André ne reconnaissait plus sa femme : il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Vera, toujours impeccable, faisait le ménage, cuisinait, repassait, mais voilà qu’elle arrêtait soudainement de s’occuper de la maison. Avec prudence, André lui demanda ce qui se passait, et Vera lui répondit : « Après tant d’années à vous servir, puis-je enfin me reposer un peu ? » Soupçonnant Vera d’avoir quelqu’un d’autre, André décida de fouiller dans ses affaires. Soudain, il remarqua une étrange lettre dans le sac de Vera.

André ne reconnaissait plus sa femme, il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Claire avait toujours été de celles qui tiennent la maison : ménage, cuisine, repassage, tout roulait, tout était en ordre. Mais voilà, depuis quelque temps, elle ne faisait plus rien comme avant. Prudemment, André avait osé lui demander ce quil se passait, et Claire lui avait répliqué, fatiguée :

Depuis combien dannées je moccupe de vous ? Je peux bien prendre un peu de repos, non ?

André commença à douter : et si Claire avait rencontré quelquun ? Un malaise insidieux lenvahit, jusquà ce quil décide de fouiller dans les affaires de sa femme. Dans son sac à main, soudain, il trouva une étrange lettre.

*

André ne reconnaissait plus du tout sa femme. Son comportement lui échappait. Voilà dix-sept ans quils vivaient ensemble, et jamais il navait remarqué quoique ce soit de la sorte. Claire avait toujours été douce, compréhensive, jamais un mot plus haut que lautre, jamais de cachotterie. Cest pour cela quil était tombé amoureux delle. Elle préparait le petit-déjeuner toujours du porridge ou une omelette , rentrait du travail et se mettait directement à préparer le dîner. Chaque dimanche, elle repassait précisément quinze chemises : une pour lui chaque jour, et pour leurs deux fils. Certes, leurs fils se contentaient souvent de deux ou trois, car il navait jamais réussi à leur transmettre le même souci de propreté que lui.

Mais voilà maintenant deux semaines que, le matin, ce nétaient plus que des céréales ou des tartines, et Claire leur disait de se débrouiller. Le soir, au mieux, ils trouvaient les restes du déjeuner de la veille, parfois juste un mot griffonné : « Je reviens après vingt-et-une heures, faites-vous chauffer des raviolis ».

André avait dabord imputé ce relâchement à la conférence que luniversité de Claire organisait, mais quand lévénement prit fin, rien ne rentra dans lordre.

Il tenta daborder le sujet, prudemment. Claire lui répondit :

Je nai pas le droit davoir une vie à moi ? Jai servi cette famille assez longtemps, tu crois pas que jai le droit de souffler un peu ?

Bien sûr, mais… André laissa la fin de la phrase en suspens.

Il nosa pas lui demander combien de temps durerait ce « un peu ». Le temps passait, mais Claire sabsentait toujours cinéma, théâtre, expositions de sculptures. Pire, André découvrit des robes osées dans le dressing. Au lieu de se précipiter pour préparer à chacun son petit-déjeuner, Claire passait plus de temps à se maquiller. Peu à peu, les mauvaises pensées sinsinuèrent : et si quelquun dautre était entré dans la vie de Claire ?

Il en avait presque honte, mais ses soupçons étaient trop forts. André commença à surveiller sa femme, fouilla son téléphone, étudia ses dépenses en euros, et même le contenu de son sac. Cest là, dans la petite poche intérieure, quil trouva la lettre toute froissée, un brin effacée : elle avait manifestement été relue des dizaines de fois. Cétait manifestement une lettre damour, écrite par un homme intime. « Claire, tu me manques tellement. Aucun mot ne saurait dire combien il mest difficile dattendre notre prochaine rencontre. Jentends ta voix partout, je cherche ton sourire, sans jamais le retrouver »

Lire ces mots lui fendait le cœur. La lettre, toute usée, témoignait dune histoire qui durait depuis longtemps. Cela le blessait encore plus quun flirt passager avec un collègue de passage. Était-ce donc ça, leur vie de couple ? Un mensonge ?

Il se mura dans le silence pendant trois jours, se laissant envahir par des pensées sombres. Combien de fois avait-il résisté à la tentation, combien doccasions aurait-il pu trahir Claire, mais non Au troisième jour, il craqua.

Je sais tout, murmura-t-il la gorge serrée.

