. Et encore.
Les enfants, déjà ? se demanda-t-elle en jetant un œil par la fenêtre. Non, cette voiture, elle ne la connaissait pas.
Voilà une sacrée bagnole, tout de même ! se laissa-t-elle aller à murmurer. Un nouvel égaré ?
Elle ouvrit. Un homme élégant se tenait devant la porte, visiblement soigné. Claire le détailla du regard.
« Il s’est mis sur son trente-et-un, pour le bal ou quoi ! »
Cest bien vous, Claire ? demanda-t-il.
Oui
Je suis venu pour vous. Pardonnez-moi, jai eu du retard sur la route
Vous vouliez quelque chose ? fit-elle, perplexe.
Oui lhomme hésita.
Vous vous êtes trompé, jimagine.
Non, non, je viens bien pour vous. Désolé de limprévu.
Il est tard pour une visite, tout de même.
Je comprends Jai mal prévu mon trajet, je viens de loin, je me suis un peu perdu.
Voyant lincompréhension sur le visage de Claire, il ajouta :
Je mappelle Sébastien. Je souhaiterais faire votre connaissance.
« J’avais vraiment prévu autre chose aujourd’hui », pensa Claire.
Comment me connaissez-vous ? questionna-t-elle.
Jai essayé de vous ajouter sur Skype, mais vous ny êtes presque jamais. Jai fini par vous retrouver, ne me demandez pas comment, je vous raconterai plus tard. Alors jai pris la route.
« Mais quest-ce que je fais avec toi ? » pensa-t-elle, perplexe.
Sébastien, pardonnez-moi, je nai plus envie de changer quoi que ce soit dans ma vie Vraiment, il vaudrait mieux rentrer chez vous.
Vous avez sans doute raison, jaurais dû appeler avant. Au revoir, Claire.
Il allait grimper dans sa voiture, puis fit demi-tour, lui tendant une belle boîte de chocolats.
Pardonnez-moi encore.
Et il séloigna.
Claire se sentit un peu penaude, soudain prise de pitié pour ce parfait inconnu. Il avait passé la journée sur la route, il devait avoir faim.
Sébastien, attendez. Venez au moins prendre un thé, ça vous réchauffera.
Lhomme sourit, heureux, et revint.
Avec plaisir, Claire.
Ils entrèrent dans la maison.
Lavez-vous les mains, la serviette est là.
Claire servit le thé, posa les tartes sur la table.
Vous avez faim ? demanda-t-elle.
Volontiers.
Servez-vous, faites comme chez vous.
Claire réalisa, elle aussi, quelle avait faim. Elle dressa la table, contente davoir préparé justement en quantité.
Bon appétit souhaitèrent-ils en chœur, et partirent tous deux dun rire léger.
Pour la première fois depuis longtemps, Claire mangea avec appétit. Elle se sentait bien, paisible, en compagnie de ce parfait inconnu. Sébastien se révéla être un interlocuteur passionnant. Au bout dune heure, Claire avait limpression de le connaître depuis toujours.
Claire, si vous avez besoin de quoi que ce soit, dites-le moi, je peux vous aider.
Claire le regarda, puis sourit.
Vous voulez maider ? Bien sûr quil y a besoin ! Ma vieille remise penche dangereusement, la clôture menace de tomber
Sébastien prit un air sérieux.
Claire, je peux men occuper, vraiment.
Déjà, il se levait pour prendre congé.
Merci infiniment pour tout, cétait délicieux. Je ne vais pas mimposer pour la nuit, je comprends. Au revoir, Claire.
Au revoir, Sébastien, bonne route à vous !
Claire rangea la table, puis alla se coucher, ou plutôt, se préparer à mourir.
Mais le sommeil vint vite, éreintée par sa journée.
Ma fille, pourquoi tes-tu enfuie sans écouter la suite hier ? sa mère lattendait dans son rêve. Aujourdhui était le dernier jour de ta vie solitaire. On sait combien tu as souffert de la solitude, alors on tenvoie un ange pour taider. Ne le repousse pas, il veillera sur toi, prends soin de lui, ma chérie.
Prendre soin de qui, maman ? Ton ange a déjà fui, il avait la trouille du boulot !
Sa mère la bénit dun geste doucement lumineux puis disparut.
