– Allô… Vincent ? — Non, ici c’est Élodie… — Élodie ? Mais vous êtes qui ?… — Madame, mais vous, qui…

14 février 2023

Ce soir-là, le vent soufflait fort sur Paris. Je venais de déposer les enfants chez ma sœur, dans le 14ème, quand le téléphone a sonné.

Allô Luc ?
Ce nest pas Luc. Cest Élodie
Élodie ? Mais qui êtes-vous ?
Désolée, mais qui êtes-vous, vous ? Je suis la compagne de Luc. Vous vouliez quelque chose ? Il nest pas là, il travaille tard ce soir

Je suis resté stupéfait, le souffle coupé. Soudain, des petites gouttes rouges sont apparues sur le parquet. Mon ventre se contractait si fort que je me suis plié en deux. Je sentais que le bébé allait arriver, là, maintenant.

Luc, mon mari, multiplie les allers-retours pour travailler en Allemagne, parfois en Belgique. Chauffeur routier, puis ouvrier sur des chantiers. Cétait pour largent, pour offrir à nos deux garçons un avenir meilleur. On sait tous quici, dans la banlieue parisienne, lascenseur social est bloqué. On espérait autre chose pour eux.

Au fil des mois, Luc sest débrouillé. Il nous envoyait chaque mois un colis : des boîtes de conserve, des pâtes, de lhuile dolive, des gourmandises. Et il virait de largent sur mon compte. Jen plaçais une partie au Livret A, en rêvant dacheter un appartement à notre aîné. On avait réussi à mettre assez de côté pour signer chez le notaire dans le 20ème.

Tout semblait aller bien. Mais, il y a quelques mois, mon corps a commencé à changer. Je croyais que cétait la ménopause. Mais jai grossi, jétais épuisé, javais faim tout le temps, mon humeur changeait sans arrêt. Après quelques recherches sur Internet, tout disait que jétais enceinte. À quarante-cinq ans, vraiment ? Jai fait le test. Deux lignes rouges, sans équivoque.

Je nai rien dit à nos fils, ni à leurs épouses. Pourquoi ? Pour quils se moquent de moi ? Pour entendre que leur mère est devenue folle sur le tard ? Jai décidé de cacher la grossesse. Lhiver était là, les pulls larges, les manteaux épais, personne ne pouvait deviner.

Mais je ne voulais pas de cet enfant. Certains diront que je nai pas Dieu dans le cœur. Mais jai quarante-cinq ans, je ne suis pas jeune. Jai des fils, des petits-enfants. Je veux leur consacrer du temps, pas me remettre à changer des couches. Et puis, nous navons pas les moyens pour un troisième. Luc devrait repartir à létranger, et sans lui, je ne peux plus.

On ma prévenu : le terme était avancé, il était trop risqué davorter. Et puis, qui sait ce qui pourrait marriver ? Jai essayé de me rassurer, de convaincre que tout sarrangerait. Peut-être que Luc serait heureux davoir une fille ? Jai voulu lui annoncer sur Skype, voix seulement.

Allô, Luc ?
Ce nest pas Luc, cest Élodie.
Élodie ? Qui êtes-vous ?
Excusez-moi, mais qui êtes-vous ? Je suis la compagne de Luc. Il termine tard ce soir.

Jai raccroché brutalement, les larmes coulant sur mes joues. Parfois, la vie nous rappelle cruellement quon nest pas à labri de la trahison. Jai eu envie de demander le divorce, de jeter ses affaires dehors, de ne plus jamais le voir.

Mais lespoir restait. Peut-être quil reviendrait pour sa famille, en apprenant pour lenfant. Je savais quil serait là en février, pour lanniversaire de nos garçons, il avait pris quelques jours de congé. Jai même rêvé que nous nous promenions tous les trois au Jardin du Luxembourg, Luc tenant la main de notre fille, et moi lautre.

Le soir de la Saint-Valentin, Luc est enfin rentré. Javais préparé un dîner aux chandelles, mis de la musique douce. Tout était prêt pour une soirée paisible.

Luc, jai une surprise. Je suis enceinte. On dit que ce sera une fille.
Espèce de bonne à rien ! il a hurlé.

Rouge de rage, il a jeté les assiettes par terre, frappé la table du poing.
Alors pendant que je me tue à la tâche, tu vas voir ailleurs ? Tu veux refourguer cet enfant bâtard ?

Luc, laisse-moi texpliquer
Dégage, je ne veux plus te voir ! il ma poussé si violemment que mon ventre a heurté le bord de la table et je suis tombé.

Luc est parti, attrapant sa valise, claquant la porte. Ma tête tournait, je voyais le sol tâché de sang. Mon ventre me tiraillait violemment, la douleur me foudroyait. Jai réussi à attraper mon téléphone, à appeler les secours. Javais la certitude que le bébé allait naître, tout de suite.

Quand les ambulanciers sont arrivés, javais déjà la petite dans les bras. Elle était calme, ne pleurait pas, dormait profondément.

Alors maman, vous venez avec nous à lhôpital ?
Non. Prenez la petite, je nen veux pas.

Comment ça ?
Comme je vous le dis. Prenez-la, cette enfant a brisé ma famille ! Peut-être que quelquun laimera, mais sûrement pas moi. Emmenez-la, je ne veux pas la revoir !

Je lai confiée sans aucun remord à linfirmier. On ma examinée sur place, aucune déchirure, laccouchement était tranquille. Après leur départ, jai nettoyé la maison, pris une douche et suis allé dormir.

Aucun de mes enfants ne sait que jai donné la fillette. Tous les jours, je vais à léglise Saint-Sulpice pour prier, pour quelle grandisse en bonne santé, quelle trouve enfin une famille. Je sais que je ne pourrais pas assurer, je ne veux plus vivre les tourments de la maternité. Tout ce que je souhaite, cest que Luc revienne. Mais il est reparti en Allemagne, ne parle quà nos fils.

Certains diront que je suis fou. Mais ici, jai choisi lhomme plutôt que lenfant. Dieu seul peut me juger.

Aujourdhui, jai compris que tous les sacrifices du monde ne remplacent pas la paix intérieure, ni la confiance. On peut vouloir tout offrir à sa famille, mais si le cœur nest pas apaisé, rien ne tient. La solitude en vaut-elle le prix ?

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: