André ne reconnaissait plus sa femme : il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Véra, toujours dévouée à faire le ménage, cuisiner et repasser, avait soudain cessé de s’occuper de la maison. André lui demanda doucement ce qui se passait. Véra lui répondit : « Après tant d’années à vous servir, ai-je le droit de me reposer un peu ! » Pris de soupçons, André pensa que Véra avait peut-être quelqu’un d’autre et décida de fouiller ses affaires. Soudain, dans le sac de Véra, André tomba sur une étrange lettre.

Émile ne reconnaissait plus sa femme, il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Camille avait toujours entretenu la maison, cuisiné, repassé, mais voilà quelle cessait soudain daccomplir tous ces gestes. Émile osa senquérir, avec prudence, de ce qui la tracassait. Camille répondit simplement :
Voilà tant dannées que je moccupe de vous, ne puis-je pas me reposer un peu ?
Émile, pris dinquiétude, soupçonna Camille davoir un amant, et résolut de fouiller parmi ses affaires. Cest ainsi quil aperçut une lettre étrange dans le sac de Camille.

Émile narrivait pas à reconnaître sa compagne il ne comprenait pas ce quil se passait avec elle, malgré leurs dix-sept années de vie commune, sans aucun précédent. Elle avait toujours été douce et compréhensive, navait jamais cherché la dispute ni gardé le moindre secret, cest dailleurs pour cela quil lavait choisie autrefois. Elle lui préparait chaque matin du porridge ou une omelette, rentrait du travail pour saffairer en cuisine aussitôt. Le dimanche, elle repassait avec rigueur quinze chemises : une pour chaque jour de la semaine pour lui et les deux garçons, même si, il faut ladmettre, ses fils se contentaient souvent de deux ou trois chemises, difficiles à éduquer à la même propreté drastique quÉmile.

Mais voilà déjà deux semaines que les petits-déjeuners se résumaient à quelques céréales ou tartines, et Camille insistait pour quils se servent eux-mêmes. Le soir, au mieux, Émile et ses fils trouvaient le reste du déjeuner de la veille sur la table ou, certains jours, un mot griffonné : « Je rentrerai après vingt-et-une heures, faites cuire des raviolis. »

Émile avait dabord mis cela sur le compte du colloque organisé par luniversité où travaillait Camille, mais même le colloque passé, rien nétait revenu à la normale.

Dabord, Émile avait demandé doucement ce quil en était, et Camille lui avait répondu :

Je nai pas le droit à une vie à moi ? Après tant dannées à tout faire pour vous trois Je voudrais un peu de répit, cest tout !

Bien sûr, Camille, il ny a aucun problème, répondit Émile, déconcerté.

Il brûlait de savoir combien de temps cela durerait, mais nosa pas creuser la question. Le temps passait, et Camille continuait ses escapades au cinéma, au théâtre, ou à des expositions de sculptures. Mais ce qui déplaisait le plus à Émile, cétait de découvrir, dans la garde-robe de sa femme, de nouvelles robes audacieuses ; le matin, au lieu de préparer le café, elle se maquillait longuement devant la glace. De sombres soupçons vinrent à Émile aurait-elle quelquun dautre ?

Il se faisait honte à penser ainsi, mais linquiétude le rongeait tellement quil ne put se retenir : il se mit à surveiller Camille, à fouiller son téléphone, à examiner ses dépenses, et même à fouiller dans son sac à main. Là, au fond, dans une poche intérieure, il trouva une lettre usée, un peu passée, maintes fois relue, sans doute. Sans lombre dun doute, une lettre damour, rédigée par un homme très proche. « Camille, tu me manques tant, aucune parole ne saurait dire combien il mest pénible dattendre notre prochaine rencontre. Partout jentends ta voix, cherche ton sourire du regard et ne le trouve pas… »

La lecture de ces mots lui laissa un goût amer. À voir létat de la lettre, cette histoire ne datait pas dhier ; la douleur en était dautant plus vive il aurait encore pu comprendre une passion passagère, mais une liaison durable Toute leur vie ensemble nétait-elle donc quun mensonge ?

Il garda le secret trois longs jours, senfonçant dans des pensées noires combien de fois avait-il résisté à la tentation, lui ? Jamais il navait trompé Camille Au bout du troisième jour, il craqua.

Je sais tout, annonça-t-il à voix basse.

Que sais-tu ? répondit sa femme, étonnée.

