André était assis sur un tabouret de cuisine, observant les poussières danser dans le rayon du soleil couchant. Dans l’appartement n°48 de la rue de la Paix, tout était stérile. Beaucoup trop stérile.

Antoine était assis sur un tabouret dans sa cuisine, observant les grains de poussière qui valsaient dans le rayon doré du soleil couchant. Dans lappartement numéro 8, rue de la Paix à Lyon, tout était impeccablement propre. Peut-être даже trop.

Il y a trois mois, Claire était partie, emportant avec elle ses valises, un ficus rescapé et surtout, Juliette, dix ans, et Amandine, six ans. Au début, Antoine avait cru que cétait la liberté retrouvée. Plus besoin découter les dessins animés à répétition, de marcher sur des briques de Lego ou de se battre pour manger les restes de raviolis directement dans la casserole.

Mais au bout d’une semaine, sa liberté sétait changée en vide abyssal. Il comprit soudain toute lampleur du confort dans lequel il avait sombré toutes ces années de mariage. Il avait oublié tout ce quil fallait savoir et faire pour rendre une maison vivante.

Mais le plus douloureux restait le vendredi soir.

Papa, on est là ! sécria Amandine en déboulant dans lentrée, apportant avec elle la fraîcheur de la ville et lodeur fruitée de son shampoing à la framboise.

Antoine lenlaça maladroitement. Juliette suivit, silencieuse, le casque vissé sur les oreilles, lançant à son père un regard furtif et scrutateur.

Salut, la troupe. Entrez donc, jai tout préparé pour votre venue, annonça-t-il, un brin anxieux.

Il sétait convaincu que sil devenait lhôte parfait, elles voudraient rester avec lui tout le temps. Il avait acheté une poêle à crêpes dernier cri chez Darty et imprimé une recette trouvée sur Marmiton.

On mange quoi demain matin ? demanda Juliette en traînant des pieds vers la cuisine le samedi.

Des crêpes ! lança Antoine dun ton faussement détendu, luttant contre les grumeaux dans son saladier. Avec de la confiture de framboises, comme vous adorez.

Comme chez maman ? demanda Amandine en sapprochant de lui, pleine despoir.

Antoine se figea.

Encore mieux que chez maman, promis.

Une demi-heure plus tard, la cuisine ressemblait à un champ de bataille. De la farine ornait ses sourcils, le sol et même labat-jour. Sa première crêpe était un amas informe, la seconde carbonisée, la troisième vraiment étrange.

Il commençait à sagacer. Cette poêle, cette plaque, son impuissance le rendaient fou. Il avait envie de crier : « Pourquoi est-ce si compliqué ? », mais il apercevait les deux visages qui lattendaient.

Ça arrive, souffla-t-il dune voix rauque en essuyant la sueur de son front.

Enfin, une pile de crêpes dorées trôna sur la table. Elles étaient de toutes les formes, parfois un peu brûlées, mais elles sentaient le bonheur. Antoine servit la confiture et retint son souffle.

Amandine croqua le premier morceau, ferma les yeux.

Elles sont bonnes, papa. Vraiment.

Juliette acquiesça derrière son casque, engloutissant aussitôt trois crêpes. Antoine sentit la chaleur envahir sa poitrine. Il eut la sensation davoir gagné une manche, que le fossé entre eux se comblait doucement grâce à lodeur des crêpes fumantes.

Le dimanche soir était le moment le plus lourd. Cétait lheure du « relais », lorsque la joie de se retrouver cédait la place à la douceur triste des séparations.

Ils étaient assis dans le salon. Antoine venait dacheter la PlayStation dont Juliette rêvait depuis des mois.

Juliette, alors ? Le niveau, tu las passé ? demanda-t-il en sasseyant à côté delle.

Ouais, fit la fillette, sans quitter des yeux lécran. Merci, papa. Cest super.

Amandine, tu veux une histoire pour tendormir ? proposa-t-il en attrapant son livre coloré.

Dis, papa quand est-ce que maman vient nous chercher ? murmura-t-elle, lœil rivé sur ses petites baskets près de la porte.

Dans une heure, ma chérie. Tu nes pas bien ici ? Regarde tout ce quon a : la Play, les crêpes, de la glace dans le congélateur Si tu veux, demain on ira au parc de la Tête dOr, si vous restez encore une journée

Juliette posa sa manette. Un silence épais tomba.

Papa ici, tout est bon. Les crêpes, la console. Et on voit que tu fais des efforts.

Un sourire triste effleura les lèvres dAntoine, mais une angoisse profonde ressurgit.

Alors cest bien, non ? Vous vous plaisez chez moi ?

La petite Amandine sapprocha et enfouit son visage contre la joue piquante de son père.

Cest bon chez toi, papa. Mais chez maman cest la maison, et cest doux.

Le choc fut plus violent quune notification du divorce. Antoine observa son appartement : meubles design, électroménager rutilant, peinture fraîche. Tout était parfait. Mais tout était froid.

Que veux-tu dire, Amandine ? Ici, cest chez vous aussi votre chambre, vos peluches

Juliette releva les yeux vers lui. Dans son regard, nulle naïveté enfantine, seulement la lourde lucidité du grandir.

Papa, une vraie maison, cest quand on sait de qui est cette chaussette abandonnée. Cest quand mes vieux dessins sont accrochés sur le frigo, comme ceux que tu ne voyais jamais. Tu te rappelles la médaille que jai ramenée du club de robotique il y a trois ans ?

Antoine ouvrit la bouche pour répondre « évidemment », mais rien ne sortit. Il ne sen souvenait franchement pas. Trois ans plus tôt, il travaillait tard, partait souvent à Paris ou Bordeaux, ou rentrait simplement épuisé.

Maman se rappelle toujours mon allergie au savon, continua Juliette. Hier, tu mas demandé dans quelle classe jétais On dirait un invité, ici. Tu as appris à faire des crêpes en une journée, mais tu ne nous as jamais vraiment connus en dix ans.

Antoine se couvrit le visage de ses mains. Cétait la vérité nue. Des années à croire quil bâtissait tout sur du solide, à ramener de largent, à payer des colonies de vacances sans jamais vraiment être là. Il avait été une fonction, un distributeur, un fantôme pressé.

Il navait pas « perdu » face à Claire. Il sétait simplement égaré, croyant que la famille était un droit acquis. En fait, la famille, cest un effort patient, quotidien, une présence réelle.

La sonnette retentit. Claire était de retour.

Antoine se leva, se sentant plus vieux. Il aida Amandine à enfiler son manteau, donna le sac à Juliette.

Merci pour les crêpes, papa, dit Amandine en lembrassant sur le nez.

À plus, papa, lança Juliette, déposant sa main sur lépaule dAntoine une brève seconde. La Play est vraiment top.

Claire attendait sur le palier, un sourire compatissant mêlant fatigue et compréhension. Elle observa la farine sur son t-shirt et devina la tristesse au fond de ses yeux.

Antoine, ça va ? demanda-t-elle, soucieuse.

Oui Enfin Tu sais, Amandine a raison. Ce nest pas la maison ici. Pas encore.

Claire le laissa parler.

Jaimerais venir, si tu acceptes. Mais pas juste pour récupérer les filles. Je veux vraiment aider Juliette sur son projet de robotique. Soutenir Amandine, jeudi, à son spectacle à lécole Je peux ?

Un sourire discret éclaira Claire.

Bien sûr, Antoine. Nous taccueillerons.

La porte se referma. Antoine se retrouva seul. Mais, cette fois, il nalluma pas la télé.

Il marcha jusquau frigo. Sur la surface immaculée, rien du tout. Il fouilla une pochette dans lentrée, en sortit un vieux dessin froissé de Juliette un de ceux quil avait un jour rangé sans regarder. Dessinant trois personnages, maladroitement, et une voiture. Il laccrocha au frigo avec un aimant, bien visible.

Puis il retrouva le contact de Juliette dans son téléphone.

« Juliette, jai vu le planning de robotique. Je suis dispo mercredi. Tu veux quon y aille ensemble à latelier dont tu mas parlé ? Sans crêpes, sans console. Juste discuter. »

La réponse tomba vite : « Oui, papa. Jattends. »

Antoine observa ses mains, se découvrit ridé dans le reflet de la fenêtre. Il comprit alors que la maison ne se bâtit pas en quelques week-ends, mais pierre après pierre, avec patience et sincérité.

Il retourna à la cuisine et commença à laver la vaisselle. Non parce quil fallait mais parce que, chez lui dans sa vraie maison, quil commençait enfin à construire il ny avait plus de place pour la poussière du passé. Il savait maintenant : pour que les enfants veuillent rester, il ne suffit pas de cuisiner « comme maman », il faut simplement être papa. Chaque jour. Sans recette.

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