Tout quoi ? demanda Claire, étonnée.

Elle était calme, juste un brin surprise. André savait pourtant ce qu’il avait lu, il ny avait pas derreur possible.

Tu as quelquun, affirma-t-il dun ton grave.

Claire éclata de rire.

Tu plaisantes, André ? Tu ne penses pas ce que tu dis ?

Sil lavait vue fondre en larmes, avouer, ça aurait été presque un soulagement. Mais là…

Jai lu cette lettre ! insista André. On nécrit pas de telles choses au hasard : « Jattends désespérément le jour où nous serons enfin réunis, nos âmes destinées à marcher ensemble jusquà la fin de lunivers » Bon sang !

Claire eut un rire quAndré trouva insupportable.

Tu es sérieux ?

Et toi ?

Il la fixait du regard, la mâchoire crispée.

Donc, tu as fouillé dans mon sac ?

Oui.

Et tu as lu ma lettre ?

Oui.

Et tu ne te souviens pas que cest toi qui las écrite ?

Hein ? Quoi ? bredouilla André, pris au dépourvu.

Cest bien toi, André. Quand tu étais en déplacement à Nantes, quand jétais toute seule avec Paul. Tu te rappelles ?

Il fronça les sourcils. Il était certain de ne pas reconnaître son écriture.

Tu crois vraiment que je ne reconnaîtrais pas ta main ? Et puis, je naurais jamais écrit ce genre de choses !

Claire soupira, attrapa un tabouret, monta dessus, prit une boîte sur létagère. Elle louvrit, en sortit une enveloppe et la tendit à André.

Tiens. Tu tétais blessé à la main, tu as tout écrit de la gauche.

André lut lexpéditeur et ladresse. Il reconnut son nom, une adresse à Nantes, mais… lécriture, si différente. Petit à petit, ses souvenirs revinrent il sétait bel et bien blessé sur un chantier et avait écrit à la va-vite de la main gauche.

Pourquoi tu gardes cette lettre sur toi ? demanda-t-il, sombre.

Cest la psychologue qui ma conseillé de le faire, répondit-elle simplement.

Une psychologue ?

Oui, André. Jen avais assez. Toute ma vie, je vous ai servis, toi et les garçons. Depuis la naissance de Paul, je nai plus de vie à moi. Jentends à peine un merci de ta part ! Tu moffres des fleurs seulement pour la fête des mères, et les mots damour… jen ai oublié le son. Je ne suis pas si vieille Jai pensé divorcer, je te le cache pas. Mais notre famille tient debout, jy tiens. Alors je suis allée consulter. La psychologue me donne des conseils, jessaie de les suivre.

La révélation de Claire laissa André sans voix. Le divorce ? Elle voulait vraiment partir ?

Et ça taide ?

Parfois, oui, répondit-elle avec un sourire.

Et les lettres ?

Pour ne pas oublier quil y a eu de l’amour entre nous.

André acquiesça, perdu dans ses pensées. Il se leva, sortit sur le balcon. Ils nen reparlèrent plus.

*

Le lendemain matin, Claire se réveilla dans une maison inhabituellement animée, baignée dun doux parfum de vanille. Elle était un peu perdue en entrant dans la cuisine.

Le fils aîné saffairait à la poêle pour préparer une omelette. Le plus jeune dressait de jolis pancakes sur les assiettes. Sur la table, un vase débordait de ses fleurs préférées.

Quest-ce que tout cela ? sétonna-t-elle.

Bonjour maman, fit le cadet. Tu veux du thé ou du café ?

Claire nen revenait pas.

Du café

Omelette ou pancakes ?

Des pancakes

André nétait nulle part en vue, mais Claire comprit quil était derrière tout ça. Lorsquelle eut avalé sa première bouchée, André entra. Il lui tendit une feuille soigneusement pliée.

Bonjour mon amour !

Quest-ce que cest ?

Une nouvelle lettre, sourit André. Cette fois, elle taidera, cest sûr.

Claire sourit à son tour. Et, à partir de ce jour, tout reprit un autre cours. Non, elle ne se réveillait pas chaque matin avec un festin et des fleurs, il ne faut rien exagérer. Mais, parfois, oui, il y avait des matins spéciaux. Et elle nallait plus jamais seule au cinéma André venait volontiers. Leur couple était sauvé.

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