Le matin, avant même le lever du soleil, Claire fut réveillée par un bruit de camion. Elle aperçut, par la fenêtre, un utilitaire rempli à ras bord de matériaux de construction. Puis un autre arriva, les ouvriers commencèrent à décharger des planches.
Mais quest-ce que cest que ça ? Je nai rien commandé, moi !
Elle allait sortir protester, dire de tout remporter, mais elle vit Sébastien il montrait du doigt là où il fallait déposer le bois.
Quand tout fut déchargé, les camions repartirent.
Claire ne revint pas de sa surprise.
Mais cest une maison complète, là-dedans !
Plus tard, on livra également de la tôle, puis dautres matériaux.
Cest pour la clôture, reconnut Claire. Exactement le même camion que chez ma voisine, à qui javais tant envié son superbe grillage.
Les hommes se mirent de suite au travail. Claire aperçut Sébastien, qui maniait outils et marteaux avec assurance, dirigeant tout en se mêlant aux autres.
Elle sapprocha, hésitante.
Sébastien, il ne fallait pas ! commença-t-elle.
Claire, ne vous en faites pas, tout va très bien se passer, allez au chaud à lintérieur.
Claire était perdue. La vie lui avait appris à ne pas trop compter sur les hommes, et elle en avait connu deux. Aucun, pourtant, navait su veiller sur elle. Tout, elle lavait toujours assumé seule. Elle ne savait que penser.
Le chantier sactivait. Au bout de quelques jours, tout était neuf : la clôture, la remise, le plancher changé, le poêle réparé. Mais Claire soupçonnait toujours Sébastien davoir une arrière-pensée.
Quest-ce quil attend ? Peut-être quil compte être payé ?
Mais elle navait pas tant dargent Juste quelques économies.
Tant pis, je donnerai ce que jai. Le reste, on verra.
Quand Sébastien, harassé mais visiblement heureux, revint dans la maison, Claire lui tendit largent.
Sébastien, je vous suis très reconnaissante mais je ne sais même pas pourquoi vous faites tout ça pour moi
Claire, voyons, pourquoi dites-vous ça ?
Elle insista et lui tendit les quelques billets deuros.
Prenez, il y en a peu, je vous rembourserai le reste.
Non, Claire, jamais de la vie. Ce nétait pas le but.
Sébastien quitta la maison. Peu après, Claire entendit le moteur démarrer.
Elle se précipita dehors. Trop tard, il était parti. Ni le lendemain, ni le surlendemain, ni même une semaine plus tard.
Claire était désemparée. Un chagrin immense sétait logé dans son cœur. Elle ne pensait plus quà lui : elle était tombée amoureuse, comme une gamine.
Pourquoi lai-je blessé ? Comment vais-je vivre sans lui ? se demandait Claire, convaincue de lavoir perdu à jamais.
Un jour, alors quelle errait sans but, ce fut la voisine, Madame Bouchard, qui la stoppa.
Claire, ne fais pas la bêtise de laisser partir ce type ! As-tu vu tout ce quil a fait pour toi ? On voit bien que cest quelquun de bien !
Il est reparti depuis longtemps répondit Claire machinalement.
Mouais, à dautres ! Sa voiture est garée au bout du village, elle na pas bougé de la nuit.
Où ça ?
Au croisement, voyons
Mais déjà Claire ne lécoutait plus, elle filait, pleine despoir. Mais, là, rien. Ni voiture, ni Sébastien.
Elle sest bien payée ma tête, la voisine soupira-t-elle, reprenant le chemin de chez elle.
La nuit, Claire ne parvint pas à dormir. Elle se leva, enroula un vieux plaid sur ses épaules et sortit sur le perron. Le frais la fit frissonner ; elle se pelotonna, assise sur la marche.
Pourquoi suis-je aussi malheureuse ? Et si bête ! se lamenta-t-elle à voix haute, laissant couler enfin ses larmes.
Soudain, quelquun accourut, la serra dans ses bras, couvrit son visage humide de baisers.
Claire, ne pleure pas ! murmura Sébastien.
Sébastien, où étais-tu ? Pourquoi es-tu parti ?
Je nai jamais vraiment réussi à partir. Impossible, je taime.
Moi aussi je taime, plus que tout.
Claire se serra contre son ange tombé du ciel.
Merci, maman souffla-t-elle, en fondant en larmes, cette fois de bonheur.