Paul ne reconnaissait plus sa femme, il narrivait pas à comprendre ce qui lui arrivait. Claire avait toujours pris soin de la maison : elle faisait le ménage, cuisinait, repassait ; mais là, elle avait soudain cessé de soccuper de tout ça. Paul lui demanda prudemment ce qui se passait, et Claire répondit simplement :
Après tant dannées à moccuper de vous, jai bien le droit de me reposer un peu !
Le doute sinsinua dans lesprit de Paul : et si Claire avait rencontré quelquun ? Il décida alors de vérifier les affaires de sa femme. En fouillant dans son sac à main, Paul trouva une lettre étrange.
Paul ne reconnaissait plus Claire il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Après dix-sept ans de vie commune, jamais encore il navait vu pareille attitude : toujours douce, compréhensive, sans cris ni secrets, cest précisément ce quil avait aimé chez elle. Elle cuisinait chaque matin un porridge ou une omelette, rentrait du travail et se mettait directement à préparer le dîner. Les dimanches, elle repassait à la perfection quinze chemises une par jour, pour lui et leurs deux fils. Bon, les garçons se contentaient souvent de deux ou trois chemises, les forcer à partager la maniaquerie de Paul nétait pas facile.
Voilà plus de deux semaines que les petits déjeuners nétaient que céréales ou tartines, que Claire leur suggérait même de se les préparer. Le soir, sils avaient de la chance, Paul et les deux enfants retrouvaient le reste du déjeuner de la veille, voire, parfois, un simple mot sur la table : « Je rentre après 21h, faites chauffer des quenelles. »
Paul sétait dit, au début, que cela venait du congrès que luniversité de Claire organisait, mais le congrès terminé, la routine ne revenait pas.
Il lui demanda alors, posément, ce qui nallait pas, et Claire lui répondit :
Je nai pas le droit davoir ma propre vie ? Jai passé ma vie à vous servir, laissez-moi souffler un peu !
Bien sûr que tu en as le droit, répondit Paul.
Il aurait aimé savoir combien de temps durerait ce « un peu », mais il nosa pas poser la question. Claire repartait au cinéma, au théâtre, visitait des expositions, prolongeait les soirées entre amies. Et ce qui déplaisait le plus à Paul, cétait de voir les robes élégantes et un brin provocatrices apparaître dans la penderie, et le matin, au lieu de préparer à manger, Claire se maquillait devant la glace. Des soupçons venimeux se mirent à ronger Paul : et si Claire avait un amant ?
Gêné par ses idées, il narriva pourtant plus à résister. Il commença à surveiller sa femme, à fouiller ses affaires, à examiner téléphone, relevés bancaires, et même lintérieur de son sac à main. Il trouva alors, dans une poche intérieure, une lettre fatiguée, repliée et visiblement relue maintes fois. Aucun doute, cétait une lettre damour, écrite par quelquun de très proche : « Claire, tu me manques tant, je cherche tes yeux, ton sourire partout, je narrive pas à attendre notre prochaine rencontre »
Lire ces mots lui fut insupportable. La lettre était ancienne, donc cette histoire durait depuis un moment : cétait bien pire quun amour passager pour un collègue de passage ! Toute leur vie commune naurait donc été quun mensonge ?
Pendant trois jours, Paul garda tout pour lui, rumina, revit chacun de ses propres renoncements, chaque occasion dinfidélité quil avait refusée, par respect pour Claire Finalement, il craqua :
Je sais tout, lâcha-t-il dune voix sourde.
Tout quoi ? demanda Claire, surprise.
Calme, un peu étonnée ; rien qui pût rassurer Paul la lettre ne laissait aucun doute.
Tu as quelquun, affirma-t-il.
Claire éclata de rire.
Mais voyons, Paul, tu ne crois pas sérieusement à ça ?