Lattitude calme de Camille ne le rassura pas il avait lu la lettre, aucun doute possible.

Tu as un amant, constata-t-il dun ton sans appel.

Camille éclata de rire.

Quelle idée, Émile ! Tu es sérieux là ?

Sil elle avouait, ou se mettait à pleurer, la douleur serait moins vive, mais là…

Jai lu ta lettre ! lança Émile. Pour qui me prends-tu ? On nécrit pas ce genre de mots sans raison : « Je nattends que ce jour où nos âmes avanceront ensemble jusquà la fin du monde » Bon sang ! pesta-t-il.

Camille rit de plus belle, ce qui le déconcerta encore.

Tu plaisantes, là ? demanda-t-elle.

Et toi ?

Il la fixait, le souffle court.

Donc, tu as fouillé dans mon sac ?

Oui.

Et tu as lu la lettre ?

Oui.

Et tu nas pas reconnu que cest TOI qui las écrite ?

Quoi ? Le sens de la révélation eut du mal à parvenir à Émile.

Cette lettre, tu me las envoyée ! Quand tu étais en déplacement, alors que je restais seule avec Antoine. Tu ne te rappelles pas ?

Tu veux plaisanter ! Je reconnaîtrais mon écriture, et jamais je naurais écrit quelque chose daussi sentimental !

Camille soupira, prit un tabouret, décrocha une boîte de létagère du haut, louvrit, fouilla un instant, puis tendit à Émile une enveloppe.

Tiens. Cette année-là, tu tétais blessé au bras et tu mas écrit de la main gauche.

Sur lenveloppe, Émile lut son nom, la ville dexpédition, cétait bien lui mais lécriture lui semblait étrangère. Cela pouvait-il vraiment être lui ? Il se souvenait vaguement dun accident sur un chantier, effectivement, il sétait tordu le poignet Était-ce donc cette fois-là ?

Pourquoi alors promènes-tu toujours cette lettre avec toi ? demanda-t-il dun ton chagrin.

Ma psychologue me la conseillé, répondit calmement Camille.

Une psychologue ?

Oui. Tu sais, Émile, je suis épuisée. Jai servi trois hommes toute ma vie. Depuis la naissance dAntoine, je nai plus de vie à moi. Parfois, je nentends même pas un simple merci de votre part ! Les fleurs, tu ne men offres que pour la fête des femmes, des mots damour, jen ai oublié le son Mais je suis une femme, pas si vieille encore. Je tavoue, jai pensé divorcer. Mais notre famille est belle, cela compte beaucoup pour moi. Alors je suis allée voir quelquun. Japplique ses conseils, cest tout.

Laveu de Camille laissa Émile sans voix. Un divorce ? Elle voulait le quitter ?

Et ses conseils taident ? demanda-t-il.

Parfois, répondit Camille en esquissant un sourire.

Et les lettres, pourquoi ?

Pour me rappeler notre amour.

Émile hocha la tête, pensif. Il se leva et partit sisoler sur le balcon. Ils nen reparlèrent plus.

***

Le lendemain matin, Camille fut tirée du sommeil par un vacarme inhabituel et une douce odeur vanillée. Intriguée, elle pénétra dans la cuisine.

Son fils aîné saffairait à la poêle pour préparer une omelette, le cadet disposait des crêpes au fromage sur les assiettes. Sur la table, un grand vase danémones, ses fleurs favorites.

Que se passe-t-il donc ? sétonna-t-elle.

Bonjour, maman ! fit le plus jeune. Tu veux du thé ou du café ?

Camille nen croyait pas ses yeux, ni ses oreilles.

Un café, répondit-elle.

Omelette ou crêpes ?

Crêpes

Son mari nétait nulle part, mais elle savait bien de qui venait cette initiative. Lorsque Camille goûta la première bouchée, Émile entra, un papier plié dans la main.

Bonjour, mon amour !

Quest-ce donc ? demanda-t-elle.

Une nouvelle lettre répondit-il en souriant. Pour aider, vraiment.

Camille sourit à son tour, et dès ce jour, tout rentra dans lordre. Non, elle ne retrouva pas chaque matin un tel festin, la vie nest pas un conte de fées. Mais, parfois, cela se répétait. Au cinéma, dailleurs, elle nallait plus seule Émile se plaisait à laccompagner. Leur mariage en fut sauvé.

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