Sil avait été face à des larmes, une confession, çaurait été plus supportable, mais là
Jai lu sa lettre ! gronda-t-il. Tu prends vraiment les gens pour des idiots ? On nécrit pas ce genre de choses pour rien : « Je ne peux attendre le jour où nous marcherons à nouveau côte à côte, nos âmes faites pour traverser le temps ensemble » Non mais !
Et Claire se mit soudain à rire, ce qui acheva dirriter Paul.
Tu te moques de moi ? lança-t-il.
Et toi ?
Il la regarda, sombre, la respiration lourde.
Donc, tu fouillais dans mon sac ?
Oui.
Tu as lu la lettre ?
Oui.
Et tu ne te rappelles pas que cest TOI qui las écrite ?
Quoi ? bredouilla Paul, interloqué.
Cette lettre, cest toi qui me lavais envoyée, pendant ton déplacement à Lyon, quand je gardais François toute seule à Paris. Tu ten souviens ?
Tu crois quand même pas que je ne reconnaitrais pas mon écriture ! Et puis, je naurais jamais écrit pareil roman !
Claire soupira, prit un tabouret, grimpa chercher une boîte sur létagère haute, louvrit, fouilla un peu et tendit à Paul une enveloppe.
Tiens. À cette époque, tu tétais blessé à la main et tu mécrivais de la gauche.
Paul lut le nom et ladresse de lexpéditeur oui, cétait bien lui, cétait bien dune autre ville, et effectivement, lécriture était différente. Un vague souvenir lui revint, quand il sétait foulé la main sur un chantier à Marseille. Cela remontait donc à cette époque ?
Mais pourquoi tu gardes cette lettre dans ton sac ? demanda-t-il, grognon.
Cest la psy qui ma recommandé, répondit calmement Claire.
Une psy ?
Oui. Tu sais Paul, je suis fatiguée. Jai passé toute ma vie à vous servir, vous, mes trois hommes. Depuis la naissance de François, ma vie à moi nexiste plus. Pas un merci, ou si rarement. Toi, tu ne moffres des fleurs que le 8 mars, des mots damour jen ai presque oublié la saveur. Pourtant, je reste une femme, pas si vieille encore. Tu sais, jai failli vouloir divorcer. Mais jaime notre famille, alors jai consulté une professionnelle. Elle me conseille, et jessaie de suivre.
Les paroles de Claire bouleversèrent Paul. Un divorce ? Elle songeait vraiment à le quitter ?
Et, ça taide, ses conseils ? demanda-t-il.
Parfois, fit-elle en souriant.
Et les lettres ?
Elles me rappellent quon sest aimés.
Paul hocha la tête. Il devait réfléchir. Il quitta la pièce pour aller méditer sur le balcon. Durant les jours suivants, ils nen reparlèrent pas.
***
Le lendemain matin, à son réveil, la maison bourdonnait dune agitation inhabituelle et sentait la vanille. Claire ny comprenait rien, jusquà ce quelle gagne la cuisine.
Laîné préparait une omelette. Le plus jeune présentait de petites crêpes sur les assiettes. Sur la table, un grand vase débordait de ses fleurs préférées.
Mais quest-ce qui se passe ? sétonna-t-elle.
Bonjour maman ! dit le plus jeune. Tu veux du thé ou du café ?
Claire nen croyait ni ses yeux ni ses oreilles.
Un café, répondit-elle.
Avec lomelette ou les crêpes ?
Les crêpes
Son mari nétait pas là, mais elle savait bien que cétait lui qui était à lorigine de tout cela. Au moment où elle avalait la première bouchée, il fit son entrée, tendant une feuille pliée.
Bonjour mon amour !
Quest-ce que cest ? demanda-t-elle.
Une nouvelle lettre, sourit Paul. Cette fois, pour que ça marche vraiment.
Claire répondit par un sourire. À partir de ce jour-là, tout alla mieux. Non, elle neut pas droit chaque matin à de tels petits-déjeuners, nul nest parfait. Mais cela arrivait, parfois. Et désormais, Paul nhésitait plus à laccompagner au cinéma. Leur mariage était sauvé.